Juliette Drouet, de son vrai nom Julienne Joséphine Gauvain, a écrit plus de 20.000 lettres à son illustre amant et compagnon pendant 50 ans, Victor Hugo.

Cette femme a vécu une passion avec son “admirable Toto”, surnom qu’elle avait donné à son Victor Hugo chéri. Cet amour fut extraordinaire à plus d’un titre. Le nom de Juliette Drouet restera à jamais mêlé à celui de notre écrivain national.

Elle fut une infatigable et inlassable épistolière, révélant sa passion dévorante pour son homme et pour l’écriture. Ses lettres nous sont heureusement parvenues, alors que d’ordinaire, les lettres d’amour étaient détruites dès lors que leur récepteur décédait.

Ces lettres n’étaient point faites pour être lues; elles étaient intimes; elles représentaient l’intimité d’un couple illégitime. Toute sa vie, elle se contentera de ce que Victor Hugo voudra bien lui laisser.

 

Qui était Juliette Drouet?

 

 

Juliette Drouet naît le 10 avril 1806 à Fougères. Orpheline très tôt de ses deux parents, elle est placée en nourrice, puis entre dans un couvent, toujours en Bretagne. Elle est ensuite élevée par un de ses oncles, René-Henri Drouet, qui finit par s’établir à Paris.

Elle a une fille, Claire, avec son amant sculpteur, James Pradier, qui décédera à l’âge de 20 ans. En 1828, elle devient comédienne à Bruxelles, puis à Paris. Elle prend à cette époque le nom de son oncle. Elle ne montre pas de véritable talent pour ce métier.

Victor Hugo la remarque en 1833 alors qu’elle fait une lecture de la princesse Négroni dans Lucrèce Borgia. C’est le coup de foudre. Sa liaison avec Monsieur Hugo est notoire et connue de sa famille. Elle abandonne donc sa carrière théâtrale, pour se vouer, corps et âme, pour le restant de sa vie, à son amant.

Celui-ci exige d’elle une vie monacale, cloîtrée dans l’appartement qu’il lui louait et l’obligeait à sortir uniquement en sa compagnie. Elle suivra Victor Hugo dans ses hauts et ses bas, dans son exil, mais jamais elle ne partagera le même toit que lui, sauf à la fin de sa vie.

Sa vie ne fut que dévotion pour l’illustre écrivain et poète. Elle subira tout pour lui.

Voici un extrait vidéo dans lequel Isabelle Carré, qui a incarné Juliette Drouet, s’exprime:

 

 

 

La correspondance de Juliette Drouet

 

Juliette Drouet a écrit plus de 22.000 lettres à Victor Hugo. Cela pouvait être aussi de simples mots. Le tout témoigne d’un réel talent d’écriture. On peut dire que cette femme fut le talent caché du cher écrivain. Elle lui a voué un réel culte. Elle fut sa muse – comme tout artiste en possède une- pendant un demi-siècle.

Elle fut la maîtresse, la confidente, la collaboratrice qui réécrira ses œuvres à la main, sa copiste en somme. Elle fut l’égérie du grand homme. Elle l’encouragea à écrire pendant ses années d’exil à Guernesey. Sa vie fut partagée entre des années d’amour, de déchirements et de blessures.

 

 

Voici la lettre de vœux du 1er janvier 1861, adressée par Juliette à son cher Toto pour la nouvelle année. La consécration des vœux restera un rituel amoureux auquel aucun des deux amants ne manquera:

 

Bonjour, bon an, bonne santé, bon amour,

Bonheur à toi, mon bien-aimé, ma joie, ma gloire, mon appui, ma vie, bonjour.  Comment as-tu passé la nuit, mon pauvre adoré ? Je crains que la tempête ne t’ait empêché de dormir, et je m’en préoccupe à travers le souvenir, de ma chère petite lettre adorée que je n’ai pas eu la patience et le courage d’attendre jusqu’à ce matin.  D’abord tourmentée par le doute, si tu avais pu y penser et l’écrire. Je m’en suis informée à Suzanne hier au soir puis une fois sûre de mon bonheur, j’ai voulu en jouir tout de suite et bien m’en a pris car cela m’a fait passer une nuit de bonheur et de ravissement inexprimable, au lieu d’en passer une détestable à écouter les plaintes du vent et les divagations de la nuit. Merci, mon cher adoré bien-aimé, merci d’être resté quoique tu fusses attendu chez toi avec impatience, merci de ton adorable lettre que je relis avec les yeux de mon âme et que je ponctue de baisers. Merci au nom de nos deux anges, merci au nom de mon amour, merci au nom de nos vingt-huit ans de bonheur, merci au nom de que tu es pour mon cœur, je t’adore.
Je te prie de me pardonner ma mauvaiseté d’hier, de ne t’avoir pas fait penser à ma pauvre honteuse restitus, je voulais voir si tu y penserais de toi-même, comme si tu pouvais penser à tout, et j’ai été si triste en voyant que tu l’oubliais, que je n’ai pas eu le courage de t’en faire souvenir. J’en ai été bien punie par les remords que j’en ai eu et surtout par le regret d’avoir manqué cette occasion de me rapprocher de toi de gré ou de force. Pardonne-moi, mon adoré, car tout cela c’est encore de l’amour ; de l’amour jaloux, mauvais, malade, mais enfin de l’amour.
Ce matin je suis bonne autant que ta chère lettre, et je pourrais mourir en état de grâce d’amour car je ne t’ai jamais aimé plus maintenant  et plus ardemment  qu’à présent.

