Je ne m’attendais pas à ce que la proposition d’écriture N° 101 offre certains des textes aussi émouvants!

La page blanche, pour certaines et certains, c’est ouvrir son cœur aux autres par les mots ou la musique, refaire l’Histoire, changer de vie ou l’imaginer, vouloir aider à sa manière… 
Bref, toutes les occasions sont bonnes pour remplir une page blanche…Et encore une fois, chacune et chacun est parti sur un chemin bien différent! 

Voici vos textes. Je vous en souhaite une belle lecture.  

De Bernard

Je suis là, posée devant toi, nue j’attendais ta venue.
Vas-tu me parler de toi ? ou t’éloigner loin de ma vue.
J’attends tes mots et tes caresses et que tu t’approches de moi.
J’attends tes joies et tes tristesses, un ressenti venant de toi.
Y aura-t-il un jour où je pourrais sans détour avoir confiance en toi,
Même si je suis pour que notre grand amour ne se finisse pas.
Bien souvent tu hésites, tu te poses devant moi et repars aussi vite,
Ou des fois tu récites des mots de grands formats et très vite tu me quittes.
Je ne saurai jamais si c’est moi qui fait peur ou si tu n’es pas prêt,
Ces moment que je hais, quand défilent les heures, qu’il n’y a aucun trait.
Te voir plein de peine où je ne peux rien faire pour desserrer tes chaînes,
Des fois tu as la haine, tu voudrais te défaire de sources souterraines.
Il y a les beaux matins où tu arrives vaillant, tu me couvres de mots,
Tu écris ton chemin, je te trouve amusant, ton paysage est beau.
Ces jours-là, je noircis, je me révèle fière devant de pâles copies,
Je me trouve jolie, je n’ai pas de manières, c’est la fin de la nuit.
Révéler ma blancheur t’a sûrement bien aidé à prendre ta revanche,
Toi qui passe des heures à vouloir te coucher sur moi, ta page blanche.

De Marie-Laure (proposition d’écriture N° 100)

L’arc-en-ciel dans l’assiette

Au petit jour, appuyée à la fenêtre de son hôtel, Thérèse contemple le paysage. Elle s’est levée toute guillerette. Casque vissé sur les oreilles, tel un diadème retenant sa crinière rousse, elle écoute Compay Segundo, en se remémorant son séjour à Cuba. Elle avait aimé ce voyage, il y avait de la musique partout dans ce pays et il n’y avait pas d’âge pour se risquer au rythme de la salsa. Même Édouard, son homme, l’avait suivie sur la piste, lui qui d’habitude refusait toute danse. Comme quoi, la vie réserve bien des surprises !
Pour l’heure, c’est son homme qui avait choisi la destinée de ces vacances. Il voulait du soleil et de la montagne, Édouard avait envie de reprendre la marche. L’ Arcadie répondait à tous ses critères. Thérèse n’avait pas trop tergiversé, elle ne connaissait pas cette région de Grèce et égrainer ses congés entre visite de monuments, mer et montagne lui semblait de bon augure.
Le complexe hôtelier dispose d’un magnifique jardin, elle pourra profiter de l’ombre des paillotes, un bon roman en main, le temps que son homme s’adonne à sa nouvelle passion. Il est comme ça Édouard, le sport n’est pas franchement sa seconde nature, mais régulièrement il prend de bonnes résolutions. Il s’intéresse d’abord à l’équipement adéquat, feuillette les magazines, prend conseils sur le net et dans son magasin de sport favori. En vérité, il ne laisse rien au hasard. Avant d’avoir eu le temps de suer quelques gouttes, il pourrait déjà tenir une grande conversation sur le sport en vue et relater tel exploit de tel monstre sacré dans la discipline star du moment.
Elle a promis, demain elle l’accompagnera pour l’ascension de ce relief montagneux. Elle a juste émis une petite condition : être accompagnée d’un guide alpiniste chevronné. Ce n’est pas qu’elle ne fait pas confiance à son homme, elle l’a déjà suivi plus d’une fois dans des aventures pas toujours très glorieuses, mais elle sait qu’en montagne le temps peut être très changeant, un cumulus a vite fait de voiler les cimes. Il lui était déjà arrivé d’effectuer une descente par un temps de chien, entre tonnerre et grêlons, la peur chevillée au corps. Le chemin du retour s’étirant sous un pas lourd, trempée jusqu’aux os, le k-way collé à la peau, le tissu synthétique ne remplissant plus ses promesses.
Demain ils passeront la journée en montagne, il fallait qu’elle pense à préparer quelques victuailles pour la pause de midi. Elle aimait les piques niques, où la nappe posée dans l’herbe regorgeait de petits plats tous plus alléchants les uns que les autres. Elle avait le souvenir de ces sorties champêtres les dimanches d’été. Sa mère lui avait appris comment conditionner les mets dans les mythiques boîtes hermétiques « Tupperware », préambule à l’appellation actuelle de « lunch box ». Que diantre, pourquoi tant d’anglicismes passés dans le vocabulaire commun ! Pour l’heure, il fallait gérer le poids à porter dans le sac à dos, un casse-croûte ferait l’affaire, mais elle avait bien envie d’y ajouter une petite touche personnelle. C’est décidé, elle prendra aussi quelques bâtonnets de carottes et de concombre, des tomates cerises, des lamelles de fromage et des abricots, pour compléter sa gamme de couleur. Elle prendra aussi trois assiettes ultra légères en feuille de palme pour agencer tous ces ingrédients autour d’une tranche de jambon sec, cela sera du plus bel effet. Le sourire aux lèvres, pensant à ses préparatifs, elle se dit que si l’amour existe encore, son homme y verra les couleurs de l’arc en ciel et elle pourra lire son bonheur dans ses yeux ! Voilà, ce sera une belle et grande journée de vacances !


