La littérature, comme d’autres arts, est un art mis au service des lecteurs-citoyens. Elle est l’un des meilleurs moyens de faire passer un message à une population entière. Le message véhiculé par l’auteur peut être explicite ou bien dissimulé derrière des tournures de phrases ou des métaphores.

La littérature, en général, cache toujours dans ses pages -consciemment ou pas- une critique, ou du moins une dénonciation. C’est la raison pour laquelle nous pouvons nous interroger sur le rôle même de la littérature.

Dans toutes sortes d’ouvrages -peu importe l’époque- on peut y lire une dénonciation ou une critique de la société. Les livres sont un bon moyen de dissimuler des pensées qui pourraient être dangereuses pour leur auteur exprimées ouvertement aux personnes concernées.

Dès qu’il écrit, l’écrivain devient un être engagé, ce qui lui permet de créer des textes originaux et percutants pour livrer un combat qu’il juge juste et nécessaire. L’écrivain agit dans et avec son temps. L’homme ou la femme de lettre livrent des combats dans le seul et unique but de faire réagir leurs contemporains, et donc, par ce biais, de faire progresser la société et le monde qui les entourent.

L’écrivain participe donc pleinement à la vie de son pays et exerce ainsi une profonde influence sur son époque.

 

Dénoncer le comportement des humains

 

Beaucoup d’ouvrages littéraires -romans, pièces de théâtre, poésies, fables- dénoncent le comportement de l’homme et de ses vices. La société de chaque époque a été critiquée de façon littéraire, et ces écrits ont traversé les siècles et sont toujours, malheureusement, d’actualité. Je vous livre quelques exemples frappants et célèbres.

La pièce Dom Juan de Molière illustre bien ce propos. Dom Juan, un jeune libertin de mœurs et de pensée, s’amuse à séduire les femmes. Il le dit d’ailleurs sans honte ni vergogne au cours de la pièce.

 

                                                                                     Molière

 

                                                                                     Dom Juan

 

Voici ses propos: L’hypocrisie est un vice à la mode et tous les vices à la mode passent pour vertus”. 

Molière a donc écrit là une critique osée de ses contemporains en leur montrant leurs vices et les mœurs à la cour de Versailles.

Jean de La Fontaine, avec ses fameuses fables, montre chacun des vices de l’homme en métaphore avec des animaux. Par exemple, dans Le corbeau et le renard, ou La cigale et la fourmi, parmi les fables les plus connues, la fabuliste ne se gêne pas pour critiquer des attitudes, qui, par ailleurs, perdurent toujours à notre époque.

 

                                                                           Jean de La Fontaine

 

 

 

Jean de La Fontaine disait:

 

 

Anne Frank, jeune juive cachée avec sa famille dans une annexe secrète à Amsterdam pendant la Seconde Guerre mondiale, décrit dans son journal intime les horreurs de la guerre et les injustices que son peuple subit. Elle était adolescente et elle ne comprenait pas les raisons qui la forçaient à rester cachée. Son Journal nous montre le mal qui peut être fait à autrui par certains se croyant les plus forts ou les maîtres du monde.

 

                                                                                Anne Frank

 

Nombre de gouvernements et de systèmes politiques ont été vivement dénoncés à travers la littérature. Le régime absolutiste à la française était bien critiqué à cause des classes que cela formait: les nobles et le clergé d’un côté, les pauvres de l’autre.

Certains grands philosophes, tel Voltaire entre autres, ont dénoncé l’injustice de ce système absolutiste, notamment dans Zadig, conte philosophique dans lequel l’auteur dénonce la mauvaise justice française sous des couleurs orientales.

 

                                                                                    Voltaire

 

 

Un critique littéraire déclare:

 

 

La littérature comme une arme politique

 

 

Les mots ont un pouvoir, un réel pouvoir. La littérature dite engagée renvoie en règle générale à la démarche d’un auteur (poète, romancier, dramaturge, …) qui défend une cause éthique, politique, sociale ou religieuse. Par le biais de son texte, l’auteur peut critiquer certains aspects de la société, dénoncer une situation qui le dérange ou encore défendre une cause qui lui tient à coeur.

