Je vous propose aujourd’hui un article sur le roman épistolaire Inconnu à cette adresse”, écrit par Kressmann Taylor en 1938 aux Etats-Unis, un an avant le déclenchement de la Seconde Guerre Mondiale.

C’est le premier livre de cette auteure américaine, mettant en scène deux amis allemands qui dirigent une galerie d’art moderne à San Fransisco: Martin Schulse, qui décide de retourner en Allemagne afin d’y élever sa famille et Max Eisenstein, son ami juif qui reste vivre aux Etats-Unis.

Le commerce de tableaux les réunit, ainsi qu’une poignante correspondance de part et d’autre de l’Atlantique pendant deux ans, qui témoigne d’une profonde amitié et qui voit la montée en puissance du nazisme en Allemagne.

Ce livre a défrayé la chronique en son temps en racontant la montée de l’antisémitisme en Allemagne avant même la guerre. Ce n’est que dans les années 2000 -assez bizarrement- que le livre se fait connaître en France et obtient un vif succès.

Kressmann Taylor traite d’un sujet universel, et malheureusement, toujours d’actualité, encore!

 

Qui est Kressmann Taylor?

 

 

Écrivaine américaine d’origine allemande, Kressmann Taylor est née le 19 août 1903 à Portland et est décédée en 1996. Elle est surtout connue pour ce roman.

Kressmann a fait des études de littérature et de journalisme. En 1924, elle devient correctrice et rédactrice dans la publicité. Elle aime écrire pendant son temps libre. Elle publie quelques textes, à l’occasion, dans divers magazines littéraires sans intérêt.

En 1928, elle se marie et devient femme au foyer, mère de trois enfants,  et part vivre à New York. Elle ne se considérait pas comme un écrivain, n’ayant composé que quelques satires en vers.

Parce que son mari et son éditeur pensent que cette histoire d’Inconnu à cette adresse ne peut avoir été écrite par une femme, ils l’obligent à prendre le pseudonyme masculin de Kressmann. Son vrai nom est Kathrine Kressmann Taylor (de par son mariage).

Son livre a bien entendu été interdit par l‘Allemagne nazie.

A partir de 1947, Kressmann Taylor enseigne les sciences humaines, le journalisme et l’écriture à l’université. Elle publie des nouvelles.

En 1995, Inconnu à cette adresse est réédité en 20 langues pour commémorer le 5Oème anniversaire de la libération des camps de concentration .

Ce livre a été adapté au cinéma et au théâtre.

Voici le lien si cela vous intéresse pour la version théâtrale de ce roman épistolaire:

 

 

Voici la bande-annonce d’un film tiré du livre:

 

 

Et voici un extrait d’un autre film qui a été réalisé à partir du livre:

 

 

 

Le résumé de l’intrigue

 

 

 

Le roman, très court, considéré comme une nouvelle,  compote 19 lettres en tout de décembre 1932 à mars 1934. Les deux amis précités , partenaires d’affaires, s’écrivent et se répondent, sauf à la dernière lettre, qui marque d’ailleurs la fin de la nouvelle.

L’auteure nous dit  que l’intrigue de base est fondée sur quelques lettres réellement écrites. Elle a eu l’idée de les romancer après en avoir discuté avec son mari.

 

 

Les premières lettres sont chaleureuses, enjouées, pétulantes, voire passionnées. Par exemple, Max raconte qu’il essaie de fourguer une oeuvre hideuse à une acheteuse potentielle, aussi fortunée qu’elle a mauvais goût.

Mais, rapidement, la correspondance s’oriente vers les événements politiques qui se déroulent en Allemagne. Un prénommé Hitler commence à faire parler de lui et tout naturellement, Max profite de ses échanges épistoliers pour confier à Martin ses incertitudes vis-à-vis de cet homme.

Puis, en juillet 1933, Max exprime des doutes et son malaise face à la situation politique en Allemagne:

Qui est cet Adolf Hitler qui semble en voie d’accéder au pouvoir en Allemagne? Ce que je lis sur son compte m’inquiète beaucoup, écrit-il inquiet, à son ami allemand. Martin, qui est fasciné par le dictateur, répond à son ami juif et avoue un mélange d’admiration et de doute : Franchement, Max, je crois qu’à nombre d’égards Hitler est bon pour l’Allemagne, mais je n’en suis pas sûr (…). L’homme électrise littéralement les foules ; il possède une force que seul peut avoir un grand orateur doublé d’un fanatique. Mais je m’interroge : est-il complètement sain d’esprit ?”

 

Puis, un jour, Martin donne une autre version de la situation; il se rallie au pouvoir en place. C’est la fracture et la rupture entre les deux amis de longue date:

Ici en Allemagne, un de ces hommes d’action énergiques, essentiels, est sorti du rang. Et je me rallie à lui.”

 

La guerre est loin, mais, de part et d’autre, on entend parler de persécutions menées contre les Juifs. Des frémissements, en 1933, prouvent que quelque chose d’anormal est en enclenché:

Il ne s’agit peut-être là que d’incidents mineurs : la petite écume trouble qui se forme en surface quand bout le chaudron d’un grand mouvement. […] On a trouvé un Guide ! Pourtant, prudent, je me dis tout bas : où cela va-t-il nous mener ? Vaincre le désespoir nous engage souvent dans des directions insensées », écrit Martin.

 

En août 1933, le lecteur comprend que Martin adhère totalement au régime nazi:

18 août 1933. “Tu dis que nous persécutons les libéraux, Max, que nous brûlons les livres. Tu devrais te réveiller : est-ce que le chirurgien qui enlève un cancer fait preuve de ce sentimentalisme niais ? Il taille dans le vif, sans états d âme. Oui, nous sommes cruels. La naissance est un acte brutal; notre re-naissance l’est aussi.”

