Crédit photo: coliseeroubaix.com

On ne présente plus Eric-Emmanuel Schmitt (EES), auteur francophone à succès, qui a vendu plus de 20 millions de livres dans le monde, traduit en 45 langues et joué dans plus de 50 pays. Il est aussi juré du fameux prix Goncourt et animateur d’une master-class pour le site The Artist Academy. C’est un romancier qui n’est pas avare de ses conseils, et chaque mois, dans Lire magazine, il fait profiter les lecteurs de sa science de l’écriture.

EES a commencé par écrire pour le théâtre, dès l’âge de 16 ans, avant de se lancer dans le roman. Il a poursuivi des études de philosophie, a soutenu une thèse sur Diderot avant de devenir professeur de philosophie. A ses yeux, un bon écrivain est à la fois un artiste et un artisan.

Il est convaincu qu’il ne faut jamais interrompre la créativité par aucun moyen. Il dit avoir un trop-plein d’idées. il ne connaît donc pas la page blanche. Il a toujours plusieurs projets en tête. Il a la chance d’être un auteur prolifique. Sa devise d’écrivain est “méconnais-toi toi-même”. A ses yeux, il faut avoir une bonne raison d’écrire.

Pour écrire cet article, je me base sur un article de Lire Magazine de juillet 2021 et des notes prises pendant la masterclass d‘EES sur The Artist Academy, dont j’ai suivi les cours.

Il faut savoir distinguer, selon Eric-Emmanuel Schmitt, la confiance en soi et la confiance en son projet. Croire en soi relève de la présomption. Croire en son projet déclenche un culte. Tandis que la vanité tue, la dévotion fertilise. Il ne croit pas aux rengaines sur le développement personnel. Quand on écrit, on ne recherche ni le bonheur ni l’équilibre, on tente juste d’accoucher d’un livre.

La question, à savoir comment s’habiller pour écrire, peut sembler futile, voire sotte. Un auteur ne peut pas se tromper de tenue. Sa toilette doit s’adapter au projet. Si on souhaite un style tenu, on met une tenue stylée. EES suggère d’entrer sur la scène de son écriture dans le costume adéquat.

Un bon sujet n’existe pas en soi. Cela peut être un bon sujet pour certaines personnes, mais pas pour d’autres. Un bon sujet se révèle bon pour soi, s’il a des retentissements dans sa vie, dans son vécu, des échos dans ses émotions. Un sujet est bon si un auteur le met en mots. Il convient de s’interroger, avant de commencer, en quoi le projet que l’on a dans son esprit, est bon pour soi. Le sujet de son livre représente le tronc d’un arbre, et ce tronc a des racines. La question que vous devez vous poser est : est-ce que j’ai les racines de ce sujet en moi pour le nourrir? Dans votre expérience intellectuelle, philosophique, existentielle, idéologique, allez-vous pouvoir alimenter ce sujet de manière totalement naturelle ?

On n’écrit pas ce que l’on sait, on écrit pour savoir. L’écriture agit comme une boussole: elle permet d’explorer, elle accompagne le voyage, elle aide le pèlerin. Ecrire stimule celui ou celle qui écrit et ne l’ennuie point. Ecrire excite l’activité cérébrale. Celui ou celle qui écrit cherche. On n’écrit pas pour dire ce qu’on pense, mais pour le découvrir.

Une idée ne fait pas un roman. Il en faut mille au moins pour faire un roman. Il faut mille idées qui s’harmonisent, qui contrastent, qui se complètent, mais qui ne sont en rien disparates. Ecrire un roman exige de créer un monde. Alors, il vaut mieux se méfier de la bonne idée.

Toutes les raisons pour se mettre à écrire sont bonnes, sauf celle de vouloir gagner de l’argent vite et à tout prix. Cela peut être une manière de communiquer, d’agrandir sa vie, d’inventer des mondes. Tout cela est bien, mais ce qu’il faut au désir d’écrire, c’est le feu qui nous anime. Pendant les phases d’écriture, il faut savoir garder à l’esprit ce qui anime notre désir d’écrire. En écrivant, on entre dans l’unviers de la nuance, du doute et de la remise en question. Cela peut vite devenir un chemin de croix…

L’inspiration est aussi importante que la technique. Il est hors de question de se prendre pour un mini-dieu qui aurait reçu des dons du Ciel. Il est primordial de rester soi-même, de l’accepter. Il est préférable de commencer à écrire de façon désinhibée, en restant guidé par son inspiration. L’inspiration doit toujours rester la maîtresse de l’écriture.