Ainsi, ce fut le cas d’Emile Zola avec son fameux J’accuseprenant fait et cause pour le capitaine Dreyfus, injustement considéré comme un traître à la nation. L’écrivain a pris sa plume pour dénoncer, s’engager dans ce combat. Il a argumenté dans l’article paru dans le journal L’Aurore, dans le but de rallier les lecteurs et de dénoncer l’acharnement politique envers ce militaire, d’origine juive.

 

                                                                                    Emile zola

 

 

“J‘ACCUSE…!

Lettre à M. Félix Faure, Président de la République.


Monsieur le Président,


Me permettez-vous, dans ma gratitude pour le bienveillant accueil que vous m’avez fait un jour,
d’avoir le souci de votre étoile, si heureuse jusqu’ici, est menacé de la plus honteuse, de la plus
ineffaçable des taches?
Vous êtes sorti sain et sauf des basses calomnies, vous avez conquis les cœurs.
Vous apparaissez rayonnant dans l’apothéose de cette fête patriotique que l’alliance russe
a été pour la France, et vous vous préparez à présider au solennel triomphe de notre Exposition
universelle, qui couronnera notre grand siècle de travail, de vérité et de liberté.
Mais quelle tâche de boue sur votre nom – j’allais dire sur votre règne – que cette abominable
affaire Dreyfus ! Un conseil de guerre vient par ordre, d’oser acquitter un Esterhazy,
soufflet suprême à toute vérité, toute justice.
Et c’est fini, la France a sur la joue cette souillure, l’histoire écrira que c’est sous votre présidence
qu’un tel crime social a pu être commis.
Puisqu’ils ont osé, j’oserai aussi, moi. La vérité, je la dirai, car j’ai promis de la dire, si la justice,
régulièrement saisie, ne la faisait pas, pleine et entière. Mon devoir est de parler, je ne veux pas
être complice. Mes nuits seraient hantées par le spectre de l’innocent qui expie là-bas,
dans la plus affreuse des tortures, un crime qu’il n’a pas commis.”

 

Les conséquences de l’engagement d’Emile Zola ont été à la fois positives et négatives. Grâce à son intervention, l’affaire Dreyfus sera relancée en prenant une ampleur politique et sociale. Mais, suite à cette affaire, les biens de l’écrivain seront saisis par la justice qui les revendra ensuite aux enchères.

Par la suite, Zola incarnera à lui seul le traître de la patrie et de l’armée. Il s’exposera aussi à des poursuites judiciaires et se fera assigner pour diffamation. Il sera obligé de s’exiler à Londres. Il sera insulté et diffamé de tous côtés: dans la presse, par des caricatures, des chansons. Malgré tout cet acharnement à son encontre, Zola ne regrettera jamais son engagement dans cette affaire.

Pour toucher ses lecteurs avec succès, l’écrivain joue alors sur un système de valeur, fait appel aux grands principes universels, que chacun d ‘entre nous partage: la vérité, la justice, le bonheur, la liberté. 

Au XIXe siècle, alors que la France a réussi à mettre en place un régime de progrès, Napoléon III renverse et tue la IIème République en se proclamant Empereur des Français. Victor Hugo s’indigne férocement et écrit un discours qui est en fait une “Proclamation à l’armée”, datée du 3 décembre 1851, dans laquelle il exhorte les soldats à revenir à la raison et à ne pas soutenir celui qui couvre la France de sang et de honte.

 

                                                                                   Victor Hugo

 

La rhétorique de Victor Hugo repose sur le jeu des oppositions entre la gloire et l’indignité, la force et la faiblesse, la grandeur et la petitesse. Devant ce qui lui parait insupportable, l’écrivain use de ses talents littéraires pour réagir et faire réagir.

Cela valut à notre cher Victor Hugo de nombreuses années d’exil.

Au XXe siècle, alors que l’armée allemande inflige à la France d’horribles souffrances, de grands noms de la Résistance choisissent la poésie pour lutter. L’écriture littéraire prend alors autant de place que les mitraillettes et les canons. La parole poétique devient un moyen d’exprimer sa rébellion et sa protestation.

Paul Eluard a écrit dans son recueil “Au Rendez-vous allemand”, le poème “Liberté”

 

                                                                             Paul Eluard

 

 

Dans ce poème, chaque quatrain se termine par cette même phrase: “J’écris ton nom”Cette répétition, sans répéter justement le mot liberté, prend alors toute sa valeur et sa force.

