Dans un article précédent, je vous ai expliqué en quoi consiste une micro-fiction, comportant certaines règles. Dans cet article, je vais évoquer certains sites d’édition d’histoires courtes, vous présenter quelques auteurs étrangers, dont un auteur français, Régis Jauffret, ainsi que des manifestations existantes.

Je prends la défense de ce genre littéraire, car je le considère comme un genre à part entière. Aux Etats-unis, ce genre est fort apprécié et prisé. Il est très pratiqué en atelier d’écriture.

Fort heureusement, la micro-nouvelle se développe et se popularise en France et dans les pays francophones.

De plus, ce genre permet, pour un auteur, d’évoquer, à travers l’invention d’une histoire, les faits de société et de les traiter à sa guise.

 

Quelques auteurs célèbres de micro-fiction à travers le monde

 

Le grand auteur américain, Fredric Brown, s’est distingué dans ce genre. Plusieurs de ses recueils ont été publiés en français.

 

 

 

Fredric Brown est connu pour ses nouvelles de science-fiction, au parfum humoristique. Cet auteur maîtrisait parfaitement le style incisif. L’économie de moyens possible dans la micro-nouvelle lui permettait de narrer une histoire cohérente, toujours dotée d’une conclusion surprenante dans un espace restreint de deux pages, en moyenne.

 

Jacques Fuentealba est un auteur français qui a publié un certain nombre de nouvelles. Il est considéré comme un artisan funambule de la micronouvelle. Il a publié dans ce genre pour se faire connaître. Cela lui a permis d’aller gratter sous la surface des apparences, de côtoyer l’autre côté du miroir des idées tordues.

Il voue une véritable passion à la micro-nouvelle, ayant commencé par traduire des micro-nouvelles d’auteurs hispaniques. Il avoue ce que cet exercice requiert une inspiration particulière, dans lequel il peut faire évoluer des personnages souvent à des années-lumière les uns des autres, se rapprochant en révélant d’eux une nouvelle facette.

 

 

 

 

Bernard Pivot est essayé au genre de la micro-fiction.

Bernard Pivot a publié un livre sur les chats qu’il avait rédigés. Il aime ce genre de message très court, qui ne dépasse pas 140 signes. Il a ainsi redécouvert le plaisir de faire court, avec humour, fantaisie et pertinence, comme à son habitude.

 

bernard pivot@bernardpivot1
Quelques exemples de ses tweets:
 (2014)
Un homme avec un fusil est plus fort que 10 hommes avec un crayon; un homme avec un crayon est plus fort que 10000 hommes avec des fusils.” (2015)
    ” Comme trop souvent l’élégance, la politesse et le respect, l’orthographe est tenue aujourd’hui pour              aléatoire, facultative et démodée.” (2015)
   “La librairie n’encombre pas le cerveau des hommes politiques alors que le cerveau des hommes                  politiques encombre les librairies.” (2016)
Rappelons-nous que la micro-fiction occidentale trouve ses racines dans les Fables d’Esope. Beaucoup d’écrivains s’y sont essayés: Julio Cotazar, Anton Tchekhov, Franz kafka, Ray Bradbury, entre autres…
La littérature hispanique compte aussi de nombreux micro-nouvellistes, dont, parmi les plus connus, Luis Felipe Lomeli, Alfredo Alamo, Santiago Eximeno, Alejandro Cordoba Sosa et José Luis Zarate.
L’Emigrant, de Luis Felipe Lomeli publié en 2005, est une micro-nouvelle de cet écrivain mexicain.

« ¿Olvida usted algo? – ¡Ojalá! » / (« Oubliez-vous quelque chose ? – Pourvu que oui ! ». )

A ce jour, cette simple phrase constitue le plus court récit jamais écrit en langue espagnole.

 

                                                                           Luis Felipe Lomeli

 

 

Cet auteur mexicain a publié deux recueils de nouvelles:

  • “Todos santos de California”
  • “Ella sigue de viaje”.

 

Dans la littérature anglo-saxonne, en dehors de Fredric Brown, déjà cité, Raymond Carver, Robert Coover et Sean Hill , ont également publié des micro-fictions.

En langue allemande, les Kurzestgeschichten, influencées notamment par les narrations brèves de Bertolt Brecht, regroupent des auteurs comme Peter Bichsel, Heimito von Doderer, Helmut Heissenbuttel et Gunter Kunert.

 

                                                                                  Bertolt Brecht

 

Bertolt Brecht  a publié ses histoires courtes sous le nom “Histoires courtes de Monsieur Keuner”:

 

 

Le personnage ‘Monsieur Keuner’, incarnant le gros bon sens, traverse 34 petites histoires en prose que Bertolt Brecht a rédigées tout au long de sa vie, de ses 28 ans à sa mort. L’auteur allemand est parvenu à débarrasser la réflexion de toute prétention. Il donne la possibilité de penser l’histoire, la morale ou la politique, avec des mots simples et des situations ordinaires.