Juliette”

 

En 1939, les lettres inédites de Juliette Drouet à Victor Hugo paraissent sous le titre,Autour de Ruy Blas par et avec les commentaires de Paul Souchon.

 

 

Cette lecture peut s’avérer dérangeante, car le lecteur entre dans l’intimité d’un couple, fouille dans les vieux tiroirs ou peut avoir l’impression d’écouter aux portes.

C’est dérangeant aussi de constater que Victor Hugo a mis sa chère Juju ‘ à son service, dans une véritable servitude amoureuse. Il a même eu peur, à certains moments de sa vie, que leur correspondance ne le desserve.

Juliette devait écrire deux fois par jour à son amant régulièrement, des lettres chaudes de passion etde sincérité.

Quand Victor Hugo écrit sa pièce Ruy Blas en 1838, Juliette sait d’avance qu’elle ne verra que très peu son cher Victor; voici sa protestation:

La perspective d’être un mois ou deux sans te voir, ou si peu que ce sera comme une goutte d’eau sur une plaque de fer rouge tout de suite absorbée, tout cela m’attriste outre mesure. Je te promets pourtant, mon bon petit homme, de faire tous mes efforts pour te cacher mon chagrin. Car je sens que tu ne peux pas, sans de grands inconvénients, t’occuper de moi quand tu travailles sérieusement.»

 

Juliette sait entourer Victor de l’attention dont il a besoin:

Toi, mon admirable Toto, si haut et si rayonnant, tu as sur ces affreux têtards l’action du soleil: tu les fais éclore, pousser et grouiller dans leur fange jusqu’à ce qu’ils passent à l’état de crapauds colossaux et de vipères monstrueuses. Mais tu n’en pas moins le beau et bienfaisant soleil qui fait éclore les fleurs, pousser les fruits et vivre les âmes. Tu es mon dieu et mon amant…».

 

Quand  Victor daigne passer une heure ou deux, elle en éternellement reconnaissante:

“Vous avez été bien bon et bien ravissant en faisant une apparition tantôt dans mon désert. C’est un morceau de sucre qui me fera prendre en douceur la médecine amère de cette journée.»

 

 

Chaque jour, Juliette remercie son Victor; chaque jour, elle atteste son bonheur par écrit.

Je t’aime! Je voudrais pouvoir te montrer tout ce que contient ce simple mot. Tu serais étonné et ravi. C’est de lui qu’on pourrait dire qu’il en contient plus qu’il n’est gros. Car je t’aime, c’est ma vie; mon avenir; je t’aime, c’est mon âme…».

 

Ses lettres permettent à Juliette de sortir de sa solitude, de sa tristesse, de rester en lien avec le monde des vivants. Sa correspondance témoigne de son renoncement, de son sacrifice, tout en goûtant à la joie.

“Tu es le maître de mes actions, comme de mes pensées, de mes paroles, de mon cœur, de ma vie et de mon âme. Je vous aime, voilà mes entraves. Avec cela, vous pouvez vous dispenser du collier, de la chaîne et de tous les autres ornements de l’esclavage.»

 

Ces échanges épistoliers sont indéniablement de beaux cris de passion et de désespoir, même s’ils ne sont pas de superbes lettres d’amour.

 

Le lien qui unit Juliette à Victor

 

 

 

Voici une lettre de Juliette Drouet décrivant le lien qui l’unit à Victor Hugo:

Monsieur Victor Hugo, en ville.

Je t’ai quitté, mon ange, tu paraissais triste et mécontent.

Mon Victor, me serais-je attachée à ta vie comme un scorpion venimeux pour la flétrir et l’épuiser ? Déjà ton sourire frais et libre devient chaque jour plus rare. Tu es malheureux, Victor, et mon amour est un obstacle à ta tranquillité.

Je voudrais fuir, je voudrais te déchirer de moi, de mon amour qui devrait couronner ta vie de roses et la parfumer de bonheur et qui semble la couvrir d’un crêpe.

