Qu’ont en commun Georges Perec, Arthur Rimbaud, Marguerite Duras et Boris Cyrulnik? Ils ont en commun les mots pour se dire, les mots qui leur ont permis de surmonter leurs traumatismes, les mots pour devenir résilients et vivre une vie épanouie.

Bien qu’il n’y ait à ce jour aucune étude scientifique sur ce sujet, le pouvoir de l’écriture sur le psychisme est énorme. C’est ce que Boris Cyrulnik a tenté d’expliquer dans un livre paru en 2019, lui le “pape” de la résilience. il dit que pendant quarante ans, sa vie a été muette, jusqu’au moment où il s’est décidé à écrire ce livre.

Partager sa souffrance ne suffit pas à diminuer l’impact de la blessure sur soi. Il faut aussi en devenir acteur. Ce que permet l’écriture, assure Boris Cyrulnik, sauvé par les mots. En plus du soutien affectif et de la verbalisation.

Qui est Boris Cyrulnik?

Boris Cyrulnik est né le 26 juillet 1937 à Bordeaux. C’est un neuropsychiatre reconnu sur la scène internationale. Il est né dans une famille d’immigrés juifs d’Europe orientale, arrivés en France dans les années 1930. Durant l’occupation nazie, ses parents l’envoient dans une pension pour lui éviter d’être déporté.

Ses parents meurent en déportation au camp d’Auschwitz. Il a échappé de justesse à une rafle pendant la guerre. Malgré tout, il a pu mener la vie dont il rêvait. Il est recueilli à Paris par une tante maternelle, Dora, qui l’élève. Boris explique que c’est cette expérience personnelle traumatisante qui l’a poussé à devenir psychiatre.

Quand il a compris que ses parents étaient disparus, Boris Cyrulnik a alors décidé d’écrire leur biographie pour leur donner une sépulture. Il a voulu écrire pour mieux faire la connaissance de ses parents.

Boris avec sa mère

Boris Cyrulnik ne s’est pas seulement contenté de devenir psychiatre: il est aussi éthologue, psychologue, neurologue et psychanalyste. Son objectif a toujours été de décoder la machine humaine. Il a parcouru le monde à la recherche d’informations. A partir des années 1980, il a voué son existence à la vulgarisation de son savoir grâce à ses livres.

En voici une sélection:

  • Mémoire de singe et paroles d’homme (1983)
  • La naissance du sens (1991)
  • Les nourritures affectives (1993)
  • De la parole d’une molécule (1995)
  • Le murmure des fantômes (2003)
  • Les vilains petits canards (2004)
  • De chair et d’âme (2006)
  • Sous le signe du lien (2010)
  • Quand un enfant se donne la mort- attachements et société (2011)
  • Les âmes blessées (2014)
  • La nuit j’écrirai des soleils (2019)

Le lien entre écriture et reconstruction

Boris Cyrulnik déplore qu’il n’y ait aucune recherche scientifique au sujet du pouvoir de l’écriture sur le psychisme. Pour commencer à écrire, il faut que la personne éprouve un désir, provoqué par la perte ou le manque.

Pour Boris Cyrulnik, s’est développé le manque de ses parents. Il n’avait aucun souvenir d’eux. Il a alors alimenté un conte merveilleux autour d’eux. Il a développé un monde imaginaire: c’est toujours le premier pas vers l’écriture! L’écriture commence souvent comme une compensation à un manque, un vide.

Une personne peut vivre en dépit d’un traumatisme. Mais, à un moment donné, ce qui est figé dans le corps et l’esprit suite à ce traumatisme, doit sortir et être verbalisé de quelque manière que ce soit, sous peine de déclencher des pathologies malsaines. Le soutien affectif et la verbalisation sont deux facteurs importants dans la résilience – ce thème si cher à notre médecin auteur.

Pour nous sauver, l’écriture soit être “élaborante” et structurante. Cela n’aura aucun effet si elle s’oriente vers la rumination. L’écriture peut être vue comme un outil de résilience si elle permet à la personne de transformer son histoire. Il est possible de faire quelque chose de toute histoire de vie, en agençant les mots de manière à remanier le traumatisme.

Un exemple d’écriture résiliente: Victor Hugo

La fille de Victor Hugo, Léopoldine, meurt tragiquement noyée sur la Seine en 1843, âge d’à peine 20 ans. Le romancier-poète en a été inconsolable et très affecté. Il adorait sa fille! La mort prématurée et tragique de sa fille et de son gendre aura une très grande influence sur l’œuvre et la personnalité de Victor Hugo.