Albert Camus, dans son roman La Peste, publié en 1947, utilise la forme de l’apologue pour raconter l’histoire de la ville d‘Oran en Algérie dans les années 1940, qui se retrouve envahie par les rats.

 

                                                                             Albert Camus

 

 

Cette invasion de rongeurs repoussants et malsains illustre la montée et la propagation rapide du nazisme en Europe et les difficultés de l’Occupation.

 

 

La littérature pour dénoncer la société

 

La littérature doit en effet conduire les hommes vers le progrès par ses pouvoirs et ses ressources. C’est l’objectif que se fixe Victor Hugo lorsqu’il publie Les Misérables en 1862. Dans sa Préface, il écrit:

 

 

 

Dans ce roman, Victor Hugo décrit la vie de pauvres gens dans Paris et la France provinciale du XIXe siècle, notamment en s’attachant au destin du bagnard Jean Valjean. L’écrivain était préoccupé par la justice sociale et la dignité humaine. Comment avoir l’un et l’autre quand on vit dans un état de dénuement total?

Ce livre-saga est un plaidoyer social. Le sort de millions de Français de l’époque est du à la misère, à l’indifférence générale et à un système répressif sans pitié pour les plus pauvres. Victor Hugo  tient à faire partager ses valeurs idéalistes: il est convaincu que l’instruction, l’accompagnement et le respect de l’individu sont les seules armes de la société qui peuvent empêcher les malheureux de devenir infâmes.

Les hommes et les femmes de lettres emploient les mots pour s’engager et ainsi dénoncer les problèmes de la société. La plume devient plus forte que le fer. L’écriture littéraire est ancrée dans son époque; l’écrivain utilise donc la forme la plus appropriée et la plus percutante pour toucher les lecteurs afin de leur permettre d’adhérer à sa cause.

Ecrire est donc un moyen pour l’écrivain ou le poète de s’engager et de lutter sans faire couler le sang. User des mots pour défendre une cause ou dénoncer les problèmes de la société devient une force aux enjeux multiples.

Au XVIIe siècle, Jean La Bruyère, dans Les Caractères, choisit la forme de la maxime pour dénoncer les faiblesses et les failles de la société de la cour de Louis XIV, qu’il fréquenta assidûment. Avec concision, élégance et perspicacité, La Bruyère condamne directement un régime qu’il juge tyrannique et sanguinaire.

 

                                                                         Jean de La Bruyère

 

 

Le chapitre X “Du Souverain ou de la République”, le moraliste inclut cette pensée au présent de vérité générale:” Il ne faut ni rat ni science, et la politique qui ne consiste qu’à répandre le sang est fort bornée et de nul raffinement; elle inspire de tuer ceux dont la vie est un obstacle à notre ambition”. 

Jean de La Fontaine, dans sa fable La Cour du Lion”, publiée en 1678, raconte l’histoire d’un Lion, derrière lequel se cache bien évidemment Louis XIV tyrannique, violent et sanguinaire. Par le détour plaisant de la fiction, la fabuliste dénonce certains traits de la monarchie absolue pour les révéler à ses lecteurs.

 

 

La Cour du Lion
Sa Majesté Lionne un jour voulut connaître
De quelles nations le Ciel l’avait fait maître.
Il manda donc par députés
Ses vassaux de toute nature,
Envoyant de tous les côtés
Une circulaire écriture,
Avec son sceau. L’écrit portait
Qu’un mois durant le Roi tiendrait
Cour plénière, dont l’ouverture
Devait être un fort grand festin,
Suivi des tours de Fagotin.
Par ce trait de magnificence
Le Prince à ses sujets étalait sa puissance.
En son Louvre il les invita.
Quel Louvre ! Un vrai charnier, dont l’odeur se porta
D’abord au nez des gens. L’Ours boucha sa narine :
Il se fût bien passé de faire cette mine,
Sa grimace déplut. Le Monarque irrité
L’envoya chez Pluton faire le dégoûté.
Le Singe approuva fort cette sévérité,
Et flatteur excessif il loua la colère
Et la griffe du Prince, et l’antre, et cette odeur :
Il n’était ambre, il n’était fleur,
Qui ne fût ail au prix. Sa sotte flatterie
Eut un mauvais succès, et fut encore punie.
Ce Monseigneur du Lion-là
Fut parent de Caligula.
Le Renard étant proche : Or çà, lui dit le Sire,
Que sens-tu ? Dis-le-moi : parle sans déguiser.
L’autre aussitôt de s’excuser,
Alléguant un grand rhume : il ne pouvait que dire
Sans odorat ; bref, il s’en tire.
Ceci vous sert d’enseignement :
Ne soyez à la cour, si vous voulez y plaire,
Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère,
Et tâchez quelquefois de répondre en Normand.

