Crédit photo: marieclaire.fr

L’imitation peut être un bon moyen pour commencer à écrire. Ecrire est un apprentissage comme un autre et l’écriture de la narration ne peut s’apprendre qu’en imitant ses pairs. Je trouve, pour ma part, que c’est une belle idée d’imiter pour commencer son apprentissage de l’écrit. Ce n’est pas simple du tout d’inventer un texte cohérent avec une intrigue qui tient la route.

Les idées, en général, viennent assez aisément, mais la construction de l’histoire demeure longtemps difficile à mettre en oeuvre, plus pour certaines et certains que pour d’autres, il est vrai. En faisant comme tel auteur ou autrice, les mots deviennent plus simples à trouver, la structure est plus simple à suivre et il reste encore de la place pour créer à travers la trame de départ.

On pourrait avoir l’impression que ce procédé est trop simpliste, mais je ne le crois pas. Bien au contraire. Plus on imite, plus on apprend à repérer les éléments essentiels à une histoire. On ne peut pas se fier juste à son instinct, à son “talent”, pour produire des écrits de qualité. Il faut apprendre, et tous les moyens sont bons!

Comme elle l’a écrit dans son dernier livre, The Extended Mind”, Annie Murphy Paul explique qu’il est fort dommage que notre culture occidentale valorise l’innovation à un très haut niveau et du même coup, dévalorise l’imitation. Or, l’imitation est souvent la façon la plus efficace et efficiente de développer une nouvelle compétence.

Ainsi, au lieu de réinventer la roue, on peut se permettre d’emprunter les solutions produites par d’autres personnes. Comment pourrait-on apprendre si ce n’est en s’inspirant de ses pairs, quel que soit le domaine de prédilection? S’inspirer des stratégies, des trucs qui fonctionnent s’avère autrement plus intelligent qu’on ne le croit.

Entendons-nous bien: l’imitation est une pratique littéraire qui nécessite un effort de lecture et d’analyse sur plusieurs niveaux. L’écriture mimétique s’articule autour de plusieurs usages: rejeter l’imitation elle-même, corriger ou améliorer le texte d’origine, retourner ou s’affranchir du modèle imité. s’approprier l’acte de l’écriture mimétique est déjà une investigation puissante. Il n’y a pas à ressentir cette peur de l’imitation, qui sommeille en tout un chacun.

C’est complexe d’imiter, car, à un moment donné, on doit trouver sa propre voie. Cette pratique n’est ni exceptionnelle ni marginale. C’est un exercice de créativité comme un autre. Imiter ne signifie pas plagier, ou faire du pastiche. L’écriture a un effet caméléon. Tout apprenti auteur a forcément des influences fortement ancrées en lui de ses expériences, de ses lectures. Nous aimons toutes et tous plus ou moins certains auteurs et autrices; c’est un fait.

Pour entrer dans le métier d’écrire, il n’y a rien de mieux que l’imitation, que l’inspiration des livres qui nous ont plu. En imitant, on ne s’approprie pas du tout l’identité de l’auteur imité; c’est une fausse croyance. Nous sommes toutes et tous fascinés par certaines oeuvres. Je pense que c’est rendre hommage aux auteurs et autrices que de les imiter.

Maxime Decout, dans son ouvrage “Qui a peur de l’imitation?”, explique que l’imitation est aussi une révélation, un déclencheur d’écriture, qui serait comme un contact passionnel que nous aurions avec un auteur-autrice et son oeuvre. La lecture fascinée ou influencée peut glisser rapidement vers l’imitation: les oeuvres se font avec et contre des modèles.

De Montaigne à Perec en passant par La Fontaine, Voltaire ou Stendhal, les plus grands écrivains de notre littérature ont imité d’autres œuvres. Ils ont utilisé, parfois sans le dire, parfois sans en avoir conscience, l’œuvre des autres pour écrire la leur. Car personne n’écrit à partir de rien. Personne ne prend la plume sans avoir à ses côtés un bagage plus ou moins chargé de livres.

Une bibliothèque intérieure, parfois partiellement oubliée, parfois bien présente à l’esprit, parfois directement présente à portée de main, donne la tentation de l’ouvrir. L’imitation est l’un des phénomènes les plus naturels de la création littéraire. Et malgré cela, les écrivains ont souvent ressenti une gêne, une peur diffuse ou une terreur violente à se sentir ainsi dépossédés de leurs propres mots. Écrire sous influence, tremper sa plume dans l’encrier du voisin : de tels gestes menacent les rêves de singularité absolue et d’originalité qui président à notre manière d’évaluer les œuvres.

La question est évidente: pourquoi imiter les autres? C’est un paradoxe: on veut être soi, être reconnu comme un auteur, mais on commence par imiter les autres. On craint l’imitation pour ce qu’elle est, mais on s’y colle pour ce qu’elle permet, à savoir, s’opposer à elle-même. L’imitation peut être un élément déclencheur d’une intrigue, mais elle peut aussi être motivée par la volonté de l’apprenti-écrivain de se libérer de l’emprise du modèle imité.

On étudie le style d’autrui pour construire son propre style, et les modèles qu’on prend ne deviennent que des échappatoires pour créer notre propre identité d’écrivain. Gustave Flaubert ne s’y est pas trompé: dans “Bouvard et Pécuchet”, il met en scène la rencontre de l’imitation et de la copie pour atteindre un absolu de l’écriture et “regagner la singularité du style”. La renaissance de l’écrivain est rendue possible par une pratique radicale de l’écriture mimétique, un vrai paradoxe flaubertien.

