Marie de Sévigné est entrée en littérature sans s’en rendre compte, sans le vouloir et sans le savoir. Jamais elle n’aurait pensé un seul instant que son nom retentirait à travers les âges dans le domaine littéraire.

Elle n’avait pas le sentiment ni le désir de composer une oeuvre pour la postérité.

Elle s’est mise à écrire pour rester en contact avec sa fille qu’elle chérissait, partie vivre à l’autre bout de la France pour suivre son mari.

Cet article est écrit à partir des notes prises à partir du livre La marquise de Sévigné” de Claude Dufresne, publié aux Editions Histoire Corps 16 en 2006.

 

 

L’enfance de Marie de Rabutin-Chantal

 

Marie est née le 5 février 1626 à Paris sur ce qui se nomme de nos jours la Place des Vosges, anciennement Place Royale. Elle décédera le 17 avril 1696.

 

 

Son enfance est marquée par un nombre incroyable de décès dans sa famille. Elle est recueillie par son oncle, Philippe de Coulanges, qui lui laisse une grande liberté et une indépendance d’esprit dans son éducation- traits de caractère qu’elle gardera toute sa vie durant.

Marie s’instruit elle-même, grâce à la magnifique bibliothèque de son oncle. Elle lit donc beaucoup. Aucune lecture ne lui est interdite, comme c’était le cas à cette époque.

Elle découvre le théâtre avec les pièces de Corneille, qui se transformera en intérêt passionné.

Comme beaucoup de jeunes filles de son époque, elle danse et chante bien. Ces arts étaient considérés comme importants pour l’éducation d’une jeune fille au XVIIe siècle. 

Marie se marie avec Henri de Sévigné le 4 août 1644; elle aura deux enfants de lui – Charles et Françoise. Le couple mène grand train dans la capitale et accumule les soucis financiers.

Madame de Sévigné -dont le titre de marquise n’a jamais existé en fait- mène une vie joyeuse, insouciante et enchanteresse. Elle possède une conversation animée, pittoresque et se montre curieuse des gens, dans le bon sens du terme.

 

 

Veuve à 25 ans, elle continue à mener une vie heureuse et brillante, profitant de sa liberté, refusant de se remarier, surtout pour ne pas retomber enceinte et garder la sveltesse de sa jeunesse.

 

 

Marie est une jeune veuve, de caractère joyeux; elle se mêle à la vie mondaine de son temps. Elle tient un salon avec succès, selon la mode de l’époque.

Elle commence à écrire à ses amis vers l’âge de 30 ans. Elle apprécie la finesse d’esprit chez les gens .

 

Le début de la correspondance de Madame de Sévigné

 

Madame de Sévigné écrit sa première lettre à son oncle, Philippe de Coulanges à propos de la Grande Mademoiselle, cousine de Louis XIV, se mariant avec M. de Lauzun.

Elle se distingue tout de suite par la légèreté de son ton, le rythme qu’elle utilise pour ménager ses effets. Ses lettres sont une forme de ‘reportage‘ sur les gens et les événements de son époque.

Marie aime à laisser trotter sa plume librement. Mais, dans son esprit, ce ne sont que de simples bavardages. Elle prend peu au sérieux ce qu’elle écrit.

 

 

Elle ne voit aucune qualité littéraire ni aucune profondeur dans ses lettres. Elle écrit simplement ses réflexions spontanées. Pour elle, elle parle plus qu’elle n’écrit.

 

L’amour maternel à la base de son oeuvre

 

Sa fille Françoise épouse le Comte de Grignan et part s’installer en Provence. Cette séparation devient un grand sacrifice aux yeux de Madame de Sévigné. Elle ne supporte pas cet état de fait. Elle commence son aventure épistolaire à 45 ans, contrainte et forcée par l’éloignement de sa fille.

 

                                                                          Françoise de Sévigné

 

 

Les longues périodes de séparation permettent donc la mise en place de l‘échange épistolaire entre la mère et la fille. Ces lettres relatent effectivement une histoire d’amour entre Marie et Françoise.