L’écrivain fait de ses livres une arme essentielle puisqu’avec les mots, il parvient à susciter l’intérêt des lecteurs. De cet intérêt naissent des émotions et des réactions. Les lecteurs ne restent pas insensibles. C’est ainsi que l’écrivain parvient avec succès à dénoncer les travers de la société.

Emile Zola utilise sa plume et ses mots comme arme pour dénoncer les différentes injustices dans la société de son époque, à travers la série de romans des Rougon-Macquart, mais aussi pour montrer et dénoncer l’influence du milieu sur les individus.

 

 

En tant qu’écrivain, Emile Zola peut instruire le public et par la suite éclairer et guider son opinion. Pour mettre plus de conviction dans ce qu’il défend, l’écrivain montre que “les petits” dans La Fortune des Rougon-Macquart et dans Germinal se revoltent pour des causes justes, mais qu’au final, ils finiront par se faire écraser.

 

Chaque grande époque de l’Histoire a eu ses défenseurs: les plus grandes plumes ont su allier la réflexion personnelle et les talents d’écriture. Les écrivains savent mobiliser les ressources du langage et du style, jouer sur tous les registres, manier avec art les faits d’écriture frappants.

Les peintres, les musiciens et les cinéastes se sont eux aussi attachés à défendre et à dénoncer ce qui leur tenait à coeur à travers les siècles, et ce, jusqu’à notre époque.

 

En guise de conclusion

 

Il y aurait beaucoup à dire encore sur quantités d’écrivains, mais j’ai du opérer un choix. Il s’avère qu’à travers les siècles, l’écriture littéraire est devenue un outil fondamental lorsqu’un écrivain souhaite s’exprimer et s’engager dans les grandes luttes de son époque.

 

 

Ecrire est le propre de l’homme depuis des millénaires. Je suis persuadée que nous avons tous une raison différente d’écrire bien ancrée au fond de nous, et qui change au cours du temps et de notre évolution.

Nous écrivons car nous savons que les mots ont un pouvoir propre à notre espèce qui perdure sur le papier et qui parfois traversent le temps et l’Histoire.

Nous écrivons pour nous souvenir, pour ne pas refaire les mêmes erreurs, pour apprendre de nos échecs.

Nous écrivons pour trouver la clé qui nous libèrera de nos entraves un jour.

Nous écrivons pour laisser quelque chose de nous. Des petits bouts de nous.

Quelque chose de durable.

 

 

 


Laurence Smits

Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

4 commentaires

GONIN Catherine · 27 août 2019 à 20 h 00 min

Travail brillantissime. J’ai adoré replonger dans tous ces auteurs rencontrés pendant mes études. Excellent fil rouge que les écrits pour dénoncer à travers la littérature. Je vais relire encore votre article pour bien le savourer, voire reprendre certains auteurs. Je suis vraiment contente d’avoir croisé votre route. Un immense bravo. Amicalement.

    Laurence Smits · 28 août 2019 à 21 h 35 min

    Merci Caherine.
    Je suis ravie aussi d’avoir croisé la route d’une lectrice aussi gentille et qui écrit si bien!
    Amicalement.

lucette smits · 28 août 2019 à 13 h 51 min

C’est extraordinaire la force que les mots peuvent avoir.
Ou détruire quelqu’un, ou l’honorer, ou l’écraser en miettes. Merci à tous ces grands auteurs d’avoir “osé” dénoncer…Je suivrai leur exemple à la hauteur de ma condition d’anonyme…

    Laurence Smits · 28 août 2019 à 21 h 37 min

    Les mots ont tous les pouvoirs, ce dont se servent les dictateurs avec leurs opposants pour les soumettre.Les paroles font peur et traversent tous les blocages quelques soient les entraves!

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