L’empathie est la clé pour rentrer dans ses personnages. EES illustre son propos avec l’un de ses romans. Dans “La Part de l’autre”, il raconte ce qu’aurait pu être la vie d’Hitler s’il n’avait pas été recalé aux Beaux-Arts. Il dit s’être senti proche d’un personnage très différent de lui. En écrivant ce roman, EES est parvenu à un tel niveau d’empathie qu’il se dit qu’il aurait pu être lui si les mêmes choses lui étaient arrivées. La littérature, c’est être proche du prolétaire de Zola, comme de l’aristocrate de Proust. Imaginer des personnages, c’est faire preuve d’ouverture d’esprit, de bienveillance et d’empathie. Un auteur doit se mettre à la place des personnages, même si le personnage en question est un pervers ou un meurtrier. S’approcher du sujet et le comprendre, ce n’est pas le justifier. L’auteur s’évertue à comprendre pour que ça ne se reproduise plus. Éric-Emmanuel Schmitt s’est rappelé qu’il écrivait ce roman pour ne plus jamais qu’un Hitler et le nazisme ne recommence, pour montrer comment on devient un nazi.

Tous les écrivants ne deviennent pas des écrivains. Être écrivain, c’est considérer le langage comme un moyen et aussi comme une fin. L’écrivain a de l’intérêt pour les mots, la phrase, la narration. Vous
devez mettre vos mots en musique, trouver leur organisation, définir une structure narrative.

Une anecdote, une balade dans la nature, une conversation, un fait divers, une information, une lecture, une scène de film, tout peut devenir un sujet d’écriture, y compris des conversations sans intérêt surprises dans un supermarché. La plupart des gens qui pensent qu’ils n’ont pas d’idées sont ceux qui ne sont pas attentifs à ce qui traverse leur esprit. Pour rester attentif à toutes sortes d’idées, il faut libérer son imagination, écouter sa fantaisie et prendre le temps. Il n’est pas nécessaire d’avoir vécu les choses pour les écrire. L’imagination permet d’explorer le monde et d’explorer son monde intérieur.

Il est important de savoir dans quel genre on veut raconter son histoire: le théâtre, le roman, le scénario, la nouvelle, le conte. Le théâtre est un temps plus court, fait de dialogues et de silences. Le roman est un temps plus long, où l’histoire racontée a besoin d ‘épaisseur. Le scénario est un travail d’adaptation où les libertés sont plus grandes. Si l’histoire est brève, le format de la nouvelle conviendra mieux. C’est le format principal des concours d’écriture. Si le narrateur est très présent, le format du conte s’adapte mieux. Il décrit le parcours d’un personnage, qui aboutit à un enseignement.

Pour tous les types de genres, on a tendance à associer l’action avec la vitesse du récit. On peut créer de la vitesse dans la narration en enchaînant extrêmement vite les événements. On peut aussi créer de la vitesse avec le style. Plus on écrit des phrases brèves en pensant coller à l’action, plus on ralentit la lecture. La vitesse de narration n’est pas une vertu en soi, mais peut se mettre au service d’une atmosphère ou d’une émotion.

Pour écrire, il est très important de rêvasser. On peut le faire en marchant assez longtemps, en regardant un feu de cheminée, en voyageant en train, en regardant les trains passer, en regardant par une fenêtre, en observant la pluie ou la neige tomber. Il est important aussi de se replonger dans ses livres préférés. Tout simplement parce que rêvasser permet la création et autorise les associations d’idées.

Le lecteur s’identifie aux personnages, et certains d’entre eux laissent une profonde empreinte en eux. Il vaut mieux pour un auteur essayer de créer des personnages fascinants. Pour ce faire, un personnage doit avoir des contradictions qui le rendent épais. Il doit aussi avoir des tensions. Un personnage n’est ni tout gentil ni tout méchant. Un auteur doit tout savoir de ses personnages, mais il n’est absolument pas obligé de tout révéler dans son histoire. Il ne donne des informations que lorsqu’elles sont utiles. On risquerait de lasser le lecteur, qui a besoin de s’approprier les personnages en les imaginant.