Léopoldine- Victor Hugo

Le romancier a appris le décès de sa fille par la presse. Il va alors consacrer de nombreux poèmes à la mémoire de sa fille, notamment le célèbre “Demain, dès l’aube…”.

L’écriture comme une thérapie

Beaucoup de gens se mettent à écrire après l’annonce brutale d’un cancer, par exemple. Ils écrivent pour mettre à distance le diagnostic violent du médecin. Ils écrivent pour reprendre le contrôle de leur vie et pour exorciser le mal qui les ronge.

Certaines femmes écrivent leur parcours de malade pour expliquer leur combat à leur famille et à leurs enfants. Cela permet aussi de supporter la maladie, de raconter ce chemin semé d’embûches vers la guérison.

La maladie est terrible à cause des traitements et des conséquences possibles. L’issue peut être dramatique. Mais, en écrivant, la personne peut agir, reprendre les choses en main et dédramatiser la situation. Certaines personnes se découvrent ainsi créatives. Ecrire sur sa maladie, c’est l’accepter plutôt que de la subir.

Les mots ont un impact sur les maux. C’est une réalité! La personne malade puise une force dans l’écriture, qu’elle ne soupçonnait sûrement pas avant. Chaque personne qui écrit dans de telles circonstances trouve du réconfort dans ses écrits. Parler de sa maladie devient un engagement. En l’exposant, la personne brise la tabou qui l’entoure. Pourquoi cacher sa maladie et en avoir honte?

Les écrivains et la résilience par l’écriture

Ecrire peut nous permettre de choisir les images dans notre passé, qui agiront sur notre monde mental. Car tout manque, même inconscient, doit être comblé à un moment donné ou un autre.

Ce fut le cas pour certains écrivains ou poètes, parmi les plus célèbres: Stendhal, Arthur Rimbaud, Marguerite Duras, Jonathan Swift, Guy de Maupassant, Jean Genet ou encore Colette.

Tous ont construit des récits pour s’approprier leur vie, créer un sentiment d’existence. Sur 35 écrivains français des plus célèbres au XIXe siècle, 17 ont subi la perte, la mort ou la séparation de l’un ou des deux parents. Les orphelins écrivains sont aussi nombreux: Charles Baudelaire, les sœurs Brontë, Dante, Jean-Jacques Rousseau, Edgard Allan Poe, Léon Tolstoï, Voltaire, Byron, Keats, Georges Pérec, Romain Gary, etc.

D’autres ont été des enfants rejetés, négligés ou illégitimes. Ils ont combattu la perte avec des mots écrits. Quand un être aimé vient à manquer, il faut des mots pour combler le vide. Léon Tolstoï, qui a perdu sa mère extrêmement jeune, écrit “Enfance”, dont le héros Vladimir est âgé de 10 ans. L’auteur adulte imagine la souffrance qu’il aurait dû ressentir à la mort de sa mère. C’est ainsi qu’il fait le deuil qu’il n’avait pas pu faire à l’âge de 18 mois.

Ce qui apaise n’est pas la parole, mais le travail de recherche des mots et d’agencement des idées, qui permet la maîtrise des émotions. C’est pourquoi les traumatisés peuvent écrire des poèmes, des chansons, des essais, des romans, …dans lesquels ils expriment leurs souffrances, alors qu’ils sont incapables d’en parler en face à face.

Le champ de la blessure est de loin le plus fertile parce que le meilleur moyen de recoudre une déchirure est de “suturer la plaie avec des mots”. L’écriture soulage, mais ne guérit pas. L’écriture rassemble, à elle seule, les principaux mécanismes de défense:

  • l’intellectualisation
  • la rêverie
  • la rationalisation
  • la sublimation.

Sans parler des bénéfices secondaires à prendre du recul, à devenir extérieur à soi-même, à dominer les émotions. Ce qui remplit le monde mental des gens qui écrivent n’est pas le réel, mais plutôt la représentation de ce réel par la rêverie et le récit. C’est cette aptitude que nous avons tous à métamorphoser les représentations du passé qui est un facteur de résilience.

L’art: une fonction de résilience?

La poésie, l’écriture, le dessin, la peinture, l’art en général, tous les arts peuvent être vus comme des pratiques artistiques de résilience. L’art représente un bon chemin pour sortir de sa brume et éclairer sa vie. L’art, et notamment l’écriture, a une fonction réparatrice. La création peut devenir comme un moyen de survie pour certaines personnes.

“Le radeau de la méduse” de Théodore Géricault, “Guernica” de Pablo Picasso, sont des récits, historiques entre autres, mis en images. Pendant la guerre de 14-18, un médecin militaire a eu l’idée de demander aux soldats d’écrire sur la façon dont ils voyaient les choses évoluer et d’adresser une lettre imaginaire à quelqu’un.

