Eva Kavian, dans son ouvrage “Ecrire et faire écrire”, publié aux Editions DeBoeck en 2018, nous livre ses conseils et ses expériences quant à l’animation d’ateliers d’écriture.

Depuis l’invention de l’écriture il y a quelque 6000 ans, nous, les humains, n’avons eu de cesse de réaliser nos échanges avec nos mots et notre langue, en ignorant l’obstacle du temps. Nous avons la chance de pouvoir recevoir les idées émises il y a de nombreux siècles.

Par l’écriture, les expériences individuelles sont délocalisées dans la durée, mises hors d’atteinte de l’oubli -pour l’instant-, à la disposition de ceux, qui plus tard, les liront.

 

Qui est Eva Kavian?

 

   

 

Eva Kavian vit avec le désir d’écrire depuis l’âge de 6 ans. Elle sait quelque chose du ‘désir d’écrire’, du ‘faire écrire’. Elle anime des ateliers d’écriture depuis 20 ans, et a écrit de nombreux romans, ainsi que des recueils de poésie.

Eva Kavian a commencé à écrire après la mort de sa grand-mère, pour gérer sa solitude, sans autre forme d’explication sur les événements de la part de son entourage. Son désir d’écrire est né de cette perte, de l’absence et de la solitude. Elle est persuadée que le désir d’écrire vient de quelque part, d’un endroit, d’un moment où ‘quelque chose’ s’est passé pour chacun d’entre nous.

La mère d’Eva lui écrivait des petits mots qu’elle signait “Le trèfle à quatre feuilles”. Elle lui écrivait son amour, elle l’encourageait, elle la félicitait. Les messages étaient toujours doux, positifs, encourageants. Sa mère a mis l’écriture dans leur maison.

Jusqu’à l’âge de 12 ans environ, Eva a écrit de petites histoires qu’elle illustrait, des histoires d’enfants abandonnés qui se débrouillaient. Elle a aussi écrit quelques poèmes. La fierté et l’émerveillement de ses parents ont sûrement contribué au fait qu’elle a continué à écrire.

Puis, à la télevision, elle a vu un épisode où l’héroïne adolescente écrivait un journal intime. Eva a confié ses secrets dans son journal et ce carnet avait quelque chose de sacré: personne ne pouvait le lire.

 

 

Eva adorait les cahiers, les carnets, les papiers. Après un certain temps, elle a recommencé à écrire parce que l’écriture devenait un lieu pour l’intime, un endroit sacré, inviolable, rien que pour elle.  Dans la fiction, Eva a trouvé la liberté, et la meilleure cachette pour ses secrets. Quand elle montrait ses textes à des amis, on lui disait qu’elle écrivait bien, qu’elle devrait écrire.

Elle est écrivaine, anime des ateliers d’écriture, mais elle n’a pas fait d’études littéraires. Elle a travaillé plusieurs années comme ergothérapeuthe en hôpital psychiatrique, dans lequel elle a, un jour, proposé un atelier d’écriture. Plusieurs fois par semaine, y venaient ceux qui le souhaitaient. Puis, elle a quitté cet univers.

Elle a fait plein de petits boulots. Un jour, elle a découvert le livre d’Odile Pimet et de Claire Boniface, “Les ateliers d’écriture”. Elle a alors suivi quelques ateliers chez Elisabeth Bing, qui lui a donné le goît de l’exigence. Pendant plusieurs années, dans le contexte d’une vie de femme au foyer, elle a utilisé le temps qu’elle pouvait pour préparer des ateliers, les animer et en faire systématiquement l’analyse. Ce fut une véritable école de formation. Plus elle avançait dans la recherche et la pratique, plus elle était passionnée. Son besoin d’écrire grandissait.

 

Le but de ce livre

 

Dans la première partie de son ouvrage, Eva Kavian livre sa façon d’animer un atelier d’éciture. Dans une seconde partie, elle transmet ses propositions d’écriture diverses et variées, fort utiles.

