Le titre de cet article, Les femmes qui écrivent vivent dangereusement”  peut vous paraître un tant soit peu étrange et inhabituel.

C’est le titre d’un livre de Laure Adler et de Stéphan Bollmann paru en 2006 aux éditions Flammarion.

 

 

 

Cet ouvrage, par ailleurs magnifique, traite de la lutte des femmes à travers les siècles pour écrire.

Car, l’écrit était réservé aux hommes uniquement.

Les femmes ont donc mené une lutte longue et inégale pour accéder elles aussi à l’écrit.

Elles devaient, en premier lieu, trouver du temps pour écrire parmi les très nombreuses tâches qui leur incombaient.

Ensuite, leur difficulté principale était de trouver un éditeur pour se faire publier.

Le parcours du combattant.

Un parcours gagné de haute lutte, mais pas dans tous les pays de nos jours, hélas!

 

La lutte des femmes pour écrire

 

Les femmes sont devenues écrivaines par la force des choses.

Elles ont été seules pour y parvenir.

Les écrivaines savent créer un univers qui leur est propre. Elle bouscule les habitudes communes et les diktats des écrivains.

Elles prennent des risques, elles se mettent en risque. Elles inventent une langue, des langues.

Elles sont obligées de créer leurs propres outils, que les hommes leur refusent d’emblée, même s’ils se disent pour l’égalité.

Les hommes écrivains, comme dans d’autres professions d’ailleurs, n’ont jamais vu d’un bon œil se faire usurper leur place.

Pendant des siècles, les mots ‘femme‘ et ‘écrire’ ne rimaient pas ensemble.

La plupart des femmes -dans les milieux aisés, cela va sans dire- savaient lire. Mais, elles n’écrivaient pas en dehors des lettres.

Au Moyen-âge, les clercs gouvernaient l’écrit.

 

 

A cette époque, Marie de France ou Christine de Pisan ont atteint une renommée en écrivant. Elles ont osé sortir des limites imposées par la société au sexe féminin.

Elles ont transgressé les codes. Elles ont osé s’affirmer et s’affranchir de la tutelle masculine. Elles ont affirmer leur individualité pour aller au bout de leur passion.

 

 

Christine de Pisan (1364-1430)                                     Marie de France (1160-1210)

 

Christine de Pisan est devenue une auteure, une copiste, malgré son état de veuvage. Ses activités lui ont permis de faire vivre sa nombreuse famille grâce à son art.

Jusqu’à des temps pas si anciens, les femmes recevaient moins d’éducation, qui passait plus par la transmission orale.

En écrivant, les femmes prennent une place dans le monde des lettres.

Mais, elles se gardent bien d’imiter les hommes. Elles se font une place dans leur monde des lettres.

A partir de la Renaissance, quand le français est devenu la langue courante, -à la place du latin-, cela a donné une chance aux femmes.

Mais, elles ne pouvaient pas publier sous leur nom de femme.

Mademoiselle de Scudéry, sous le règne de Louis XIV, publia ses premiers romans sous le nom de son frère.

 

 

Madame de Lafayette n’avoua jamais publiquement être l’auteur de La Princesse de Clèves publié en 1678.

 

 

Madame de Staël a 22 ans quand elle publie un an avant la Révolution ses Lettres sur le caractère et les écrits de Jean-Jacques Rousseau.

 

 

Au XVIIIe siècle, l’écrivaine anglaise, Jane Austen, écrivait pour ses frères et ses sœurs à 15 ans dans un coin du salon. Elle a fait paraître anonymement ses célèbres romans: Sense and Sensibility (raison et Sentiment) et Pride and Prejudice (Orgueil et Préjugés).

 

 

George Sand, au XIXe siècle, ne signe pas ses articles pendant la Révolution de 1848. Elle a d’ailleurs emprunté un pseudonyme masculin pour être publiée.

 

 

Au même siècle, les soeurs Brontë publient de leur vivant en Angleterre sous un pseudonyme.

 

 

Au XXe siècle, Colette a commencé à écrire sous la tutelle de son mari, avant de divorcer et de s’affranchir pour enfin gagner sa liberté de femme écrivaine et artiste.