 

Martin va jusqu’à demander à son ami d’arrêter leur amitié épistolière; il déclare:

Le Juif est le bouc émissaire universel. Il doit bien y avoir une raison à cela 

 

Martin dit qu’il ne veut rien avoir à faire avec les Juifs, sauf les virements bancaires et leurs reçus.

“Je ne tolérerai plus d’être associé d’une manière ou d’une autre avec cette race”.

 

Mais, Max insiste et demande à Martin d’aider sa sœur Griselle, actrice dans un théâtre de Berlin et dont il n’a plus de nouvelles. Les lettres que Max a envoyées à sa sœur lui reviennent. La situation bascule et il écrit des lettres soi-disant codées pour nuire intentionnellement à Martin:

 

Question ultime que Martin adresse à Max qui fait froid dans le dos:

“Sais-tu ce que c’est que d’être envoyé dans un camp de concentration?”.

 

Le plus horrible, c’est que Martin, après avoir laissé Griselle, son ancien amour, mourir aux mains des SA, se rappelle soudainement son ancienne amitié avec Max, se souvient que c’était un bon vieux frère. Tout ça, uniquement pour sauver sa peau!

 

Les réactions de la presse à la parution du livre

 

Frédéric Vitoux, dans le Nouvel Observateur écrit:

Une sorte d’ovni littéraire, une manière de chef-d’oeuvre secret.

(Une) fiction constituée par la correspondance échangée entre 1932 et 1934 par deux amis, deux associés d’une galerie de peinture de San Francisco : Max Eisenstein, qui est juif et dont la sœur tente de faire une carrière de comédienne à Vienne ; et Martin Schulse, d’origine allemande et qui choisit de revenir s’installer à Munich. L’idée du récit fut inspirée à l’auteur par quelques lettres réellement écrites, paraît-il. Il connut dès sa parution dans ‘Story Magazine’ un succès incroyable. Le ‘Reader’s Digest’ le reprit sous une forme condensée. Depuis il est devenu une sorte d’ovni littéraire, une manière de chef-d’oeuvre secret.”

 

Martine Laval, dans Télérama, continue:

On n’a qu’un seul désir, le faire lire.

Le livre fut publié en 1938 dans le journal américain Story Magazine. 1938, c’est-à-dire en pleine ascension guerrière d’Adolf Hitler. C’est aussi l’unique texte de Kathrine Kressmann Taylor, une Américaine qui se déclarait humblement « femme au foyer ». Son style clair et tranchant où se noie une sourde tendresse donne à cet Inconnu prémonitoire une force démoniaque. Ce roman incisif n’a pas changé le cours de l’Histoire… Mais on n’a qu’un seul désir, le faire lire. A tous. Vite.”

 

Olivier Le Naire, dans L’Express, est encore plus dithyrambique:

Inconnu à cette adresse, dense, efficace, machiavélique, est un texte choc.

 Pourquoi un tel succès? Parce que Inconnu à cette adresse, dense, efficace, machiavélique, est un texte choc. L’histoire, qui débute en 1932, se construit autour d’un échange épistolaire entre un certain Martin Schulse, galeriste américain retourné dans son Allemagne natale, et Max Eisenstein, son associé et ami, resté aux Etats-Unis. Leur correspondance suit le cours de cette amitié lorsque, missive après missive, Eisenstein s’aperçoit que son ami, son frère spirituel, sous l’emprise de l’hitlérisme triomphant, est en train de devenir antisémite. Est-ce une feinte pour échapper à la censure ou Martin, pris dans l’engrenage national-socialiste, est-il en train de devenir un monstre? A mesure que l’on s’avance dans cette lecture, il apparaît très vite que l’intérêt du récit dépasse de beaucoup la virtuosité de son auteur. Et l’on se pose à notre tour cette question: à qui vais-je faire découvrir Kressmann Taylor ?”

 

En guise de conclusion

 

Avec ce roman, Kathrine Kressmann Taylor fait preuve d’une perspicacité étonnante et rare sur les événements. En lisant ce livre, le lecteur peur facilement imaginer que ce livre a été écrit après la Deuxième Guerre Mondiale.

Le livre est très sobre, sur tous les plans. L’écriture reste soignée, facile d’accès. Le style de la lettre permet un style spontané.

Aucune narration ne figure dans ce roman épistolaire, ni aucun point de vue particulier. Les émotions des personnages ne sont pas analysées. C’est au lecteur que revient cette tâche.

Inconnu à cette adresse est un livre qui vaut le détour, que vous soyez intéressé ou pas par cette période de l’Histoire! Je vous le recommande; vous sortirez de cette lecture grandi! Et comment ne pas faire un lien avec certains événements antisémites récents dans notre pays!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Laurence Smits

Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

2 commentaires

lucette smits · 23 avril 2019 à 17 h 40 min

Avec toi, on apprend toujours quelque chose.
Ce livre a l’air vraiment intéressant. Cette 2 ème guerre mondiale (tout comme la 1ère d’ailleurs) n’en finiront pas de nous faire découvrir des récits bouleversants. L’être humain est ainsi fait, aujourd’hui meilleurs amis du monde, et demain les pires ennemis à exécuter. C’est cruel, mais c’est la vie…

Leclercq · 25 avril 2019 à 18 h 27 min

J’ai lu ce livre il y a deux/trois ans et comme vous dites j’ai eu envie de le partager, ainsi je l’ai offert plusieurs fois. L’intrigue va crescendo, c’est machiavélique et d’un humour noir certain.
Effectivement le fait est qu’il a été écrit avant la guerre.
J’aime beaucoup les romans épistolaires.
Merci de faire partager vos coups de coeur.
Nicole

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