Elle a rédigé cet ouvrage guide présenté ci-dessus à partir de ses expériences. Ce livre est un outil pour pratiquer et susciter l’écriture de fiction. Selon elle, on n’apprend que par l’expérimentation. On apprend à écrire en écrivant, encore et toujours. Pour écrire, elle conseille d’écrire, de lire, de regarder, d’écouter et de vivre!

Le but de ce guide n’est pas de transformer un apprenti en écriture en romancier, ni de formuler des conseils permettant de vivre de sa plume. Pour elle, un écrivain, c’est quelqu’un qui regarde, qui écoute. Ecrire, c’est sûrement apprendre à regarder autrement. C’est aussi exprimer ce qui nous trotte dans la tête, ce qui nous peine. C’est aussi pour exister autrement. Ou pour laisser une trace.

 

 

Eva insiste sur le fait que tout le monde peut écrire. L’écriture n’est pas réservée à une élite. Il faut la considérer comme un moyen d’expression et de création que chacun peut utiliser et développer. Eva lisait des histoires, elle lisait pour s’évader, pour vivre autre chose. Elle voulait garder ces bouts de vie.

Ecrire donne envie de lire, selon Eva Kavian. Suivre un atelier d’écriture apprend à lire autrement. Personne ne peut avancer dans son écriture sans lire ce que d’autres ont écrit. Pour écrire, il faut lire. Même un mauvais roman peut faire avancer votre écriture.

Eva Kavian adorent les livres qui lui font vivre une autre vie.

 

Les conseils de lecture d’Eva Kavian

 

Elle conseille de lire les romans de Marguerite Duras, qui paraissent si simples et si évidents. Cette écrivaine a un ton, une voix, qui n’appartiennent qu’à elle. Elle donne l’impression d’écrire comme tout le monde.

 

                                                                             Marguerite Duras

 

Si vous voulez savoir ce qu’est un personnage ou comment un thème évolue dans un récit, Eva conseille de lire Marcel Proust. Cet écrivain remet les choses en place. Il va vous montrer ce que vous devez apprendre, notamment sur l’exigence extrême du travail d’écrire.

 

                                                                                    Marcel Proust

 

Eva a éé aussi nourrie par des écrivains tels que Oster, Gailly, Toussaint, Irving, Allende, Garcia Marquez, Boyd et d’autres, qui lui ont appris ce qu’est une histoire. Brautigan, Agota Kristof et le roman de Don Quichotte de Cervantès l’ont marquée à jamais.

 

Le but de l’écriture

 

Nous sommes tous des êtres de langage. La pensée abstraite, pour s’exprimer, passe par les mots. Mais, dans notre société de rentabilité, comment s’offrir le temps d’écrire?

Quand nous écrivons, la plupart du temps, ce n’est ni pour la gloire ni pour l’argent. Mais, peut-être nous écrivons pour être bien avec nous-même, pour faire exsiter une partie de nous qui n’existerait pas autrement, pour avancer vers nous-même, pour tenter des réponses ou oser des questions et pour le plaisir aussi.

Pour aller mieux, pour avancer, selon le principe de résilience développé par Boris Cyrulnik, l’écriture semble avoir sa place. Peut-être écrivons-nous pour traverser les chocs de la vie. Ou alors l’écriture est une manière constructive d’avancer vers nous-mêmes.

En écrivant, nous devenons un filtre qui tente de dire quelque chose du monde. Nous cherchons notre ‘voix’. Eva sait pourquoi elle fait écrire: elle est persuadée -tout comme moi d’ailleurs- que chacun a un talent, une voix particulière en écriture. Elle aime participer à ce cheminement, le susciter, l’accompagner.

 

 

Elle est toujours émerveillée à la rencontre de tant d’imaginaires, à l’écoute de toutes ces voix. Chacun de nous, avec nos bagages et nos limites, nous pouvons écrire, avancer dans notre écriture, nous nourrir de l’écriture et des commentaires des autres.

Eva Kavian anime des ateliers d’écriture parce que l’écriture appartient à tous. L’atelier d’écriture est un outil créatif et dynamique.