Ce courrier -c’est à dire deux ou trois fois par semaine- permet à la mère de demeurer en contact étroit avec sa fille, tout en se mêlant activement à la vie de son époque et en menant ses affaires.

Ces lettres témoignent de la passion obsessionnelle de Marie pour sa progéniture, qu’elle considère comme un bien personnel. Même quand sa fille réside sous son toit à Paris, elle écrit quand même à sa fille. Cette démarche s’avère être un moyen paradoxal pour communiquer ses impressions.

Marie n’a qu’une seule lectrice évidemment: sa fille! Quand cette dernière reste auprès d’elle, elle écrit à ses amis. Durant toute sa vie, elle consacre la plus grande partie de son temps à écrire à sa fille.

Dans ses lettres, elle clame son amour pour sa fille, mais traite aussi d’autres sujets. Pour ce faire, la plupart du temps, elle se retire dans sa chambre. Elle ne craint pas d’ailleurs d’aborder tous les sujets. Elle demande à sa fille de lui pardonner son “galimatias“.

Mais, l’unique but de tous ces échanges épistolaires est de faire revenir Françoise à Paris. Marie insiste lourdement, lettre après lettre, pour la convaincre, ce qu’elle arrivera à faire de temps à autre.

 

Les sujets d’écriture de Madame de Sévigné

 

 

Le secret épistolaire de Madame de Sévigné réside dans son naturel. Elle est un exemple unique dans la littérature française: elle est la seule à écrire pour ne pas séduire un public. Elle n’ambitionne pas le moins du monde à devenir un écrivain; elle ne cherche pas à faire carrière.

Elle n’écrit pas pour s’assurer une gloire posthume, mais parce qu’elle ne supporte pas l’éloignement d’avec sa fille chérie.

Elle n’a aucune ambition de suivre les traces de son amie, Madame de Lafayette, qui, comme Mademoiselle de Scudéry, connaissent un succès important à leur époque. Pour Madame de Sévigné, le travail d’écriture est trop ardu pour elle, qui se montre trop joyeuse, exubérante. Elle vit trop dans le moment présent.

 

   

Madame de Lafayette                        Mademoiselle  de Scudéry

 

Sa correspondance est animée, comme son caractère. Elle écrit sur le style de la conversation. L’éclectisme présent dans ses lettres lui permet d’être à l’aise partout et avec tout le monde.

Ses lettres comportent une foule d’éléments divers: elle fait part de ses réflexions personnelles sur la vanité et les honneurs, elle ridiculise les ‘précieuses‘ de son temps, elle se moque de certains de ses contemporains.

Elle possède un sens de l’observation précis et détaillé des gens et des événements. Chaque lettre est un véritable ‘reportage‘ sur l’actualité de son temps.

Sa prose est emprunte de rythme, de curiosité et de vivacité, à l’image du caractère de Marie. Elle se permet de bousculer, avec naturel, un bon nombre d’idées reçues. Elle écrit ce qu’elle pense. Elle passe en revue les événements qu’elle observe, rapporte les ridicules des uns et des autres

Elle utilise des termes libres, parfois crus, à son image. Son récit, globalement, est net, précis et objectif. Sous sa plume, le moindre incident prend un relief particulier. Elle conserve un certain sang-froid pour rapporter ce qu’elle voit. Elle ne se laisse pas impressionner. Elle ne verse dans aucune émotion superflue.

Elle raconte les événements tels qu’ils se produisent, sans y ajouter de commentaires personnels.

Les lettres contiennent, malgré tout, beaucoup de détails sans importance, qui en font le sel. Marie a un don d’observation plutôt important, un regard pénétrant.

Sa correspondance n’est pas vraiment uniforme; elle va d’une couleur à l’autre, selon ses états d’âme, comme un vaudeville.