 

 

 

La réaction des hommes et de la société

 

Descartes, en son temps, affirmait haut et fort, l’égalité des sexes, à une époque -le XVIIe siècle-  où les femmes étaient soumises.

Molière n’a pas hésité à se moquer des femmes qui prétendaient tenir un autre rang que celui auquel elles étaient assignées. Au passage, il se moquait de tous, de haut en bas de l’échelle sociale.

Ses pièces, Les Précieuses Ridicules en, 1659, Les Femmes savantes en 1672, témoignent de ce fait.

Les hommes, face aux femmes instruites et qui pensent, prétendent qu’elles perdent leur charme et leur nature propre.

Madame de Sévigné et Mademoiselle Scudéry, sous le règne du Roi Soleil, plaident pour que les femmes soient instruites.

 

                                                                           Madame de Sévigné

 

Les hommes se moquaient des écrits des femmes au XVIIIe siècle, car ces dernières écrivaient beaucoup de romans.

Le roman était, à l’époque, le mode d’expression écrite préféré des femmes. Elles étaient supérieures aux hommes dans ce domaine.

 

 

Voici ce que dit Florence Nightingale au XVIIIe siècle dans Cassandra:

Une femme n’a pas la possibilité de vivre à la lumière de l’intellect. La société le lui interdit; les futilités conventionnelles que l’on appelle ses “devoirs” le lui interdisent. Ses “devoirs domestiques”, de bien grands mots, qui ne sont pour la plupart que de mauvaises habitudes (dont elle n’a pas le courage de se libérer, pas la force de s’évader), le lui interdisent”.

 

 

Les femmes n’avaient guère le temps d’écrire dans leur quotidien, ni l’espace pour écrire.

La vie se déroulait dans une pièce de séjour unique et collective.

Harriet Beecher-Stowe, auteur de La case de l’Oncle Tom, écrit à son mari:

 

 

 

Madame Beecher-Stowe eut sept enfants. Elle était trop fatiguée pour s’installer à son bureau pour écrire, ne serait-ce que son journal.

Elle réussit à écrire -toutefois rarement- pendant l’éducation de ses enfants.

Jane Austen, par peur d’être découverte en train d’écrire, cachait ses manuscrits ou les recouvrait d’un buvard quand elle entendait les gonds de la porte d’entrée grincer.

Pour vivre pleinement sa vie de femme et d’écrivaine, George Sand, s’est séparée de son mari au bout de neuf ans de mariage. Elle s’est ensuite consacrée entièrement à l’écriture, en plus de ses passions amoureuses.

Sa belle-mère s’offusque de ses intentions et demande à ce que le nom de son mari et le sien ne figurent  pas sur les couvertures de ses romans.

Aurore Dupin, – alias George Sand– devenue Madame Dudevant par son mariage, a eu la sagesse de prendre le prénom de Max pour être publiée au début.

Les sœurs Brontë publient leurs romans sous des pseudonymes masculins.

Charlotte a choisi Currer.

Emily a choisi Ellis.

Anne a choisi Acton Bell.

Mary Ann Evans dévoile elle-même sa propre identité dans une lettre adressé au journal britannique The Times, à l’occasion d’une campagne de presse attribuant ses romans au fils d’un boulanger.

 

 

Uniquement pour que son livre ne soit pas condamné d’emblée parce qu’il était écrit par une femme!

Le mari de Colette s’approprie les œuvres de sa femme. Henry Gauthier-Villars, dit Willy, fils d’éditeur, critique et auteur peu reconnu, publia Claudine sous son propre nom, le premier roman de sa femme. Ce livre remporta un vif succès, ce qui permit à Willy de se faire proclamer partout.

Il enfermait Colette dans son bureau pour qu’elle écrive d’autres Claudine.

Colette divorça six ans plus tard.

Les hommes ont toujours pris la plume par amour de l’art, bien sûr.

Mais, pour eux, les femmes ont toujours eu le goût, sur le papier, pour le cancan et la coterie. Pensée de Heinrich Heine au XIXe siècle.

 

Etre mère ou écrire?

 

Jusqu’à l’invention et la diffusion de l’imprimerie, si une femme voulait écrire, elle devait s’enfermer dans un couvent.

Car c’était le seul lieu où les écrits pouvaient se trouver.

