Les hommes ont toujours placé la nourriture et la cuisine comme éléments fédérateurs d’un groupe, d’une société et d’un pays. Dès le début du Moyen-Age, l’élaboration et la consommation des plats relèvent donc du plaisir et de la récompense.

Si se nourrir est bien un acte de subsistance, les cuisiniers, dès les premiers textes, ont su faire preuve de leur talent en accomodant la nourriture. La cuisine est avant tout un savoir-faire artisanal et manuel, et n’a donc pas de lien apparent avec le fait de maîtriser la langue écrite pour apprendre ou transmettre tel ou tel procédé.

Dans cet article, il ne s’agit nullement de décrire en détails comment sont écrites les recettes de cuisine de nos jours, mais bien d’écrire à partir de recettes, d’autant plus inspirantes que les fêtes de fin d’année approchent à grands pas.

 

Un peu d’histoire

 

Les écrits culinaires pratiques et objectifs se sont développés tout au long des siècles, notamment depuis le Moyen-Age. Ce sont en fait de réels témoignages de la vie et sont une conséquence de l’évolution de la société. Ecrire la cuisine, donc, est devenu davantage une nécessité qu’une volonté de transmettre.

Cela s’est transformé en un nouveau genre littéraire, qui a vu la parution de livres de ‘courtoisie’, c’est-à-dire, un livre sur les bonnes manières à inculquer aux plus jeunes. Ces guides sont devenus très populaires partout en Europe à la fin du Moyen-Age et sont une source d’informations culinaires.

Le livre, pourtant rare à cette époque, s’est transformé en médium pour transmettre et à la fois conserver les savoirs jusqu’alors uniquement mémorisés verbalement.

 

 

Néanmoins, la cuisine écrite, source première des historiens, se laisse découvrir dans les manuscrits culinaires – les recettes, à proprement parler. C’est au XIVe siècle qu’apparaissent les premiers recueils de recettes de cuisine. Elles émanent principalement des châteaux royaux et seigneuriaux, dont elles reflètent l’art de vivre.

Il est également intéressant de souligner le décalage qui apparaît entre l’évolution des recettes et l’évolution de la langue, écrite ou orale, étant donné le nombre de langues différentes parlées dans ce qui constituait la France à cette époque.

La cuisine peut aussi être vue comme un moyen de communication entre les peuples. Les écrits diffusés sont pour la plupart recopiés d’une cour royale à une autre à travers toute l‘Europe, et ce, pendant plusieurs siècles.

N’oublions pas que le prix du livre au Moyen-Age demeure très conséquent. Aucun recueil de recettes n’a jamais pu devenir un bien de consommation courant. C’est pourquoi il est précieusement conservé, légué dans les testaments, conservé dans les bibliothèques. Les livres sont un gage de richesse et enrichissent donc les bibliothèques. Ils sont considérés comme des objets de valeur. Par conséquent, les recueils de recettes n’avaient certainement pas leur place dans les cuisines, lieux sombres et dangereux et pas forcément propres, au sens où nous l’entendons à notre époque.

 

Ecrire la cuisine de nos jours

 

Les livres de recettes de cuisine, les articles de presse gourmands, les émissions radiotélévisées culinaires n’ont jamais connu un engouement aussi fort. Le lecteur gourmand de recettes culinaires réclame désormais de l’originalité, des secteurs pointus, une adaptation aux modes alimentaires actuels ou un retour parfois nostalgique aux sources.

Si vous avez l’intention d’écrire un livre de cuisine, votre ouvrage doit faire saliver à sa seule lecture, mais il doit aussi apprendre, étonner, ouvrir de nouveaux horizons. Clarté, sympathie, originalité et gourmandise sont les maîtres mots de ce genre littéraire. En effet, les librairies regorgent de livres de cuisine en tous genres, sans parler des nombreux blogs qui fleurissent sur la toile.

 

 

Pour commencer votre livre de cuisine, vous devez avoir une idée assez précise du type de livre que vous souhaitez écrire. Il existe des centaines de thèmes dans ce domaine; vous n’avez que l’embarras du choix. Cela peut être l’occasion de vous lancer un défi et de commencer à écrire par ce biais, si la cuisine vous passionne. Cela pourra aussi vous permettre de satisfaire votre goût pour la langue française.

Avant tout, comme je le répète souvent, il est surtout question de vous faire plaisir et de prendre du plaisir à écrire sous quelque forme que ce soit. Le rêve peut devenir réalité un jour ou l’autre, comme Marc Lévy, l’écrivain français populaire dans le monde entier, qui a vendu 28 millions de livres, traduits en 45 langues. Il rêve d’écrire un livre de cuisine avec sa cousine, Julie Andrieu, animatrice culinaire à la télévision française dans “Les Carnets de Julie”. 

