Pour écrire cet article, je me base sur la deuxième partie du livre d’Eva kavian, “Ecrire et faire écrire”, paru en 2018 aux éditions DeBoeck.

 

 

Dans un premier article consacré à ce livre, j’ai déjà évoqué les propositions d’écriture comme étant l’outil privilégié de l’animateur d’un atelier. C’est un outil que ce dernier doit créer, élaborer et adapter à son public. Cette proposition d’écriture met en mouvement l’écriture et la suscite. Son objectif premier est de faire écrire un texte.

Créer des propositions d’écriture devient un chemin passionnant, car c’est l’espace créatif de l’animateur. Ce dernier se transforme en passeur de mots. Chaque proposition d’écriture ouvre un nouvel espace qui permettra au participant de creuser son chemin d’écriture.

 

L’objectif premier: faire écrire un texte

 

La proposition d’écriture est créée pour faciliter l’entrée dans l’écriture, mais elle peut aussi la freiner. L’animateur ne peut la choisir au hasard comme cela sans avoir réfléchi, à l’avance, aux objectifs de la séance qu’il propose.

Un atelier d’écriture est un lieu où l’on apprend les techniques d’écriture. On peut également s’y rendre pour trouver des idées de sujets, pour décoincer son écriture, pour d’autres raisons déjà évoquées dans mes précédents articles.

La contrainte d’écriture impose un cadre, et c’est ça qui permet de libérer l’écriture. Personne ne peut commencer à écrire comme cela en claquant des doigts. C’est comme pour apprendre à conduire: personne ne commence par rouler directement sur une autoroute!

 

 

La proposition d’écriture fait susciter l’écriture en elle-même, la met en mouvement, développe l’imaginaire. Une consigne comme “écrivez un texte sur la neige” ne développe aucunement l’imagination. Elle n’évoque rien au contraire, elle ne surprend pas: c’est trop imprécis, pas assez cadré.

Si les consignes proposées sont trop imprécises, les participants à l’atelier seront confrontés à l’angoisse de la page blanche, craindront de ne pas avoir assez d’imagination et aboutiront sans doute à un certain ennui en pensant, à juste titre, qu’ils ont dépensé leur argent ou leur temps pour rien.

La créativité s’éveille devant une contrainte, un obstacle à surmonter. Pour revenir à l’exemple autour de la neige, si vous associez des mots comme ‘banane, tracteur rouge ou mère ‘ au contexte de la neige, vous faites directement appel à l’imagination et vous rendez possible la cohabitation de deux éléments opposés.

Pour créer une proposition qui sera l’élément l’élement déclencheur à l’écriture, il est préférable de rapprocher deux éléments minimum entre eux, qui n’ont rien en commun. Cela surprendra les participants, les sortira de leurs habitudes, les dérangera sans doute au début, d’une certaine manière.

 

 

Plus la contrainte sera forte, plus elle imposera la mise en mouvement de la créativité, le déploiement de l’imaginaire. Les textes issus de ce genre de propositions sont souvent intéressants et laissent la part belle à l’inconscient et au hasard.

Mais, à terme, ce genre de propositions ne mène aucunement à l’autonomie des participants, qui finissent surtout par amasser des textes et tournent en rond.

 

Les propositions d’écriture ludiques

 

La proposition d’écriture ludique doit être ferme, directive, sans compromis. Le temps d’écriture imparti est généralement court: de 5 à 15 minutes. Elle s’apparente plutôt au jeu, à un défi lancé aux participants. Ces propositions mènent à une écriture garantie.

Chacun ‘obéit’ à la consigne et cela crée du texte. Bien souvent, le sens du texte apparaît après son écriture. Les propositions ludiques ne font guère appel à l’imaginaire et mettent en oeuvre le hasard et l’inconscient. L’animateur devra chercher des situations porteuses, des contraintes déroutantes.

C’est le travail qui a été réalisé de par le passé par les surréalistes, l’Oulipo, Raymond Queneau et Georges Pérec, dont les bases de recherches sont très riches.

 

 

                                                                 calligramme de Guillaume Apollinaire

 

 

Voici 2 exemples de propositions d’écriture ludiques:

  1. Faites une liste de 50 mots, les premiers qui vous viennent à l’esprit. Donnez cette liste à votre voisin. Avec la liste que vous venez de recevoir, écrivez en 10 minutes un texte qui utilise un maximum de ces mots.
  2. Parmi les mots découpés dans les illustrés que vous trouvez sur la table, prenez-en 10 au hasard. Collez-les sur une feuille A4. Quand c’est terminé, écrivez un texte qui utilise chacun de ces mots dans l’ordre dans lequel ils se présentent.