Il y a quatre grands points de vue :

  • Le romancier Dieu connaît tout de ses personnages, connaît tout de l’histoire. Il en sait plus sur les personnages que les personnages eux mêmes. Le dieu peut être visible (Diderot) ou invisible (Balzac).
  • Le romancier caméra suit l’action, mais ne connaît rien de ses personnages. Il décrit les choses sans dépasser l’opacité du corps et des êtres. C’est au lecteur de comprendre les sentiments du personnage. (John Steinbeck dans “Des souris et des hommes”).
  • Le romancier chien fidèle ne suit q’un seul personnage et voit tout à travers lui. Il parle à la 3e personne et nous montre uniquement ce qui arrive au personnage principal, sans nous parler des scènes qu’il n’a pas vécues (Stendhal dans “La Chartreuse de Parme”).
  • Le romancier ventriloque prend le point de vue du personnage et parle à la 1ere personne du singulier. Le héros raconte ce qui lui est arrivé (Diderot dans “La Religieuse”).

Le roman peut aussi être raconté par un proche du héros, comme “Les Aventures de Sherlock Holmes” par le docteur Watson.

Comme Maupassant, il vaut mieux éviter de nommer ce qu’on décrit. C’est au lecteur de comprendre. Un auteur doit faire appel à l’intelligence du lecteur. Pour réussir une description, il est plus utile de commencer par un détail et de faire ressentir le lieu par le personnage. L’histoire restera ainsi dynamique. Il est bon de travailler les contrastes (par exemple une scène de rupture par beau temps plutôt que sous la pluie) pour donner plus d’épaisseur aux personnages.

Les dialogues sont là pour faire avancer l’histoire, pas juste pour faire beau. Ce n’est pas simplement faire dire quelque chose à un personnage. On peut faire entrer un personnage dans le récit par un dialogue, sans l’avoir présenté auparavant. Cela surprendra le lecteur qui voudra en savoir plus sur ce nouvel intervenant.

Tout auteur, selon EES, devrait toujours commencer son histoire en sachant comment la finir. Le début du livre va permettre d’organiser la suite. Les premières lignes de votre livre ont une importance capitale. Elles donnent le ton, l’énergie du livre, si l’auteur a de la présence. Elles doivent emmener le lecteur quelque part et être en résonance totale avec votre livre. On ne dit pas tout dès le début. Sachez préserver le suspense.

Avant de commencer à écrire, il est préférable de choisir son support de travail, papier ou ordinateur. Peu importe le support tant que vous vous sentez à l’aise. Trouvez aussi le moment de la journée où vous êtes disposé à écrire, et dans quels lieux. Prenez aussi l’habitude de prendre beaucoup de choses en note dans un carnet, toujours à votre disposition. EES préfère, quant à lui, faire confiance à son cerveau qui fera le tri.

C’est ce qui va attirer le lecteur sur votre texte. Il arrive souvent pendant et parfois après l’écriture du livre. Un bon titre doit être honnête et juste. Il doit correspondre au livre qu’il annonce, notamment son genre.

Vous l’aurez constaté à travers les photos de ses romans, Eric-Emmanuel Schmitt est un auteur prolifique. C’est un écrivain que j’apprécie tout particulièrement. J’aurais dû le voir jouer sur scène dans ma ville, mais le maudit virus en a décidé autrement en 2020.

« J’ai toujours écrit des romans et des nouvelles. Cependant, à la différence des pièces, j’ai mis longtemps à composer un texte que je jugeais publiable. Alors que le théâtre, paradoxalement, m’épanouissait en m’imposant ses contraintes, le roman m’offrait une liberté qui m’a longtemps effrayé, une liberté qui pouvait devenir licence. Pourquoi gribouiller 300 pages plutôt que 100 ? Jusqu’à quel point décrire ? Quel point de vue adopter ? Fort heureusement, les sujets de mes livres m’ont forcé la main : ils se sont imposés, m’ont obligé à les écouter, à rédiger leur histoire pendant de longs mois, à me mettre à leur service. Merci Pilate, merci Monsieur Ibrahim, merci Oscar. Quant à Adolf Hitler, désolé, même si j’apprécie vraiment “La Part de l’Autre”, le livre qu’il m’a inspiré, il n’est pas dans mes habitudes de le remercier… ».


Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture. L'écriture est devenue ma passion: j'écris des livres pratiques et des romans.

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