 

   

                    Marc Lévy                                                                            Julie Andrieu

 

Dans tous les cas, écrire un livre de cuisine est surtout une belle façon de transmettre les recettes familiales à ses petits-enfants par exemple.

 

Ecrire un livre ou devenir écrivain?

 

Vous voulez écrire un livre parce que vous avez quelque chose à raconter. Devenir écrivain est un désir sans objet si vous ne savez pas quel livre écrire. Vous savez malgré tout que votre salut est dans l’écriture. Il existe des écrivains d’un seul livre: par exemple, Choderlos de Laclos avec “Les liaisons dangereuses”, un des plus grands romans du monde.

 

               

 

On devient écrivain parce que l’on a réussi un livre, et non pas par le nombre de livres écrits. Il existe donc une réelle différence entre écrivain et écrivant, selon Eric-Emmanuel Schmitt. 

 

 

L’écrivant est celui qui communique avec le langage, comme pour écrire une liste de courses, des écritures administratives. L’écrivain considèrera le langage comme un moyen , mais aussi comme une fin. Il aura un double rapport au langage. Il s’en servira pour parler aux autres. Il donnera au langage une existence concrète par l’intérêt qu’il lui portera, par les mots, les phrases, la narration.

L’écrivain déposera sur le papier un écrit possédant une valeur intrinsèque, une musique, une organisation, une souplesse, une structure narrative. Arthur Rimbaud dans “Le dormeur du val”, nous fait saisir l’ampleur du tragique, en faisant contraster la nature vive, sensuelle et heureuse et l’homme mort.

 

 

                                                                              Arthur Rimbaud

 

 

Le propre de la littérature est le travail sur la phrase, les mots, la mise en scène de la situation. Le texte dit plus de choses qu’il ne prétend énoncer. Ecrire, c’est donc redonner sa présence au texte. L’écrivain donne cette présence dès les premières phrases.

Nous avons tous aimé les mots quand nous étions petits. Nous les vocalisions, nous les répétions et nous riions surtout. En devenant adultes, nous nous servons des mots en oubliant le bel objet que nous avons dans la bouche.

 

Ecrire à partir d’une recette de cuisine

 

Eric-Emmanuel Schmitt propose, dans une de ses formations, de prendre une recette de cuisine et de transformer le texte pour en faire un texte d’écrivain. Plus facile à dire qu’à faire!

Je choisis donc une recette traditionnelle bien de chez nous: le boeuf bourguignon, d’autant plus d’actualité que le froid s’installe peu à peu, au fur et à mesure que nous entrons vers l’hiver.

 

 

 

Voici mon texte:

 

J’ai invité mes amis à venir déjeuner dimanche prochain. Il fait froid, et je décide donc de cuisiner un plat en sauce, un boeuf bourguignon, sachant qu’il m’en restera pour les jours suivants. Mon amie Cécile n’aime pas les plats en sauce composés de vin rouge. Je vais donc transformer la recette et remplacer le vin de Bourgogne (d’où le nom du plat) par de la bière blonde, qui allègera de toute façon la recette. J’avais vu la recette dans une émission télévisée; j’en ai gardé l’idée. 

Me voilà partie en ce vendredi chez mes producteurs locaux. Je ne jure que par les produits locaux et j’achète tous les fruits, légumes et autres produits disponibles dans ce magasin qui a ouvert ses portes au printemps dernier, à ma plus grande joie. 

Moi qui apprécie peu la viande, je regarde toujours avec délectation l’étal du boucher: ce ne sont que des viandes locales, belles, qui s’offrent à nos futurs palais. Je choisis mon morceau de boeuf que je laisse entier; je préfère couper moi-même les morceaux à la maison. J’ai de la chance, je trouve même de la bière artisanale fabriqué dans ma région. Je prends quelques carottes, quelques petits oignons, une gousse d’ail, des champignons. Je n’ai pas pour habitude de respecter à la lettre les quantités suggérées dans les recettes. J’adapte toujours les recettes proposées dans les livres, je tiens à ma liberté de création. Comme j’ai oublié les lardons, je retourne voir le boucher pour me procurer un morceau de poitrine fumée, qui donnera ce goût, ce fumet si typique à ma recette. 

Comme les plats en sauce sont toujours meilleurs réchauffés, je commence la préparation de mon boeuf bourguignon dès le samedi après-midi, tout en écoutant de la musique classique sur ma tablette. Je taille le boeuf en morceaux, j’épluche les carottes, je coupe l’oignon, je décortique et je pèle l’oignon sans l’écorcher, je coupe les carottes en rondelles pas trop fines, je fais fondre le beurre, j’émince les champignons, je fais revenir les morceaux de viande à feu vif, je réserve, je saupoudre de quelques épices, je laisse roussir, je verse le bouillon de viande, je gratte les sucs de viande au fond de la cocotte, je sale, je poivre, j’ajoute le bouquet garni, je verse la bière, je porte à ébullition, je couvre la cocotte, je laisse mijoter doucement, je lie la sauce: mine de rien, en cuisinant, je pars à la pêche aux verbes et aux mots. Il est vrai que le champ lexical culinaire français témoigne d’une grande richesse! 