 

Créer un atelier d’écriture

 

Les premiers ateliers d’écriture mis sur pied en Europe francophone datent des années 1970. Il semble que les ateliers d’écriture soient à la mode de nos jours. L’écriture aussi, d’ailleurs. Nombreuses sont les personnes qui tiennent un journal, écrivent des poèmes ou le récit de leur vie. Mais, il y a peu encore, l’écriture semblait n’être prise en charge que par l’enseignement.

Le plus souvent, nous accédons à l’écriture et à la littérature dans un cadre scolaire. On nous transfère un savoir que nous ingurgitons tant bien que mal. Mais, il n’a pas souvent été question d’expérience, de plaisir, d’expression et de créativité.

Les ateliers d’écriture ont changé la donne: nous pouvons y écrire sans honte, sans être en faute. Nous pouvons y écrire pour le plaisir, sans vouloir en faire une profession. Nous pouvons y rencontrer des gens qui lisent et qui écrivent, où nous pouvons être acteurs.

 

L’écriture n’est pas réservée à une élite. Elle appartient à tous. Les ateliers d’écriture ne sont pas une mode, mais un espace nouveau, différent, pour l’écriture. Créer un atelier d’écriture est un acte politique, engagé.

 

Le rôle de l’animateur d’atelier

 

Animer un atelier d’écriture ne s’improvise pas. La première question qui se pose: pourquoi je veux faire écrire?  La formation d’un animateur d’ateliers est sans fin. C’est un travail personnel qui passe par des ingrédients indispensables:  l’expérience, une pratique d’écriture et de nombreuses lectures.

L’animateur révèle les participants à eux-mêmes, par le biais de l’écriture. Il suscite et éveille la créativité; il ne l’enseigne pas. Animer, c’est accompagner, guider, créer une dynamique pour que chacun trouve sa propre écriture, être à l’écoute et disponible.

 

 

 

L’animateur a un rôle de passeur, d’accoucheur. Ce dernier accepte l’idée que la culture doit être partagée par tous. L’écriture est un possibilité de réalisation de soi.

 

Animer un atelier d’écriture

 

L’animateur d’atelier dispose de deux outils spécifiques:

  • les propositions d’écriture
  • les commentaires sur les textes.

Chaque atelier a la couleur de son animateur. Chaque atelier a sa démarche et son public particuliers. Mais,, tous proposent un travail en groupe. Etre ensemble pour apprendre à écrire seul, éprouver ensemble le plaisir de jouer avec les mots: tels sont les premiers enjeux d’un atelier.

Le travail en groupe peut favoriser et soutenir l’avancée d’un participant, si l’objectif principal de l’atelier est clairement énoncé dès le départ. Il y a de plus en plus d’ateliers et d’animateurs. Il convient de choisir celui qui vous convient.

 

 

 

Il existe 4 types d’ateliers d’écriture:

  • les ateliers récréatifs: l’écriture devient alors le support pour se rencontrer, s’amuser, dans une démarche créative.
  • les ateliers de développement personnel: l’écriture devient le prétexte d’un travail sur soi-même.
  • les ateliers à objectifs sociaux: l’écriture et la dynamique de groupe visent une meilleure intégration sociale.
  • les ateliers littéraires: l’écriture de chaque participant est l’objectif même.

 

Le déroulement d’une séance dans un atelier d’écriture

 

Chaque séance débute normalement avec une proposition d’écriture, soutenant un enjeu littéraire et visant à mettre en mouvement le désir d’écrire. Dans un second temps, vient le temps de l’écriture proprement dit: c’est le temps de rencontre de chacun avec son désir d’écrire, ses mots, sa page blanche.

La séance se clôture après la lecture de chaque texte et les commentaires du groupe et de l’animateur, toujours bienveillants et constructifs. Lire son texte, c’est le rendre public. L’oralisation permet de prendre de la distance et d’entendre la ‘voix‘ du texte. Les commentaires produits visent à soutenir l’auteur dans son désir.

L’atelier d’écriture est un lieu d’expérimentation, d’échanges, qui vise à aller vers l’inconnu que chacun porte en lui. Ecrire en atelier, c’est expérimenter de l’intérieur le processus littéraire souvent abordé par des savoirs trop figés. Chacun est capable d’écrire de manière créative.