Pour Maxime Decout, l’imitation est une pratique qui s’avère ambivalente. En effet, face à l’oeuvre source, l’imitation peut se faire exercice de transformation, de correction et d’amélioration. Cette dernière opération permet à l’imitateur de vaincre ses peurs en affirmant son identité personnelle, tout en évitant la répétition et en apportant un bébéfice au modèle imité.

Jonathan Coe, qu’on ne présente plus, a donné une interview sur cette thématique. Il dit avoir appris comment fonctionnent les histoires à force d’en absorber, sur tous les supports possibles. Ses premiers souvenirs d’histoires viennent des ‘Comic strips’ pour enfants (ou bandes dessinées). Les histoires étaient simples et ne faisaient qu’une page, principalement racontées en images. Cela lui a donné une vision très claire de ce que pouvait être la structure d’une histoire.

Crédit photo: lamontagne.fr

Je vous laisse le lien de l’entretien, sic ela vous dit. comme c’est en anglais, vous avez les sous-titres en français.

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Par la suite, Jonathan Coe a lu les oeuvres classiques anglaises, Enid Blyton, Tolkien, CS Lewis, des romans de fantasy, par exemple. Il a aussi commencé à regarder des films, notamment des vieux films qui passaient sur la télévision britannique. Cela l’a introduit à la narration hollywoodienne classique, avec un arc narratif très clair et une structure en trois actes.

L’école l’a aussi aidé à comprendre comment un roman fonctionne. Il a été astreint à produire des exercices dans lesquels il fallait écrire une histoire. A l’inverse des autres enfants, il ne trouvait pas ces exercices fastidieux et ennuyeux. Il adorait ça au contraire. Il a eu la chance d’avoir des professeurs qui lui ont conseillé de lire les bons livres.

Jonathan n’a pas eu d’enseignement formel de la narration, parce que l’enseignement du “creative writing” est assez récent au Royaume-Uni, comme ça l’est en France. A l’âge de 20 ans, il savait qu’il voulait devenir écrivain. En dehors de ses études, l’écrivain britannique écrivait des histoires, des romans, tout le temps. Il se trouvait dans un environnement stimulant pour essayer de devenir écrivain.

Jonathan Coe, comme beaucoup d’écrivains, a commencé par imiter ses auteurs préférés, comme les histoires de Sherlock Holmes ou de James Bond au début. Il a ainsi commencé à s’intéresser à l’humour et à l’ironie, puis à imiter les auteurs comiques britanniques, tels que David Lodge ou Kingsley Amis. Tout ce qu’il a écrit avant l’âge de 20 ans n’était que de l’imitation.

En imitant, il a peu à peu trouvé son propre style et sa propre voix. A son avis, on passe de l’imitation au fait d’être influencé, ce qui est une chose différente. Mais, à force d’imiter, il s’est ennuyé dans sa production littéraire. Et il a commencé à être plus original. Il était fatigué d’imiter tout le monde ou d’écrire sur sa propre vie. En effet, ses histoires étaient fortement autobiographiques. Pour pallier cet ennui, il a pris une femme comme personnage principal, en prenant le point de vue d’une femme. Cela a donné “Le femme de hasard”.

Beaucoup de gens commencent à écrire en imitant. et l’apprenti-écrivain peut continuer ainsi, y compris dans ses livres plus matures. Ce qui est intéressant, c’est comment on dévie de la source originale. Dans son livre “Testament à l’anglaise”, Jonathan Coe a pris cette idée de comédie gothique du type ‘la vieille demeure familiale’. Il y voyait une connexion avec la situation politique dont il voulait parler.

Il est aussi important d’utiliser des structures et des formes classiques que de suivre son instinct. Jonathan Coe est persuadé que mélanger différents genres et voir ce qui en sort peut aussi être une manière créative de procéder. Il recommande de lire de vieux livres, de lire des oeuvres classiques.

Nous savons toutes et tous que l’imitation permet l’apprentissage, dès notre toute petite enfance. On commence par imiter pour devenir soi, un jour ou l’autre. L’imitation est un support de l’identité, au même titre qu’un autre. Imiter est même un talent. Une autrice, un auteur qui imite est une autrice, un auteur qui apprend.

En imitant, on développe sa propre créativité. Depuis tout petits, nous avons adoré faire semblant, à jouer au médecin, à la maîtresse d’école, etc. Le fait d’imiter ne doit pas être associé à de la paresse. Et on a souvent peur que reproduire un modèle mène à une certaine forme de conformisme.

L’imitation est un excellent exercice pour aider à mieux comprendre les textes et à améliorer sa propore écriture. C’est indéniable. L’imitation mène à de la nouveauté; on change certains paramètres et puis, on finit par s’affranchir du texte originel. On se réinvente, on s’invente à imiter. Même si l’imitation est souvent pointée du doigt, c’est pourtant et d’abord un processus fondamental pour tout aspirant écrivain.


Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture. L'écriture est devenue ma passion: j'écris des livres pratiques et des romans.

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  • Comme toujours Laurence, des conseils avisés et comme ici des idées auxquelles nous ne pensions pas. Toujours contente de vous lire. Oublions les fâcheux-ses.

  • Eh oui, on n’y pense jamais ou presque, mais imiter fait partie du cycle naturel de la vie. Quand on commence dans un art, dans un métier, un savoir-faire, quel qu’il soit, on a besoin d’un mentor, d’un maître pour nous guider. Et ce n’est qu’en pratiquant assidûment que l’on arrive à affiner et à découvrir son propre style. Merci Laurence pour cet excellent article.

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