De Nicole

Les rêves de Jean-Victor

Hiver 2019.
Jean-Victor Adamsberg, lointain parent d’un célèbre commissaire, conduit son taxi sur le bitume gras et mouillé.
Vingt ans qu’il arpente les rues bruxelloises en tous sens.
Brun, la quarantaine, dégingandé, souple, il pratique le jogging et les exercices de musculation.
Rester en forme pour être parfois sur le mode défensif, Jean-Victor travaille de nuit et celles-ci sont parfois chaudes.
D’un caractère affable et discret, un confident idéal pour ses clients.
Il est plus facile de raconter sa vie à une personne que l’on ne reverra pas.
Un rêve poursuit son chemin dans son esprit, comme un soleil illuminant son futur.
Dès le printemps prochain, il projette de s’installer dans les Cévennes à Lasalle où il a racheté un mas-école de kayak au bord de la Salindrenque, une rivière tumultueuse dans la Vallée d’Emeraude.
Finis les moteurs, les pots d’échappement aux gaz funestes. Le grand air, enfin.
Mais fin Février 2020, un petit virus venant de Chine enraye la machine.
Belgique à l’arrêt, nuits calmes, plus de fêtards à véhiculer.
Finances en berne, rêve au placard.
A tout problème une solution. Attendre.
Début Juin, les soucis s’estompent, Jean-Victor gagne une somme importante au Loto. Il saisit la balle au bond, revend sa licence de taximan.
Il part là-bas.
Coeur en fête, il s’installe sans forfanterie. Pour s’intégrer rester discret.
A la Saint-Jean, Lasalle en fête, bal champêtre sur la place du village.
Eblouissement. Elle. La femme de ses rêves.
La fille du maire. Coup de foudre réciproque.
Envie d’aimer à en perdre la raison.
Et puis tout se fige.
Un permis d’exploitation qui n’arrive pas. Lenteur administrative.
Boudé par les autochtones, séduire la fille la plus convoitée, un petit Belge !
Moqueries, mauvaise foi villageoise, ragots…
Jean-Victor ne perd pas courage. L’amour de Marguerite, sa belle cévenole résiste.
Juillet, tout s’arrange, un mariage en grande pompe, village en liesse. Le petit belge enfin accepté, le beau-fils du maire, pensez.
Les activités de l’Ecole de Kayak commenceront dès le 21 Juillet.
La grisaille est loin. Un pays de résistance, Camisards, Justes parmi les Justes donne à sa nouvelle vie un sentiment d’ouverture au monde, un chemin vers la sérénité.