 

 

Le but des participants à un atelier d’écriture

 

Certains participants écrivent déjà; d’autres aimeraient aller plus loin. Certains n’écrivent pas et cherchent à être soutenus, pour commencer ou reprendre cette aventure. D’autres voudraient écrire mais se sentent bloqués, ou ne se jugent pas assez doués. Il y a ceux qui viennent par intérêt ‘culturel’, ou qui désirent rencontrer d’autres écrivants, ou qui cherchent à préciser la place de l’écriture dans leur vie.

Certains cherchent à développer la connaissance d’eux-mêmes, par l’expérience du groupe, mais surtout, par ce que l’écriture éveille, réveille, par les effets trop souvent méconnus de la création. D’autres encore sont confrontés au travail de l’écriture dans leur vie professionnelle et décident d’expérimenter leur propre écriture.

 

 

Participer à un atelier d’écriture est une expérience, un laboratoire, un terrain d’expérimentation. C’est un lieu pour prendre le risque d’écrire, pour goûter au plaisir de la création, avec des mots qui sont propres à chacun, trop souvent enfouis. C’est une occasion de se surprendre, de découvrir l’écriture autrement, de faire émerger son style, de trouver la singularité de son écriture.

Lecture et écriture sont indissociables. Ecrire un atelier a pour effet de lire autrement et réveille ou soutient le désir de lire. L’atelier d’écriture est une étape possible, mais pas forcément indispensable. Son rôle est de mener chaque participant à l’autonomie, pas à la dépendance.

 

Les propositions d’écriture

 

La proposition d’écriture est l’outil privilégié de l’animateur. C’est un outil qu’il doit créer, élaborer et adapter. On peut appeler cela “contrainte, consigne”. La proposition d’écriture est ce que l’animateur dit pour mette en mouvement, pour susciter l’écriture des participants.

De nombreux ouvrages proposent des contraintes ou des jeux d’écriture, à commencer par celui que j’ai conçu en 2018. Vous pouvez télécharger “111 jeux d’écriture” gratuitement sur ce blog.

 

 

Les propositions d’écriture ne sont pas des recettes de cuisine. Le but n’est pas simplement d’obtenir de simples productions de textes. La responsabilité primordiale est que chaque participant avance dans son écriture. La proposition d’écriture est un outil qui permet de travailler des objectifs multiples et doit être élaborée dans cette perspective.

Par ailleurs, chaque semaine (le jeudi), vous pouvez retrouver sur ce blog une nouvelle proposition d’écriture. Je publie les textes reçus la semaine suivante.

 

 

Pendant une séance d’atelier, les textes produits seront bien plus riches si l’animateur s’est ‘réapproprié’ la proposition, s’il l’a choisie en fonction des objectifs qu’il poursuit et s’il l’a “nourrie”. Néammoins, la proposition d’écriture est l’espace créatif de l’animateur.

 

En guise de conclusion

 

Se former à l’animation d ‘ateliers d’écriture est sans fin. L’animateur se nourrit de ses lectures, de ses rencontres, de ses expériences, de ses questionnements aussi, mais surtout d’écriture.

Chaque atelier d’écriture a sa magie propre, qui participe, elle aussi, à l’avancée de l’écriture de chaque participant, au plaisir d’animer, de renouveler sans cesse son animation. Quel plaisir immense de s’émerveiller devant les possibilités de chacun en écriture, devant la multiplicité des échappées imaginaires, devant ces voix singulières!

Que de défis relevés, d’obstacles franchis tout au long d’un atelier! Mais, l’écriture est et reste avant tout un travail solitaire, où le temps est nécessaire à la maturation des choses. Je ne cesserai de répéter aussi qu’il faut écrire, écrire, écrire encore et encore.

 

 


Laurence Smits

Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

1 commentaire

lucette smits · 4 décembre 2019 à 8 h 20 min

C’est exactement ce qu’il te faut pour te nourrir de la langue française ou étrangère d’ailleurs. Avec tous ces mots les uns derrière les autres, qui font qu’ils nous émerveillent en les découvrant…

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