Il a alors constaté que ceux qui avaient écrit avaient moins de troubles psychiques que les autres. Parce que le simple fait d’écrire, la veille du combat, avait déjà provoqué un début de remaniement de l’horreur qui allait se produire.

De nos jours, le théâtre est souvent utilisé, par exemple, pour des expériences dans des quartiers dits sensibles, où des pièces de théâtre sont montées avec des artistes, à l’aide d’éducateurs, parfois alimentées par les événements survenus dans le quartier.

“La nuit, j’écrirai des soleils”

“Je sais maintenant, grâce aux récits intimes de mon for intérieur, et aux histoires des enfances fracassées, qu’il est toujours possible d’écrire des soleils. Combien, parmi les écrivains, d’enfants orphelins, d’enfants négligés, rejetés, qui, tous, ont combattu la perte avec des mots écrits ? Pour eux, le simple fait d’écrire changea le goût du monde. Le manque invite à la créativité. La perte invite à l’art, l’orphelinage invite au roman. Une vie sans actions, sans rencontres et sans chagrins ne serait qu’une existence sans plaisirs et sans rêves, un gouffre de glace. Crier son désespoir n’est pas une écriture, il faut chercher les mots qui donnent forme à la détresse pour mieux la voir, hors de soi. Il faut mettre en scène l’expression de son malheur. L’écriture comble le gouffre de la perte, mais il ne suffit pas d’écrire pour retrouver le bonheur. En écrivant, en raturant, en gribouillant des flèches dans tous les sens, l’écrivain raccommode son moi déchiré. Les mots écrits métamorphosent la souffrance”, écrit Boris Cyrulnik dans son livre, “La nuit, j’écrirai des soleils”, paru aux éditions Odile Jacob en 2019.

Ne négligeons pas le pouvoir de l’imagination pour combattre l’affliction…Je vous recommande ce livre de Boris Cyrulnik, qu’il est difficile de classer dans une catégorie: à la fois, un livre scientifique, de la littérature, de la psychologie, de l’histoire,…

Vous apprendrez beaucoup de choses dans ce livre: sur le bébé, sur l’enfance, sur les liens parentaux, sur les écrivains, sur le fonctionnement de notre cerveau.

En guise de conclusion

Nous sommes d’accord sur un point: tous les récits ne sont pas issus de traumatismes. Par exemple, Pierre de Ronsard, poète de la Renaissance, a écrit son célèbre poème, “Mignonne, allons voir la rose…” car il était en manque de son amoureuse.

De toutes les manières, l’œuvre d’art comble un vide ou un besoin vital dans nos existences. L’écriture aussi. Primo Levi a écrit: “j’ai écrit ce que je ne peux pas dire”.

L’écriture sauve la vie parfois. Les mots permettent de s’évader, de fuir la réalité, ou de se construire, ou de s’inventer un monde ou de raconter une histoire. L’écriture, c’est la vie: il n’y a aucun choix à faire entre l’une ou l’autre!


Laurence Smits

Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

3 commentaires

lucette smits · 10 novembre 2020 à 13 h 59 min

La nuit, j’écrirai des soleils. Quel magnifique titre…
J’en suis totalement convaincue qu’ écrire ses souffrances avec ses propres mots, nous évite d’aller chez un psy pendant des années. L’écriture est réparatrice de presque tous nos maux…

nguyen marie henriette · 10 novembre 2020 à 14 h 45 min

j’attends avec impatience chaque semaine vos réflexions sur l’écriture et les beaux textes qui les illustrent. je partage pleinement les propos de Lucette. Pour ma propre expérience, une belle vie ,une belle famille multiculturelle , J’ai été infirmière pendant quarante deux ans ,j’ai exercé pendant trente sept en libérale dans mon cabinet. La retraite fut pour moi un déchirement jusqu’à ce que j’écrive ma vie d’infirmière. témoignage d’une époque révolue, désir de laisser une empreinte de la vie de leur mamie à mes petits enfants, mémoire de mes chers patients .ces écrits m’ont permis de tourner une page difficile à fermer et d’en ouvrir une nouvelle.
Oui, l’écriture est une thérapie gratuite, gratifiante , qui fait travailler ses neurones et qui procure un plaisir immense.

    Laurence Smits · 10 novembre 2020 à 18 h 08 min

    Je ne peux qu’approuver ces deux témoignages. Je suis entièrement d’accord avec le fait que l’écriture soit une réelle thérapie. Il est par ailleurs fort dommage que les études scientifiques à ce sujet ne soient pas plus poussées!

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