Son ton peut être grave lorsque elle évoque des sentiments intimes ou plus léger quand elle conte telle péripétie pittoresque. Madame de Sévigné est une chroniqueuse scrupuleuse de son époque et s’interdit toute interprétation.

La correspondance de Madame de Sévigné est une véritable gazette . Elle est épistolière dans l’âme, et de surcroît, fine psychologue, moderne pour son époque.

La Cour de Versailles sert principalement de champ d’observation à Madame de Sévigné, notamment avec les amours du Roi Soleil.

La Marquise affiche une qualité d’écriture qui n’appartient qu’aux écrivains authentiques, d’où son succès dans les siècles suivants.

 

 

 

Voici un extrait du numéro de Secrets d’Histoire, émission présentée par Stéphane Bern:

 

A la fin de sa vie

 

Madame de Sévigné écrit jusqu’à son dernier souffle. Mais, en vieillissant, elle développe de sombres pensées, notamment sur la brièveté de la vie. Elle se plaint de son état dans chacune de ses lettres.

En effet, elle est percluse de rhumatismes, au point de ne plus pouvoir tenir une plume de sa main droite. Malgré tout, malgré ses souffrances, elle ne prend jamais un événement au sérieux, encore moins ses douleurs rhumatismales.

A force de volonté, dominant son mal, elle oblige sa main droite à fonctionner quand il s’agit d’écrire à sa Françoise chérie.

A la fin de sa vie, elle aborde plutôt des questions métaphysiques, parfois angoissantes pour son entourage, qui traduisent les troubles de son âme.

Sa correspondance reflète toujours néanmoins sa versatilité, ce qui fait un de ses charmes. Soit elle est méditative, soit elle est guillerette.

A l’aube de la soixantaine, elle reprend une correspondance avec son cousin Bussy: leurs lettres n’ont plus rien du ton ni de la couleur qu’elles avaient quelques années plus tôt. Marie se livre aussi avec ce dernier à des considérations amères sur la précarité de l’existence.

 

Madame de Sévigné en quelques chiffres

 

Madame de Sévigné aura écrit en tout 1120 lettres, dont 764 à sa fille et 126 à son cousin Bussy. 

Elle écrit sa première lettre à sa fille le 6 février 1671, à l’âge de 45 ans, et ce pendant 25 ans.

Malheureusement, seules restent les lettres de la Marquise, et pas les réponses de sa fille, détruites par sa petite-fille.

Aucune lettre n’a été publiée de son vivant, mais certaines étaient lues en société.

Il faut se rappeler que la lettre jouissait d’un statut particulier au XVIIe siècle. La classification en genre épistolaire n’existait pas à cette époque.

Les lettres étaient codifiées par leur début, leur longueur, leurs compliments et leur formule finale.

 

Quelques exemples de lettres

 

Lettre de Madame de Sévigné à sa fille Madame de Grignan.
Paris, mercredi 16 mars 1672

Vous me demandez, ma chère enfant, si j’aime toujours bien la vie. Je vous avoue que j’y trouve des chagrins cuisants ; mais je suis encore plus dégoûtée de la mort : je me trouve si malheureuse d’avoir à finir tout ceci par elle que si je pouvais retourner en arrière je ne demanderais pas mieux. Je me trouve dans un engagement qui m’embarrasse : je suis embarquée dans la vie sans mon consentement ; il faut que j’en sorte, cela m’assomme ; et comment en sortirai-je ? Par où ? Par quelle porte ? Quand sera-ce ? En quelle disposition ? Souffrirai-je mille et mille douleurs, qui me feront mourir désespérée ? Aurai-je un transport au cerveau ? Mourrai-je d’un accident ? Comment serai-je avec Dieu ? Qu’aurai-je à lui présenter ? La crainte, la nécessité feront-elles mon retour vers lui ? N’aurai-je aucun autre sentiment que celui de la peur ? Que puis-je espérer ? Suis-je digne du paradis ? Suis-je digne de l’enfer ? Quelle alternative ! Quel embarras ! Rien n’est si fou que de mettre son salut dans l’incertitude ; mais rien n’est si naturel, et la sotte vie que je mène est la chose du monde la plus aisée à comprendre. Je m’abîme dans ces pensées, et je trouve la mort si terrible que je hais plus la vie parce qu’elle m’y mène que par les épines qui s’y rencontrent. Vous me direz que je veux vivre éternellement. Point du tout ; mais si on m’avait demandé mon avis, j’aurais bien aimé à mourir entre les bras de ma nourrice : cela m’aurait ôté bien des ennuis et m’aurait donné le ciel bien sûrement et bien aisément ; mais parlons d’autre chose.