De Françoise V

Sur ma page blanche j’écrirais ce que je ne pourrais pas vivre….
Je réinventerais un nouveau lieu de vie où je résiderais à quelques kilomètres de mon habitation principale, dans un autre village. Je projetterais de quitter ma maison une semaine par mois. J’opterais pour habiter de temps en temps sur une hauteur pour voir loin, et pouvoir admirer la ville, les collines environnantes et le Mont Blanc. Il existe un village qui réunit toutes ces conditions et tous les attraits que je cite : Montfaucon ! Village touristique où un château en ruine domine la vallée du Doubs. La campagne environnante est pittoresque par ses forêts, ses vues imprenables, ses prairies, et son histoire. Un lieu inspirant.
J’ai cette âme de poète au fond de moi. Je pourrais aisément, depuis mon nouveau logement planté sur les hauts du village, m’évader dans la campagne, dans la forêt, faire le circuit à pied autour du Fort des batteries construit lors de la guerre franco-prussienne de 1870, et écrire, poétiser quand bon me semble, sans rendre de compte, sans donner d’heure de départ ou d’heure d’arrivée. Bref, une vie en solo, libre de mes mouvements, libre de mes activités. Quand le coup de cœur est là pour peindre ou dessiner, je voudrais faire glisser mon crayon sur une page blanche de mon carnet de voyage ou mon pinceau sur une toile blanche. Loin de l’agitation et des contraintes sociales ou familiale, je pourrais rédiger mon autobiographie.
Face à la vue imprenable sur la vallée, mon regard se promènerait et déclencherait mes inspirations. Réaliser mes pulsions créatrices, n’est-ce pas là un cadeau que la vie pourrait m’offrir. Et puis, pouvoir écrire quand les mots me viennent chez moi ou ailleurs, comme cela, spontanément en marchant, en visitant des endroits pittoresques, ce ne serait que du plaisir ! J’ai toujours un petit carnet pour mes notes, mes idées, mes réflexions, mes ressentis. Il n’est pas toujours aisé d’écrire accompagnée, mais en solo, ce n’est que du bonheur : m’arrêter sans me justifier, juste cinq minutes pour rédiger mes pensées…. Faire une description de mes observations, me relever la nuit pour prendre des notes et mémoriser mes idées…. Toujours sans donner d’explications à quelqu’un. Bref, c’est un besoin de célibat pour artiste !
Cette vie-là n’existe pas. Il me faut alors la créer, tout simplement en racontant ce dont j’ai envie…. Sur une page blanche ? Mais c’est « bien sûr » ! Il n’y a qu’elle qui me laissera libre court à mes désirs d’évasion, à mes récits imaginaires ou de vécu. La plume sait élever mon esprit, elle concrétise mes envies sans pour autant changer beaucoup ma petite vie, en tout cas ma plume est discrète et ne dérange personne dans le temps, même si je prends trop de temps…. Qui va donc lire ce qu’elle écrit ? Que des amateurs de lectures, d’écriture, des passionnés de mots, tout comme des personnes qui ne me jugeront pas. Ceux qui me jugent sont ceux qui ne comprennent pas, et qui ont peur de ce qu’ils ne connaissent pas.
La page blanche est un support neutre, non influençable, elle ne guide pas, elle laisse l’esprit libre, sans procès. Le papier vierge est un poumon utile à l’évasion, la création, à condition de savoir s’en servir. Sans idée, la page blanche est une angoisse, devenant une aventure qui retient la plume effrayée par l’inconnu.
En ce qui me concerne, point d’angoisse, point d’inconnu car les idées fusent facilement dès l’instant où je me sens libre d’écrire, de penser, de raconter, ou de dessiner, dans un temps non compté, ce qu’un sujet d’écriture me demande, ce qu’un paysage me propose, ou ce que mon autobiographie me dicte. J’ai plaisir à faire glisser la plume ou la bille, le crayon ou le pinceau, le geste reste élégant, caractéristique de mon tempérament, et identifiable par la forme ou l’inclinaison de mes mots, en un mot la graphologie reflète mon humeur du moment et devient mon miroir, alors que la touche picturale fait ressortir mes émotions.
Devant la « grande feuille », l’inspiration vient avec le silence, ce compagnon véritable assistant de la méditation, de la respiration spirituelle. Elle est issue de l’expérience, de la recherche culturelle, du vécu, des récits des gens qui m’entourent, tout simplement. Le bruit, l’agitation, les bavardages sont des parasites à la concentration, à ce moment-là, la page blanche fait peur, et le blocage s’installe !
L’ouverture sur des ateliers d’écriture est une porte de sortie, un « logement sur les hauteurs de la ville » pour prendre du recul et noircir la page blanche.

Poème de Françoise V

CHATEAU DE MONTFAUCON

Sur ton rocher, grâce à ton éperon
Toi Château de Montfaucon
Tu domines le Comté
Celui pour qui tu es né
De guerre lasse, tu as laissé
Quelques ruines entassées
Qui dominent la vallée
Précieusement sauvegardées
Pour certains, tu restes bien ancré
Dans leur cœur et leur pensée
Et tu laisses leurs souvenirs
Embellir leur avenir
Château, rends-toi fort

De ce que tu as vécu dans l’effort
Avec les habitants de la contrée
Qui font tout pour te sauver
Et maintenant, tu es de l’or
Pour le tourisme, on te restaure
Tu es l’effigie de la Vallée
Qui pourra te raconter et t’honorer.