 

Ces propositions peuvent servir à titre d’échauffement. Elles favorisent une ambiance détendue et permettent à certains de se ‘débloquer’ par rapport à l’écriture en groupe. Elles offrent, de surcroît, le plaisir du jeu.

Répétées, elles peuvent assouplir l’imaginaire, lui ouvrant de nouvelles portes et stimulant le travail de l’inconscient mis à l’épreuve par la contrainte et le temps réduit de l’écriture. Par ailleurs, les courts textes produits peuvent en générer d’autres, être prolongés, retravaillés.

 

 

 

Néanmoins, si l’animateur ne donne que des propositions ludiques, il laisse les participants dans le jeu, dans le plaisir immédiat. L’animateur doit savoir ce qu’il fait et en annoncer la couleur à ses participants dès le départ.

 

L’enjeu de la proposition d’écriture

 

L’enjeu d’une proposition est que celle-ci peut ‘faire travailler’. Dans un atelier de réinsertion sociale, l’enjeu d’une première séance peut être de favoriser la communication dans le groupe. L’animateur construira une proposition qui mettra les participants en contact, favorisera les échanges, sans formuler d’objectif clair.

Comme il s’agit d’un atelier d’écriture, c’est donc par l’écriture et sa pratique que les objectifs seront travaillés, et non par des discours.

Voici un exemple:

  • Deux personnes se croisent dans un escalier. Elles portent toutes les deux un objet lourd ou encombrant. Elles échangent quelques paroles. Par groupes de deux, chacun prenant la voix d’un de ces personnages, écrivez ce dialogue d’une vingtaine de répliques. 

 

 

 

S’il s’agit d’un atelier de développement personnel, deux options sont envisageables:

  • soit la fiction
  • soit l’autobiographie.

Voici un exemple:

  • Votre conjoint écrit une lettre à un ami vivant à l’étranger. Il ne l’a plus vu depuis six mois. Rédigez cette lettre imaginaire”. 

 

Un enjeu peut être ludique, récréatif, communicationnel, voire social. La proposition d’écriture doit donc être un moteur qui mette l’écriture en mouvement dans une direction choisie et balisée par l’animateur, en fonction des objectifs qu’il poursuit.

 

Les propositions d’écriture à enjeu littéraire

 

L’adjectif ‘littéraire’ peut paraître prétentieux ou mystérieux. Un atelier d’écriture sera donc de type littéraire si la production de textes écrits est soutenue par un questionnement, une recherche esthétique nourrie par le groupe.

L’atelier d’écriture de type littéraire est un lieu où l’on écrit en développant ses possibilités d’invention,  en étant soucieux de l’esthétique du texte, et en questionnant cette esthétique par la découverte de l’écriture des autres.

 

 

Si l’atelier est littéraire, les propositions d’écriture soutiendront évidemment des enjeux littéraires. Ceux-ci peuvent être l’expérimentation, l’appropriation d’une forme littéraire, d’un procédé, d’une technique, mais aussi la création d’un personnage, le travail du style, la réécriture d’un texte, la construction d’un récit, etc.

Si l’animateur ne possède pas un bagage riche et varié de lectures, il ne pourra pas mener le groupe très loin dans un atelier littéraire.

 

L’entrée dans la fiction

 

La fiction est la porte d’entrée du travail littéraire en atelier. L’animateur peut l’imposer dans les règles de fonctionnement de l’atelier. Ce n’est pas simple car certaines personnes ont du mal à entrer dans la fiction. Certaines pensent qu’il faut tout inventer dans la fiction. D’autres pensent qu’ils n’ont pas d’imagination. Certains n’ont pas d’accès à la fiction.

Dans la fiction, il ne s’agit pas de tout inventer ou de ne pas parler de soi, de ne pas s’exprimer. On n’invente rien: on regarde, on écoute le monde, on vit, on retient tel ou tel élément, que l’on assemble avec tel autre, afin de construire un personnage, d’avancer dans un récit.

