Vous êtes-vous déjà posé la question, à savoir pourquoi certains récits vous interpellent plus que d’autres? J’ai beau me poser la question sur certains romans ou certaines sagas littéraires pour tenter d’essayer de comprendre, je ne trouve pas vraiment la réponse.

Si certaines histoires sont plus captivantes que d’autres, ce n’est pas tant grâce à leur contenu, même fort riche, mais plutôt à la façon dont elles sont racontées.

Un récit peut comporter des aventures extraordinaires, mais si l’écrivain n’arrive pas à toucher le cœur du lecteur, c’est vain. Un récit sans ressenti ni émotion inclus n’accroche pas le lecteur. Si seuls des faits ou des événements décrits apparaissent dans le récit, c’est vain.

En d’autres mots, les récits descriptifs ne montrent que la face émergée de l’iceberg, tandis que les récits emprunts d’émotion révèlent la face immergée de l’iceberg, ce qui leur donne une grande profondeur. Une âme!

L’écrivain à l’origine de la théorie de l’iceberg

Ernest Hemingway est un des grands représentants du réalisme dans le littérature américaine du XXe siècle. C’est en exerçant le métier de journaliste, dans lequel les mots de trop et les phrases trop longues sont bannis, qu’il a peaufiné son art littéraire.

Ernest Hemingway



L’auteur du “Vieil homme et la mer” a théorisé cette forme d’écriture sous le nom de théorie de l’iceberg. En fait, l’écrivain doit se focaliser sur les éléments visibles en surface, sans que les thèmes sous-jascents soient jamais expliqués.

L’important n’est pas explicite, mais implicite!

Dans “Paris est une fête”, Ernest Hemingway énonce la technique qui lui donne ce style direct, incisif, où chaque mot pèse de tout son poids.

C’est ainsi, fidèle à ses principes que l’auteur américain évite les adverbes à répétition, les adjectifs enchaînés les uns aux autres, les envolées lyriques et sonores. Ce qu’il écrit est vrai. C’est lui! Le lecteur doit trouver cette vérité-là en lisant le récit.

En 1951, Ernest Hemingway maîtrise parfaitement son art et le démontre dans son roman de 250 pages, “Au-delà du fleuve et sous les arbres”. Sa prose est précise, contrôlée en permanence, épurée comme une abbaye cistercienne.

Dans ce roman, il a choisi un milieu qu’il connait bien: celui des pêcheurs de Cuba. L’intrigue est très simple. Les scènes de pêche sont donc décrites avec un réalisme et une précision remarquables. Chaque geste est peint. Aucun objet n’est de trop sur le bateau.

Il n’y a pas un mot de trop dans cette prose, aucune grandiloquence ni aucun lyrisme. Le lecteur ne rencontre que la description factuelle d’actions, de sensations. Les images induites dans l’esprit du lecteur par ce récit sobre sont tout aussi efficaces, voire plus, que les analyses auxquelles pourrait se prêter l’écrivain. Le mot juste a toujours été l’objectif obsessionnel d’Hemingway.

Ce pur réalisme n’altère pas la beauté du style et ne rend pas le récit froid et distant. En lisant, le lecteur ne voit que la partie émergée de l’iceberg. Le lecteur attentif et conquis peut ensuite apercevoir la partie immergée de l’iceberg. C’est le cadeau suprême!

La théorie de l’iceberg

Vous l’aurez compris, la théorie de l’iceberg est donc un style d’écriture sobre, inspiré du journalisme. Faire des phrases courtes. Faire des introductions courtes. Utiliser une langue vigoureuse. Etre affirmatif et pas négatif. Voici les injonctions qu‘Ernest Hemingway reçut de son rédacteur en chef quand il commença sa carrière de journaliste.

Cette théorie de l’iceberg s’appelle aussi parfois ‘théorie de l’omission’. C’est un style minimaliste.

Peu de contexte doit être inséré dans une histoire. Il convient de laisser la place à l’interprétation. Il faut tailler la langue, éviter tous les rebuts de style. L’histoire se trouve renforcée si vous ne dites pas tout. Le lecteur n’est pas une personne assistée. Tout en lisant, il doit fournir une quantité de travail, par le biais de l’imagination et de la visualisation mentale.

Dans uns histoire, l’écrivain a tout intérêt à ne pas tout révéler et laisser des choses importantes en suspens. Le lecteur doit faire sa part du travail. C’est en cela qu’il peut alors s’embarquer dans un roman et rester accroché pour quelques centaines de pages.

L’auteur doit connaître les choses importantes, mais pas les formuler directement. Pour Hemingway, seule le pointe de l’iceberg est à montrer au lecteur. Ce dernier verra ce qui est au-dessus de l’eau. Mais, l’écrivain doit avoir les connaissances sur ses personnages, sans tout dévoiler. Cela donnera du poids à son histoire.

En rendant invisible la structure de l’histoire, l’écrivain renforce sa fiction, en utilisant des phrases déclaratives, un langage simple et clair, en représentant le monde directement par des images concrètes.