Bien sûr, il était conseillé aux femmes d’avoir des enfants plutôt que d’écrire.

Il était de bon ton de croire et d’affirmer haut et fort que les femmes qui voulaient écrire cassaient la répartition de l’ordre social.

George Sand avait deux enfants. Et elle a refusé de les sacrifier pour ses livres.

Bettina Von Arnim a cinquante ans quand son mari meurt et ses enfants élevés. Elle se lance alors dans une carrière d’écrivaine à succès.

 

 

Toni Morrison, prix Nobel de littérature en 1993, parmi ses activités de mère et d’écrivaine, s’installait dans la salle de séjour pour ne pas être dérangée par ses enfants pendant que ces derniers jouaient dans une autre pièce.

 

 

 

Femmes écrivaines: femmes authentiques et intègres

 

Virginia Woolf considére l’intégrité comme la vertu première d’un auteur.

Elle réclame l’indépendance financière pour les écrivaines. Elles se doivent de vivre de leur art et se concentrer sur leur art.

 

 

 

Si l’entourage de l’écrivaine pense que la place d’une femme est dans son foyer et qu’elle a des choses plus urgentes à faire qu’écrire des livres, elles est forcément blessée psychologiquement. Son oeuvre littéraire peut en pâtir.

Ecrire, pour une femme, exige certaines conditions préalables: matérielles, sociales, psychiques et mentales.

Virginia Woolf dit que certains préalables matériels sont nécessaires pour que la liberté intellectuelle puisse progresser et donner naissance aux grandes œuvres littéraires.

Elle décrit très bien cet état: la lutte avec l’ange du foyer.

Voici ce qu’elle dit:

Quand j’ai commencé à écrire, je n’ai donc guère trouvé d’obstacles concrets sur mon chemin. Le grincement de la plume ne compromettait pas la paix familiale. Le budget de la famille n’en pâtissait pas”.

 

Agatha Christie a été encouragée par sa mère à rédiger des romans et des nouvelles dès son plus jeune âge.

Elle a donc pris l’habitude d’écrire.

 

 

C’est à ce jour l’écrivaine la plus lue au monde avec ses 76 romans policiers.

 

En guise de conclusion

 

De nos jours, il est commun de penser que la lutte pour les écrivaines est gagnée.

Pas si sûr.

Les écrivaines ont du surmonter l’image traditionnelle de la femme.

Ce ne fut que la première manche de la lutte des écrivaines pour acquérir leur intégrité.

Les hommes qui écrivent – ou les autres artistes masculins- ont des muses, eux, qui leur servent de source d’inspiration.

Mais qui sont les muses des écrivaines?

Combien d’ouvrages publiés sont écrits par des femmes en comparaison du nombre d’ouvrages écrits par les hommes?

Combien de femmes ont reçu les différents prix français, notamment les prix Goncourt et Renaudot?

Combien de femmes sont reçues à l’Académie Française?

Combien de femmes ont reçu le Prix Nobel de littérature?

En 2018, écrire est toujours un acte de résistance, même en France.

Encore plus dans certains pays de notre planète.

Une Pakistanaise ou une Iranienne se met en danger dans sa chair, dans son âme et dans sa vie quand elle décide d’écrire.

Leur société est une société répressive dominée par les hommes et la religion.

Anne Frank a écrit son Journal pour résister à la guerre et à ses horreurs.

Les écrivaines ne s’expriment pas que d’une seule voix.

Car, pour celles qui peuvent s’exprimer, il est un devoir de poursuivre leur oeuvre pour aider leurs semblables.

Car, aujourd’hui, rares sont les femmes dans le monde à pouvoir accéder aux mots, LIBREMENT!

Ecrire, c’est la liberté.

Il y a un prix à payer pour gagner sa liberté.

Les mots doivent servir à ça: gagner sa liberté et aider les femmes de par le monde à acquérir cette liberté!

 

 

 

 


Laurence Smits

Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

1 commentaire

lucette smits · 18 septembre 2018 à 15 h 40 min

Certes, les femmes n’ont pas encore gagné de guerre sur le plan littéraire, mais elles doivent s’accrocher et ne jamais rien lâcher…Elles ont quand même gagné plusieurs batailles, mais à quel prix…
Allez, debout les femmes!!!

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