 

 

Le personnage, le récit peuvent exprimer la pensée, la joie ou la souffrance de l’auteur, sans qu’il s’agisse d’un texte autobiographique. Si certains passages de son texte sont le récit d’événements réels, l’auteur n’a pas à s’en expliquer. Le principe de base de la fiction est que le “je” du narrateur n’est pas le “je” de l’auteur.

Voici un exemple de proposition pour entrer dans la fiction:

  • L’animateur lit les deux premières pages de L’oiseau des morts d’Adamek (le narrateur est une corneille tout au long du roman). La consigne est la suivante: vous choisissez un animal (ni un chat ni un chien). Vous entrez dans cet animal, et vous écrivez avec ‘je’, un texte dans lequel cet animal raconte un moment de sa vie.

 

Dans ce cas, vous pouvez parler de vous, de vos états d’âme, à travers l’animal. C’est donc de la fiction. L’écriture fictionnelle a 3 sources:

  • la mémoire
  • la réalité
  • l’imaginaire

 

Voici un exemple de consigne faisant appel à la réalié:

  • Pensez à trois personnes que vous connaissez (conjoint, dentiste, épicier, …) et mettez-les ensemble dans une situation imaginaire . Ces personnes deviennent ainsi les personnages du récit. Le narrateur est l’un des personnages. 

 

Le travail de l’imaginaire

 

L’écriture de fiction s’inscrit dans l’imaginaire. Le but est donc d’exercer l’imaginaire. L’animateur soumettra aux participants des propositions d’écriture qui leur permettent de rebondir, peu à peu, sur n’importe quelle contrainte.

Ces contraintes devront donc être fortes, pour devenir de plus en plus ouvertes. Méfiez-vous aussi des consignes trop ouvertes qui peuvent générer l’angoisse de la page blanche.

Voici un exemple d’une consigne assez ouverte et plus serrée:

  • Dessinez l’arbre généalogique d’une famille imaginaire sur trois générations. Une consigne plus serrée serait: “cette famille se réunit pour Noël. Racontez cette soirée (éventuellement en vous glissant dans la peau d’un des personnages présents), sachant que l’un aura trop bu et commencera à trop parler, qu’un autre, trébuchant dans le fil de l’appareil à raclette, fera tomber celui-ci, et qu’un autre encore recevra un cadeau qui ne lui était pas destiné”.
  • Au départ du même arbre généalogique, la consigne sera plus ouverte si on demande: “cette famille se réunit pour le réveillon de Noël. Racontez cette soirée, sachant qu’un événement imprévu l’a perturbée”. 

 

Quand les participants ont les moyens de varier leurs personnages, les lieux, d’inventer des situations ou de réagir à toute situation proposée, les propositions d’écriture font travailler d’autres enjeux, tels que la création de personnage, la question du narrateur ou les premières avancées vers la nouvelle.

 

 

Le temps donné à l’écriture est aussi un outil pour favoriser ce travail imaginaire. Un temps court (15 minutes, par exemple) ne donne guère l’occasion de réfléchir. Plus le temps d’écriture est long, plus l’écrivant laissera venir les idées, le texte et les personnages. Son imaginaire aura le temps de se déployer. Un temps long (1 heure) est plus proche de la réalité.

Ce temps d’écriture doit être adapté, selon les groupes, les objectifs de travail et la progression des séances.

 

Les enjeux spécifiques

 

La question du point de vue (le narrateur), le travail du style, la création de personnages, le dialogue, la construction d’un texte restent des enjeux incontournables. D’autres enjeux sont possibles: les formes brèves, l’écriture policière, l’écriture érotique, la nouvelle, l’alexandrin, le haÏku, etc.

Il s’agit avant tout d’expérimenter tous ces enjeux et non de donner un cours. La proposition d’écriture doit être élaborée de manière à atteindre l’objectif de travail.

Voici un exemple:

  • “Vous êtes derrière une vitre. Vous regardez une scène. Il y a au moins deux personnages. Vous n’entendez rien. Racontez ce que vous voyez”. 

Cette dernière proposition amène les participants à utiliser un narrateur extérieur à l’histoire.

 

 

La progression d’un atelier d’écriture

 

Tout atelier doit respecter une progression, au cours de chaque séance et tout au long des séances. Elle doit être établie lors de la conception de l’atelier, mais devra toujours être adaptée aux besoins et aux possibilités du groupe.

