Sa vie, c’est d’écrire.

Peut-être ne connaissez-vous pas bien Christian Bobin et ses œuvres? Pourtant, il mérite d’être plus connu, de part son œuvre immense et singulière. Il a en effet écrit plus de 60 livres et recueils, a été traduit en 40 langues. Il a un public averti qui l’apprécie au Japon notamment.

Christian Bobin est un vrai artisan des mots, pas un laborantin du langage. Ses livres, c’est le silence du monde. Son écriture est miraculeuse, improvisée, aérienne. Il suit son instinct, au risque parfois de faire des fausses notes.

Christian Bobin se retire sur les pages blanches de ses carnets, pour mieux échapper à la folie des hommes.

Pour écrire cet article, je me suis inspirée du livre “L’arrière-pays de Christian Bobin” de Dominique Pagnier aux éditions “L’iclonoclaste“.

Le lieu de vie de son enfance

Les ancêtres de Christian Bobin ont travaillé toute leur vie aux usines Schneider du Creusot en Saône-et-Loire. Pas lui. La ville de son enfance est une cité calme.

Cette société était basée à cet endroit depuis 1836 et avait des activités minières et sidérurgiques (fonderie et forge). Elle a constitué le premier groupe industriel français au niveau international.

Les usines Schneider au temps de leur gloire

Dix ans avant sa naissance, la maison familiale a été détruite par les bombardements anglais le 20 juin 1943. S’en sont suivies des privations, une crise du logement, une bicoque meublée avec des meubles de réfugiés fournis par l’Etat.

Le Creusot bombardé

Puis, l’activité du Creusot diminue peu à peu au fil des ans. Quand Christian était enfant, l’activité industrielle traditionnelle cessa. Christian Bobin écrit d’ailleurs être né dans un berceau en forme de demi-obus.

Christian Bobin, petit

Des ombres planent dans la famille du petit garçon, notamment avec une tante internée à l’hôpital psychiatrique. L’atmosphère n’est pas toujours paisible, souvent d’ailleurs à cause du grand-père maternel.

L’emprisonnement maternel

La mère de Christian Bobin, Germaine, ne supportait pas de voir son fils en dehors de la maison. Elle le garda enfermé toute son enfance. Il n’allait pas jouer dehors avec les autres. Il se rendait juste à l’école. Il regardait le monde à travers la fenêtre de sa chambre. Il avait interdiction de sortir dans la rue.

Le monde extérieur pour l’enfant qu’il était commençait dès que le seuil était franchi. Un pas dehors et il était déjà à l’étranger. Il a donc voyagé autour de sa chambre. Il a souvent comparé sa famille à un bunker.

Christian Bobin a toujours gardé en lui une crainte du dehors. L’extérieur, à ses yeux, c’est la violence. Il a fini par se réfugier dans les livres. Il s’adonne à la lecture avec passion. Il a écrit aussi, car écrire, c’était désobéir.

Sa vie d’enfant s’est résumée aux aller-et-retours entre la maison familiale, l’école et l’église. L’école a représenté pour lui un univers d’incompréhension. Il a d’ailleurs vécu l’école maternelle comme un abattoir.

L’angoisse maternelle a tenu Christian Bobin à l’écart de ses semblables. Il n’a au aucun camarade. Il a vécu dans une grande solitude.

https://www.youtube.com/watch?v=gFSlnWXjsew&list=PLc1REq55Cr0ndgpGYg0Lk6djhuz6JG_Mc

Les livres: un refuge

A 6 ans, le héros qui le fascinait était Hans Brinken, qui sauve un village de l’engloutissement des eaux à cause d’un barrage.

“Le joueur de flute” de Hamelin est le premier livre qui a illuminé l’enfant qu’il était.

Christian Bobin aimait aussi les dessins de Calvo et “Le mystère d’Etrangeval” de René Bonnet. Il aimait ce personnage au cœur pur et serviable. Il lit les “Fables” de Jean La Fontaine. La littérature devient alors son royaume. Il a beaucoup lu. Il a donc beaucoup rêvé.

Calvo, dessinateur et sculpteur

Adolescent, il tombe amoureux des vieilles chansons françaises. A 14 ans, il adore Georges Brassens.

Georges Brassens

Il découvre aussi, pendant son adolescence, les “Histoires extraordinaires” d’Edgar Allan Poe.

Il découvre aussi la poésie pendant cette période, notamment les sonnets de la Renaissance, ceux de Pierre de Ronsard notamment.

Pierre de Ronsard

Quand son frère lui offre sa première anthologie de la poésie française, il a le sentiment de recevoir “un bloc de neige pur“. Christian Bobin s’enfonce de plus en plus dans les livres durant son enfance et son adolescence.

La figure paternelle

Le père de Christian Bobin était dessinateur industriel aux usines Schneider. Il a d’ailleurs enseigné cet art au centre de formation des usines. C’était, pour le fils, comme une calligraphie avec sa rigueur et sa métaphysique propre.