Je suis au désespoir que vous ayez eu Bajazet par d’autres que par moi. C’est ce chien de Barbin qui me hait, parce que je ne fais pas des Princesses de Montpensier. Vous en avez jugé très juste et très bien, et vous aurez vu que je suis de votre avis. Je voulais vous envoyer la Champmeslé pour vous réchauffer la pièce. Le personnage de Bajazet est glacé ; les mœurs des Turcs y sont mal observées ; ils ne font point tant de façons pour se marier ; le dénouement n’est point bien préparé : on n’entre point dans les raisons de cette grande tuerie Il y a pourtant des choses agréables, et rien de parfaitement beau, rien qui enlève, point de ces tirades de Corneille qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine, sentons-en la différence. Il y a des endroits froids et faibles, et jamais il n’ira plus loin qu’Alexandre et qu’Andromaque. Bajazet est au-dessous, au sentiment de bien des gens, et au mien, si j’ose me citer. Racine fait des comédies pour Champmeslé : ce n’est pas pour les siècles à venir. Si jamais il n’est plus jeune et qu’il cesse d’être amoureux, ce ne sera plus la même chose. Vive donc notre vieil ami Corneille ! Pardonnons-lui de méchants vers, en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent : ce sont des traits de maître qui sont inimitables. Despréaux en dit encore plus que moi ; et en un mot, c’est bon goût : tenez-vous-y.

Voici un bon mot de Mme Cornuel, qui a fort réjoui le parterre. M. Tambonneau le fils a quitté la robe, et a mis une sangle autour de son ventre et de son derrière. Avec ce bel air, il veut aller sur la mer : je ne sais ce que lui a fait la terre. On disait donc à Mme Cornuel qu’il s’en allait à la mer : « Hélas, dit-elle, est-ce qu’il a été mordu d’un chien enragé ? » Cela fut dit sans malice, c’est ce qui a fait rire extrêmement.

 

 

Voici un lien pour lire plus amplement quelques unes des citations de Madame de Sévigné:

https://citations.ouest-france.fr/citations-madame-de-sevigne-799.html

 

Sur le lien suivant, vous pourrez écouter les lettres en version audio, si vous prenez le temps:

 

En guise de conclusion

 

Madame de Sévigné aura laissé à la postérité l’un des plus beaux témoignages sur le siècle de Louis XIV, par sa plume alerte et enjouée.

Ses lettres ont remplacé le cordon ombilical avec sa fille Françoise, qu’elle n’a jamais réussi à couper de son vivant.

Elle eut, de son vivant, une réputation d’épistolière assuré, mais elle n’a jamais eu le sentiment ni le désir de composer une oeuvre pour la postérité. Car elle livre à la postérité le plus précieux des héritages: ses lettres écrites au gré de son humeur vagabonde, sans qu’elle l’eût voulu, assurant son entrée dans l’immortalité.

Si Marie de Sévigné avait eu le pressentiment que ses lettres seraient lues pendant des siècles, se serait-elle livrée à travers elles avec autant de réalisme?

Voici une autre question posée par Jean Cocteau: “Connaîtrions-nous le nom de Madame de Sévigné si elle avait eu le téléphone?”

 


Laurence Smits

Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

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