Mais l’air que tu ne respires pas me ferait mourir, mon Victor. Ton regard m’est plus nécessaire que le soleil et j’ai besoin de tes baisers pour rafraîchir mon âme et lui donner des forces. Le lien qui existe entre nous est celui qui me tient à la vie. Si je n’avais été ton amante j’aurais voulu être ton amie. Si tu m’avais refusé ton amitié, je t’aurais demandé à genoux d’être ton chien, ton esclave.

Mon âme est rongée par la pensée de ma situation. Mais je veux être seule à souffrir. Tu es trop faible, toi, pour supporter comme moi des nuits sans sommeil. Si tu mourrais, voudrais-tu m’empêcher de mourir avec toi ? Fou, le pourrais-tu ? N’es-tu pas mon âme et ma vie ? Et le chagrin qui chaque jour grossit comme une avalanche, le chagrin qui creuse l’âme goutte à goutte, n’est-ce pas une longue mort ?

Je me suis donnée à toi tout entière, à toi ma vie, belle ou hideuse, riante ou sombre, poétique ou rampante dans la boue. Je n’ai rien voulu en retrancher de toi. Je veux la partie la plus précieuse de ton existence, ton amour car je crois, et laisse-le-moi croire, que l’amour peut mettre du miel dans la coupe la plus amère.

Tu m’appelles ange et suis un pauvre ange déchu. Mais l’amour élève si haut, mon Victor, tu verras repousser mes ailes et je t’enlèverai au ciel. Mais… Mais, et ici, je m’arrête. Je vais marcher sur un aspic qui va se retourner contre moi. Je vais mettre le pied sur un terrain mouvant. Écoute. Mais je ne veux pas que tu voies l’état de mon cœur en ce moment. Je ne veux pas que tu le regardes pour voir s’il saigne, que tu y portes le doigt pour voir si la blessure est large. Mes souffrances à moi je saurai les supporter. Je ne puis m’expliquer… Tâche de me comprendre.

Ils disent : «il n’est pour elle qu’un moyen, qu’un seul, de changer sa position.» Eh bien ! Victor, ce moyen tu le repousses. L’idée t’en fait frissonner. Victor, j’ai à subir des conséquences de ma vie passée, de ma vie sans amour. Il y a une plaie, il faut la brûler avec un fer rouge, il faut une souffrance, après la souffrance, des angoisses, après les angoisses.

Je souffrirai car je t’aime. Je t’aime tant. J’éprouverai d’affreuses tortures, mon cœur sera mâché, haché, et toi, toi !

Mais il faut couper le membre gangrené, il faut, à tout prix enterrer le cadavre qui se place, froid, entre nos baisers. Puis, comme les martyrs, nous trouverons une vie céleste, une nouvelle vie, que nous recommencerons ensemble, une vie d’oubli, de bonheur, de bonheur pur comme mon âme, car mon âme est restée pure quand mon corps a été profané, elle est montée au ciel, elle est restée pure et vierge.

Nous vivrons ensemble, pauvres et heureux, riches d’amour et de poésie. Si dans cette lettre quelque chose froisse ton cœur, pardonne, je l’expie par les larmes que je verse en t’écrivant.”

 

Dans cette lettre, le lecteur sentira le mal-être de Juliette, qui prend alors la décision de rompre cette relation qui lui apporte plus de souffrances que de bonheur.

Nous savons qu’il n’en est rien. Juliette Drouet s’éteint le 11 mai 1883, son amour pour Victor Hugo n’ayant jamais faibli.

 

En guise de conclusion

 

J’ai été très émue de raconter brièvement l’histoire de Juliette Drouet. C’est très émouvant de constater avec quelle humilité cette femme s’est vouée corps et âme à un homme. Je ne pense pas que quiconque puisse se renier à ce point pour une autre personne de nos jours.

C’est au-delà du compréhensible avec tout ce que Juliette a subi de Victor Hugo. Elle a été au cœur de la création de l’écrivain. C’était sa vie, sa passion, ce qui la maintenait en vie. Sans cette femme passionnée, nul doute que Victor Hugo n’aurait pas été aussi prolifique…

Quand Juliette est décédée, Victor a fermé son encrier et n’a plus écrit. Il est décédé deux ans après sa muse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Laurence Smits

Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

1 commentaire

lucette smits · 23 avril 2019 à 17 h 27 min

Je savais leurs amours passionnés, mais pas à ce point là…
Il l’a complètement asservie, certes il l’a sûrement aimée, mais il en a fait sa prisonnière. C’était un “macho” et elle, une soumise , incapable de réagir pour ce sauver de ce piège qu’est un amour peut-être “malsain” C’est magnifique à lire et aussi tragique de la voir mourir à petit feu.
Merci, c’était très beau!!!

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