J’ai le temps de réfléchir car mon boeuf bourguignon va mijoter trois heures durant. Cuisiner, c’est comme jouer sur une scène de théâtre, avec tous ces gestes précis, différents, avec mon esprit qui s’anime, se concentre, réfléchit, s’applique pour que la recette soit la plus réussie possible. 

Une recette de cuisine, c’est comme un roman en fait: il y a un début, parfois des péripéties, un parcours d’aventures, une conclusion qu’on espère heureuse. Les sens sont aussi au rendez-vous: je sens, je hume les bonnes odeurs, je goûte toujours mes petits plats, je regarde l’évolution, comment tout cela va prendre forme sous mes yeux par l’opération du feu, je touche forcément mes ingrédients pour les préparer, j’écoute les bruits des aliments qui se transforment sous la puissance du feu. 

Préparer un bon petit plat, c’est aussi prendre du plaisir à l’avance pour faire plaisir aux autres, passer un bon moment avec eux. Mon plat mijote, et je mijote en même temps que lui. Je savoure des yeux, c’est tentant de soulever le couvercle pour humer. La cocotte ronronne du plaisir à venir, les ingrédients prennent toute leur place, se mélangent sans distinction aucune et cuisent peu à peu. De temps à autre, je soulève le couvercle de la cocotte pour sentir, remuer, vérifier que la sauce prenne bien. Je frémis d’allégresse en même temps que la viande et les légumes. La pièce embaume du parfum qui s’échappe au fil de la cuisson. 

Aucune senteur n’est masquée, j’en prends plein les narines; mon nez ne se ménage pas; les ailes de mon nez frémissent telles des voiles de bateau remuant sous une brise légère en plein océan Atlantique. Bien sûr, je reviens à la réalité; il me faut nettoyer la cuisine, laver ce qui traîne, je plonge mes mains dans la vaisselle, je poursuis ma tâche en pensant à la journée délicieuse de demain avec mes amis, je me retrousse les manches, puis je me repose: pas d’inquiétude, encore deux heures à patienter.

La lumière de la cuisine est tamisée, je prépare le bois pour allumer le feu de cheminée demain, histoire de mettre une ambiance chaleureuse et d’ajouter l’odeur du bois à celle de mon plat. Je veux faire plaisir, recevoir dignement et partager un moment délicieux autour d’un bon petit plat. Je servirai mon boeuf bourguignon dans la cocotte en fonte; cela ajoutera au charme authentique de la recette. Ce sera une journée conviviale, malgré le ciel gris et pluvieux à l’extérieur. Mon boeuf est un plat de saison qui réchauffera les coeurs et les papilles de mes invités. 

 

En guise de conclusion

 

Cuisiner est aussi une affaire de sensations, de sentiments: on y met tout ce que nous avons en nous. C’est une affaire de coeur, à coup sûr. La cuisine que nous pratiquons raconte beaucoup de choses sur la personne que nous sommes, mais aussi d’une époque, d’une génération. Cuisiner, c’est aussi se souvenir des odeurs de son enfance, des plats de sa grand-mère. Cuisiner, c’est aussi une affaire de transmission.

Si vous décidez d’écrire des recettes de manière manuscrite, ou de recopier des recettes à la main, votre écriture émouvra ceux qui trouveront vos carnets après vous. Vos recettes deviendront celles du bonheur, d’un passé révolu qui évoquera des images à ceux qui les liront.

Vous pouvez tout aussi bien inventer des recettes, écrire des histoires où la cuisine sera fortement présente; bref, tout est possible, à partir du moment où cela devient une affaire d’imagination et de plaisir!

 

 

 

 

 

 

 

 


Laurence Smits

Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

2 commentaires

lucette smits · 17 décembre 2019 à 15 h 30 min

En te lisant j’ai les arômes de ton bourguignon qui me titillent les narines…

Catherine Gonin · 17 décembre 2019 à 20 h 07 min

Hum ! Ce bourguignon donne envie d’être de vos amis !
J’ai toujours apprécié les cahiers de recettes manuscrits, transmis par la génération précédente, et rédigés à la plume et à l’encre, avec les pleins et les déliés. Ce sont toujours des recettes traditionnelles, des valeurs sûres, mais les recettes de la cuisine actuelle font vraiment beaucoup rêver. Merci pour cet article gourmand, bien d’actualité.

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