Un atelier de type long (au moins 12 séances) suivra le schéma suivant:

  1. déblocage, réassurance, entrée dans la fiction
  2. déploiement de l’imaginaire
  3. les outils de la narration, les outils de lecture et de retravail
  4. mise en projet, écrits plus longs, plus élaborés (nouvelle, roman, …).

 

 

Utiliser le texte comme matériau

 

Lire des textes puisés dans le patrimoine littéraire est un outil privilégié pour susciter le désir de lire, faire découvrir de nouveaux auteurs, apprendre à regarder autrement un texte, et donc, inévitablement, avancer dans sa propre écriture.

Il est difficilement pensable d’écrire sans lire, sans se préoccuper de ce que d’autres ont écrit, sans chercher à s’en nourrir, d’une manière ou d’une autre. Un texte sera lu en début de séance pour s’y référer ou susciter l’écriture. Il sera lu en cours de séance pour infléchir l’écriture ou en fin de séance pour offrir des ouvertures.

L’animateur cherchera des textes intéressants pour construire une proposition d’écriture.

 

 

Utiliser les images comme matériau

 

Les images permettent d’entrer dans un univers qui ne soit pas uniquement composé de mots. Il peut s’agir de photos, de reproductions de tableaux, de jeux de tarot, de publicités. Les possibilités d’exploitation sont multiples.

Voici un exemple:

  • “Parmi les reproductions de peintures qui sont sur la table, choisissez-en une. Imaginez que ce peintre ne soit pas peintre, mais écrivain. Qu’aurait-il écrit, plutôt que de réaliser cette peinture?”.

 

 

Utiliser les objets comme matériau 

 

Les objets peuvent être utilisés pour un travail de description, pour un travail symbolique, comme déclencheurs, comme contraintes, etc.

Voici un exemple:

  • Je pose un pavé de rue sur la table, lors d’une première séance avec un groupe. Je dis “écrivez tout ce qui vous vient à l’esprit à la vue de ce pavé, en cinq minutes”.

Voici un autre exemple:

  • “Sur la table, j’ai posé un calendrier, une rose en chocolat, une boîte de céréales, un pinceau et un bilboquet. Je vous propose d’écrire un texte qui commence par ‘je n’aurais jamais cru’ et dans lequel on retrouve ces cinq objets”. 

 

 

Utiliser la musique comme matériau

 

Les musiques de films portent des images, une histoire. Les musiques peuvent aussi donner le rythme, la structure d’un texte. Les paroles de chanson, leur titre, leur thème, leur structure peuvent être utilisés pour faire écrire.

Voici un exemple:

  • “Faites écouter un duo d’opéra peu connu et interprété dans une langue inconnue des participants. Demandez-leur ensuite d’écrire un dialogue inspiré de cet extrait”.

 

 

Utiliser l’environnement comme matériau

 

Certains ateliers d’écriture permettent une relative mobilité. Il peut être intéressant de bouger, dans la ville ou dans la nature, et d’utiliser l’environnement pour écrire. Il peut alors s’agir d’un travail de description, de fiction ou autre.

Le rapport direct ou concret avec cet environnement permettra plus facilement aux participants de s’ancrer dans la réalité, de travailler le concret des choses et d’utiliser les cinq sens. Ecrire, c’est aussi regarder autrement, être attentif à tout ce qui nous entoure.

 

En guise de conclusion

 

L’écrivant, tout comme l’écrivain, est un artisan des mots, un athlète. Il s’épanouit dans l’exercice délibéré de sa pratique, dans l’attention qu’il porte à la démarche créatice, et non au résultat.

Ecrire exige donc de réapprendre à jouer avec les possibles, jouer avec les formes, jouer à faire comme si…Jouer à rencontrer l’autre, son autre moi, à écouter le monde, à voir partout des histoires.

Ecrire exige d’oublier les leçons de littérature et de réapprendre la simplicité du récit, de la logique, du plaisir de raconter, du fugace, de l’émotion pour l’émotion.

 

 

 


Laurence Smits

Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

2 commentaires

lucette smits · 10 décembre 2019 à 10 h 07 min

Ecrire grâce à ton blog, est très enrichissant, très nourrissant, très épanouissant…Merci!!!

Catherine Gonin · 11 décembre 2019 à 0 h 31 min

Encore un article passionnant ! Bravo pour cet excellent travail de synthèse, et merci de nous l’offrir si généreusement, comme tous les articles de ce blog !

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