 

 

Voilà une question que Monsieur Keuner se pose à lui-même, après avoir croisé, sur un trottoir, un ‘ennemi de la patrie’ en uniforme et avoir dû lui céder le passage, avant de laisser éclater sa rage. Et c’est ainsi que Monsieur Keuner est devenu nationaliste.

 

 

 

Régis Jauffret, l’auteur des ‘Microfictions

 

 

Ce livre de Régis Jauffret , récompensé par le Prix Goncourt de la nouvelle 2018, rassemble 500 histoires courtes tragi-comiques, comme autant de fragments de vie compilés. Les histoires paraissent par ordre alphabétique, d'”Albert Londres” à “Zoo”. Ce roman de micro-fictions juxtapose le banal de vies ordinaires, qui peuvent être fascinantes, cruelles, monstrueuses, à travers le quotidien d’un journaliste cynique, d’un cadre déphasé, d’un vieillard pédophile, d’un flic, d’un voyou, d’un SDF, ou d’un enfant mal aimé.

Tous ces personnages oscillent ente la folie, le désespoir, le doute et la mort. En ce sens, Régis Jauffret reste fidèle à lui-même en s’inspirant de son thème de prédilection: l’humain. Il écrit avec une précision chirurgicale des fragments de la vie des gens, avec un regard toujours acéré. Il explore surtout la face sombre de la nature humaine.

 

 

Pour ce livre, Régis Jauffret a choisi le format de la micro-fiction, la fiction minuscule, ne dépassant pas une page et demie, pour faire “entrer la vie d’un homme ou d’une femme dans une goutte d’eau.” Les histoires sont un déluge torrentiel des vices, des pulsions, des tabous que la société s’emploie à refouler et qui “grouillent derrière les vitrines et les façades”.

Je vous propose de lire la première de ces micro-fictions:

“ALBERT LONDRES

Nous avons filmé ces scènes de torture et de meurtre afin d’en dénoncer le caractère intolérable et la barbarie.Vous ne pouvez pas reprocher à une chaîne d’information de montrer la réalité.S’il est bien évident que nous blâmons leur conduite,nous devons aussi rendre hommage à ces tortionnaires de nous avoir permis d’apprécier à sa juste valeur le prix du bien-être et de la vie.Il est vrai que nous nous sommes rapprochés d’eux peu à peu.

-Ils sont devenus pour ainsi dire des relations de travail.

Et en définitive nous avons noué avec certains des liens d’amitié.Ils nous ont aidé dans notre tâche,évitant par exemple de faire exploser les otages,ce qui se serait traduit à l’image par une épaisse fumée monochrome peu propice à l’accroissement de l’audimat.

-L’exécution des enfants apitoyait les classes supérieures comme les plus mal lotis.

nous allions jusqu’à drainer plusieurs millions de téléspectateurs en plein milieu de la nuit.Mais ces pratiques déplaisaient aux annonceurs,qui redoutaient notamment une atteinte à l’image de marque de leurs produits pour bébés.

-Nous leur avons donc demandé de les épargner.

Nombre de gamins nous doivent la vie,même s’ils restent toujours détenus dans des caves et des carrières désaffectées,dont par déontologie nous refuserons toujours de révéler l’emplacement aux services de police.

-On nous reproche d’avoir filmé avec une complaisance particulière la torture des femmes.

Je vous rappelle malgré tout que plusieurs membres de notre équipe était de sexe féminin et que notre directrice de rédaction est venue sur place pour se rendre compte de visu du sérieux de notre job.Elle a pu constater que même si on ne leur infligeait pas un traitement plus rude,les femmes avaient un cri aigu,perçant et pleuraient à la première décharge électrique.

-Nous les avons filmées avec respect et affection.

Protégeant de surcroît leur pudeur en demandant qu’un filet soit tendu devant leur poitrine,afin que les téléspectateurs ne puissent rien voir de leurs mamelons dévastés.

-Mais nous ne pouvions tout de même pas exiger qu’on les torture sous anesthésie.

En bref,nous sommes fiers de cette série de reportages qui font honneur à notre profession.S’il était encore de ce monde,Albert Londres aurait été des nôtres.En participant à cette grande aventure journalistique.

-Il nous aurait servi de caution morale.”

 

Dans une interview, Régis Jauffret explique comment lui vient son inspiration. Son point de départ: observer quelqu’un dans la foule, dans la rue, le métro, une réception,…

Puis, il imagine sa vie; il essaie autant que possible de se mettre dans la tête de cette personne, un peu comme un spéléologue. Il invente ainsi un personnage de A jusqu’à Z. Il s’est mis aussi dans la peau de personnages épouvantables, par exemple, en s’obligeant à se mettre dans la peau d’un pédophile, en étant à l’intérieur du personnage.