Ernest Hemingway, pour rendre ses récits plus vivants et plus authentiques, a utilisé des éléments de sa propre vie, ainsi que ses expériences, douloureuses ou plus heureuses. Selon l’auteur américain, pour renforcer le drame et parvenir à un drame fort, il faut minimiser ou omettre les sentiments qui ont produit la fiction.

En résumé, il faut écrire de manière à ce que l’essentiel du propos demeure sous-entendu! Compresser et omettre les détails: voilà une des clés du succès en écriture. C’est de cette façon qu’un auteur peut intéresser un lecteur et lui offrir ainsi la possibilité de nouvelles lectures approfondies du texte.

Cette théorie de l’iceberg est en rupture avec la tradition littéraire, surtout celle du XIXe siècle. Il existe néanmoins une certains similitude avec les écrivains naturalistes de la fin du XIXe siècle, tels qu’Emile Zola.

Emile Zola

L’objectif des écrivains naturalistes a été et est de décrire la réalité en accumulant des détails concrets, extérieurs, laissant au lecteur le soin d’inférer les émotions des personnages et de réagir lui-même à ces stimuli.

Mais, en accumulant les détails, les naturalistes en sont arrivés à créer des œuvres statiques, dans lequel le lecteur peut s’ennuyer et se noyer. Pour Ernest Hemingway, chaque action doit être associée à une émotion. Le lien entre l’auteur et le lecteur devient de nature émotionnelle.

Bien évidemment, il ne faut pas omettre pour le plaisir de trier. Encore faut-il savoir comment et quoi omettre et savoir quoi laisser dans le texte! Le lecteur ne doit pas tout savoir sur le personnage principal. Un détail extérieur ou objectif lui permet de vivre avec le héros.

Le détail est significatif, puisque c’est à partir de lui qu’émergent la structure et le sens général de l’histoire. Il devient alors symbole. Comme Hemingway, l’écrivain se doit de chercher la pureté et la vérité. Le récit doit laisser entendre beaucoup plus qu’il ne montre…

La théorie de l’iceberg dans d’autres domaines

La théorie de l’iceberg d’Hemingway a été appliquée à différents domaines, notamment dans celui de la psychologie. C’est-à-dire que nous ne nous occupons que de ce que nous percevons à première vue. Le reste passe donc inaperçu, en le comparant à un iceberg.

C’est-à-dire qu’il y a une partie consciente de l’information, mais aussi une autre partie inconsciente. Imaginez que vous voyagiez sur un bateau et que, au loin, vous aperceviez un iceberg, vous le regardez et que voyez-vous? Juste une masse de glace. Mais aussi, sous cet iceberg se cache une autre masse de glace gigantesque qui maintient et donne de la force, comme vous pouvez le voir sur l’image. Ceci est la chose intéressante, cette partie qui est invisible pour nos sens.

Quand nous regardons la réalité que nous avons devant nos yeux, nous voyons sa surface, le visible, qui, selon la théorie de l’iceberg, ne représente que 20% du total. Qu’en est-il de tout le reste? Cela correspondrait à la partie inconsciente, à 80% du total. Avec cela, nous pouvons parfois réfléchir aux tenants et aux aboutissants de notre esprit et de tous ses processus, à tout ce que nous ne voyons pas..

À titre d’exemple, pensez aux nombreuses fois où nous sommes convaincus par une idée et obsédés par le chemin le plus facile. Cette option serait celle qui soutient ou promeut notre idée. Nous n’essayons plus de savoir si nous sommes confus ou si nous nous trompons, mais au contraire, nous cherchons et défendons uniquement des informations qui étayent notre hypothèse.

Pensez que la plupart du temps, nous traitons des hypothèses et des conclusions sur la base des informations dont nous disposons, ce qui n’est même pas à distance de la totalité des informations qui existent dans la réalité. Et c’est quelque chose que la théorie de l’iceberg nous met en garde.

Nous connaissons la réalité par morceaux, notre esprit invente le reste. Vous êtes-vous déjà demandé ce qui est vrai dans la réalité que vous percevez? Et que fait votre esprit avec ce que vous ne savez pas?

En guise de conclusion

Quand vous écrivez une histoire, ne faites pas l’impasse sur vos émotions ni sur vos ressentis. Plongez dans les profondeurs sous-marines de votre être pour explorer la face cachée de l’iceberg. Vous en tirerez à coup sûr un magnifique récit!

En fait, il convient surtout d’être en phase avec soi-même, d’être vrai. C’est cela l’écriture. A quoi bon se cacher derrière des fioritures littéraires ou un style ampoulé? Vous ne ferez plaisir surtout qu’à vous-même, mais vous perdrez surtout vos lecteurs potentiels qui iront voir ailleurs!


Laurence Smits

Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

2 commentaires

lucette smits · 21 juillet 2020 à 16 h 32 min

J’ai hâte de lire un livre écrit par toi avec toute ta sensibilité, ton vécu et ton intellect.

Patrick · 21 juillet 2020 à 17 h 43 min

Article très intéressant merci

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