La figure du père est très présente dans l’univers de Christian Bobin. Son père fut le premier à comprendre l’âme de poète de son fils. Il le soutiendra jusqu’à sa mort et lira tous ses livres.

Un jour, le père entra dans la cuisine familiale en déclamant à sa femme: “Je crois que note fils est poète”. Pour le père, avoir un fils poète, c’était voir un doigt de lumière traverser les fumées basses du Creusot pour illuminer d’un coup les lignes tracées par son fils.

Le père de Christian lui aussi construit sa première bibliothèque en bois: il l’a toujours chez lui!

Mais, la famille de Bobin rêvait pour lui d’un état plus sérieux. Le père persiste et lui offre une première édition ancienne des “Illuminations” d’Arthur Rimbaud, en posant avec incertitude la question: “C’est bien lui le poète maudit?“.

Arthur Rimbaud

Les poèmes de Rimbaud deviennent alors l’oxygène du poète naissant qu’est Bobin. Le père de Bobin a une confiance absolue en son fils et sait les efforts qu’écrire demande.

A 14 ans, Christian a lu un poème de sa création devant ses camarades de classe, en y mettant la tonalité et l’intonation. Il a subjugué sa classe.

L’entrée dans la vie

Christian Bobin obtient son baccalauréat littéraire en 1969, puis une licence de philosophie. Comme il a toujours en lui cette crainte du collectif, il ne poursuit pas ses études pour devenir professeur. Il souffre d’agoraphobie. Il dit d’ailleurs que ce fut sa chance.

Il ne s’est pas du tout intéressé aux événements de Mai 1968. Pour lui, la seule révolte qui vaille est celle de l’individu et elle doit se fomenter dans le secret.

Il a bien été obligé de sortir de chez lui pour faire son service militaire qu’il accomplira en Allemagne dans le Wurtemberg. Sortir de chez lui provoque une panique. Pour lui, l’écriture et la poésie sont des moyens d’échapper à l’ordre social bien établi par la société.

Christian a essayé d’être élève-infirmier, mais il n’a tenu que 10 jours. Il travaille ensuite à la bibliothèque d‘Autun pendant un an. Il travaille après à l’Ecomusée du Creusot.

Christian arbore une grosse moustache pendant de longues années, comme pour cacher sa timidité. Il porte les cheveux longs, en mode beatnik.

Les débuts en littérature

Christian Bobin s’est mis à l’écriture car il s’est senti entraîné par quelque chose d’autre. Il a voulu écrire, depuis ses débuts, non pour sauver le monde, mais les gens.

Il a écrit et publié ses premiers textes vers 20 ans. Ses inspirations sont surtout les femmes, les femmes humbles se débattant dans le quotidien.

Christian Bobin fait entrer l’univers tout entier par l’écriture. Il abolit l’univers carcéral de son enfance. L’écriture équivaut à un sentiment de plein air et de liberté.

Pour écrire, affirme-t-il, il suffit d’une table, d’une lampe et de quelques livres. Il a commencé à écrire dans sa chambre, dans l’appartement de ses parents, au décor banal d’un HLM construit dans les années 70.

A la méthode russe, il écrit aussi des poèmes et des lettres sur des écorces de bouleau. C’est une pratique millénaire chez les Russes.

C’est le manque d’un livre qui remet sans cesse en branle sa machine à écrire. Il lui faut aussi publier, faute de quoi le travail reste vain.

Son premier livre, “Lettre pourpre” est publié en 1976 aux éditions Brandes. Il a participé à la fabrication de son livre étape par étape, dans le lieu même où sa grand-mère avait été internée.

Christian Bobin incarne une nouvelle génération de poètes, loin du scepticisme, du formalisme, du surréalisme. Lui, il écrit pour échapper à la terrible cruauté du monde.

Son deuxième livre, “Souveraineté du vide” est suivi par “La Part manquante”.

Les thèmes de prédilection de Christian Bobin sont: le vide, la faille et le manque. Depuis toujours, il rêve d’une écriture qui serait un effacement de soi. C’est le travail de toute sa vie!

En guise de conclusion

Cet article constitue la première partie des deux articles que je consacre à Christian Bobin. Je dois avouer que je ne connaissais son nom que de loin, sans avoir lu quoique ce soit émanant de sa plume.

J’ai découvert un univers poétique quelque peu insaisissable, lointain, mais aussi plein de bonté. Le lecteur se laisse facilement happé par les forces en présence au fil des vers.

Christian Bobin est un poète de l’âme, de l’introspection, dont les recueils ouvrent sur une sonorité apaisée, comme après une tempête.


Laurence Smits

Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

1 commentaire

lucette smits · 3 décembre 2020 à 15 h 51 min

Chaque semaine tu m’enrichis en me faisant connaître des inconnus ou en me faisant redécouvrir des gens illustres sous un autre angle.
Merci!!!

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