 

Le site ‘Short Edition’, diffuseur de lecture

 

En France et dans les pays francophones, la micro-nouvelle se développe et se popularise, notamment sur Internet.

https://short-edition.com/fr/

 

 

 

Le site Short Edition réinvente le plaisir de lire. Cette start-up grenobloise, depuis 2015, distribue gratuitement des histoires plus ou moins courtes sur sa plateforme de publication. En plus du site, Christophe Sibieude et les cofondateurs ont installé des distributeurs de lecture express, installés dans des endroits publics – halls de gare, aéroports, salles d’attente des hôpitaux, cours de collège,…

La borne ne dispose pas d’écran. En fonction du temps dont vous disposez (1, 3 ou 5 minutes), vous choisissez le bouton correspondant sur une machine noire et orange, qui vous imprime une nouvelle sur une fine bande de papier, comme un long ticket de caisse. Leur but est de rendre la littérature accessible à tous et partout.

 

 

Au printemps, Short Edition organise un concours d’histoires très courtes ou de nouvelles. Short Edition a pour ambition de créer le “Goncourt du court”.

 

 

Les prix et concours de micro-nouvelles

 

Le plus prestigieux des concours de la nouvelle est celui du Goncourt de la nouvelle. Ce prix a été créé par l’écrivain Hervé Bazin en 1974. Il est attribué chaque année à une nouvelle de langue française.

 

 

Le Prix Pépin, fondé par Pierre Gévart, existe depuis plusieurs années: il s’agit d’un concours de micro-nouvelles de science-fiction, avec 300 signes maximum (titre inclus).

 

 

Le site “Nouvelles courtes” organise chaque année un concours de nouvelles courtes:

http://www.nouvellescourtes.org/

 

Le thèmes est libre. il faut écrire de 4300 à 4700 caractères, espaces compris.

 

Le site ‘monBestSeller.com’ propose un nouveau concours de nouvelles 2019 avec pour thématique: la première fois“, jusqu’au 30 août.

 

 

La ville de Laval a organisé, en 2018, un concours de nouvelles courtes:

https://www.mobilis-paysdelaloire.fr/magazine/actualites/concours-de-nouvelles-courtes-en-pays-de-loire-2098-annee-ou

 

 

Le blog “A propos d’écriture” a organisé en 2018 un concours de nouvelle courte, ne dépassant pas 2500 mots:

https://www.aproposdecriture.com

 

 

Le blog “L’Inventoire” organise chaque année un concours de nouvelle courte. Cette année, il fallait écrire autour de la ville entre 2500 et 5000 signes, espaces compris. J’ai participé; on verra bien la suite!

 

Radio France organise aussi un concours de nouvelles depuis 4 ans, ne dépassant pas 1000 signes.

 

 

En guise de conclusion

 

Le 16 mai dernier, s’est déroulée la première journée consacrée à la micro-fiction au Royaume-Uni. Des événements ont eu lieu dans tout le pays, notamment des concours d’écriture, dédiés à cette forme littéraire.

La “flash fiction”, d’à peine 150 mots, a été aussi mise à l’honneur. De 150 à 1000 mots, ce nouveau genre littéraire consiste à livrer un très court récit. Cette forme littéraire, encore peu répandue, se développe en Grande-Bretagne.

La micro-fiction est un genre qui demande à être connu. D’ailleurs, peu importe l’appellation selon les pays et les langues, ce qui compte, c’est la grande vivacité de cette pratique d’écriture aujourd’hui.

Je ne peux que vous inciter à vous initier à ce genre d’écrit, car vous en retirerez des bienfaits infinis. Viser l’écriture d’un roman tout de suite est un but louable, mais quasi irréalisable dans des délais courts. Ecrire des micro-nouvelles est une pratique abordable à tout un chacun, pour se mettre à écrire et éprouver du plaisir à faire vivre des personnages.

Ecrire des nouvelles courtes, c’est avant tout une discipline d’écriture, qui permet de progresser et d’améliorer ses performances d’écriture. Cette pratique décourage moins que de se lancer tout de suite dans un roman.

Alors, n’hésitez plus: à vos plumes!

 

 

 

 

 

 


Laurence Smits

Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

3 commentaires

lucette smits · 6 août 2019 à 14 h 55 min

Le choix pour les concours ne manquent pas. Il faut être aguerri pour dire tout ce que l’on a à dire dans si peu de mots.
Au fait samedi dernier “la vie dans 100 ans” j’ai apprécié tous les textes, mais le 1er et le tien m’ont particulièrement plu.

GONIN Catherine · 9 août 2019 à 21 h 40 min

Article passionnant qui m’a permis de comprendre avec un temps de décalage la commande de la proposition d’écriture 23. J’aurai dû lire cet article avant. Mais je pense que je vais beaucoup revenir sur lui pour mes futurs projets de lecture. Un grand bravo pour ce travail de qualité. Je suis heureuse d’avoir croisé la route de votre blog si riche.

    Laurence Smits · 10 août 2019 à 9 h 38 min

    Merci infiniment Catherine, votre commentaire me touche beaucoup.
    Cela me conforte et m’encourage à poursuivre le blog dans cette veine.
    Je vous souhiate de belles lectures et de beaux projets d’écriture

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