D’Amara (proposition d’écriture N° 100)

La vie nous réserve de belles surprises. La pluie tombe depuis quelques jours, elle s’est arrêtée pour céder sa place au soleil qui brille. Je retrouve le sourire et le moral. J’avais besoin de lumière. Depuis la fenêtre de l’hôtel, j’admire magnifique arc-en-ciel qui surplombe les montagnes. Après avoir admiré le ciel, je me prépare pour sortir sans oublier ma lunch box remplie de légumes et de fruits pour mon déjeuner. Je réfléchis comment je vais faire pour descendre les escaliers en bois qui grincent à chaque pas. Des monstres sont logés au sous-sol et j’ai peur. Je ne plaisante pas, ils existent. Je me dépêche pour dévaler ces escaliers. Arrivée en bas, j’ouvre la porte et je rencontre des chiens avec leur maitresse. Je ne suis pas sereine car j’ai peur des chiens. Bien entendu, ils aboient. Je reste statique. Je ne bouge pas et j’observe mon ombre sur le trottoir que je photographie rapidement. Je rêve, mon esprit est ailleurs. Je pense à mes proches qui me manquent et à surtout à ma vie qui est compliquée. Je voyage en Arcadie, et à Cuba et revient rapidement dans cette région de montagnes où il fait bon vivre. Cet air pur m’apaise. J’ai rendez-vous avec des amis alpinistes qui s’entrainent pour l’ascension de l’Everest. La vérité est que je suis déjà épuisée pour marcher avec mes amis mais j’ai besoin de les voir et de passer du temps en leur compagnie. Je me dépêche de les rejoindre. Ils vont me voir arriver avec ma lunch box et puis surtout mon diadème sur la tête. Je suis une princesse. Soudain une dame voilée me dépasse et me dit bonjour, je ne réponds pas. Elle porte une tenue synthétique pas très chic. Mon regard change de direction en voyant mes amis au loin. Je suis contente de passer du bon temps avec eux et pour ne pas les ridiculiser, je range mon diadème pour porter mon bonnet en laine qui me tiendra chaud.


Article du Nouvel Obs du 17 mai 2021 proposé par Nicole
« Les gens du peuple », par Pierre Jourde


CHRONIQUE LIBRE.
Écrivain, professeur d’université et critique littéraire, Pierre Jourde se pose ici quelques questions. 

Les gens du peuple avaient des serins en cage.
Les gens du peuple donnaient du mouron aux serins.
Les gens du peuple appelaient leur chien Rex.
Les gens du peuple appelaient leur chat noir Bamboula.
Les gens du peuple avaient un pot de bégonia à la fenêtre.
Les gens du peuple aimaient les sujets en plâtre colorié.
Les gens du peuple mettaient des napperons sur la télévision.
Les gens du peuple possédaient des toréadors et des gondoles.
Les gens du peuple allaient encourager Bobet à la cipale.
Les gens du peuple écoutaient à la radio la famille Duraton.
Les gens du peuple aimaient Fernandel, Fernand Raynaud et Maurice Biraud.
Les gens du peuple avaient le boyau de la rigolade.
Les gens du peuple buvaient du Préfontaines à tous les repas.
Les gens du peuple s’accordaient un doigt de muscat à l’apéritif du dimanche midi.
Les gens du peuple mangeaient de la blanquette et de la gibelotte.
Les gens du peuple allaient voir mémé.
Les gens du peuple donnaient des bonbons aux mioches.
Les gens du peuple donnaient le martinet aux mouflets.
Les gens du peuple allaient chercher le lait en chaussons.
Les gens du peuple aimaient le camembert et le saucisson à l’ail.
Les gens du peuple mettaient de côté pour acheter une Aronde.
Les gens du peuple se moquaient des femmes au volant.
Les gens du peuple invectivaient les autres automobilistes en les appelant « papa ».
Les gens du peuple avaient peur des gendarmes.
Les gens du peuple pique-niquaient au bord de la nationale.
Les gens du peuple avaient gardé les vaches.
Les gens du peuple avaient un cousin à la campagne qui leur envoyait du cochon.
Les gens du peuple avaient été gazés à Verdun.
Les gens du peuple évoquaient les rutabagas de l’occupation.
Les gens du peuple s’appelaient Fernand.
Les gens du peuple s’appelaient Mauricette.
Les gens du peuple voulaient coller douze balles dans la peau aux bandits.
Les gens du peuple se débarbouillaient dans l’évier de la cuisine.
Les gens du peuple allaient au petit coin, et parfois aux waters.
Les gens du peuple s’aspergeaient d’eau de Cologne.
Les gens du peuple portaient des tricots de peau.
Les gens du peuple mettaient des fichus pour sortir.
Les gens du peuple accrochaient leur béret dans l’entrée.
Les gens du peuple raccommodaient avec la machine à coudre.
Les gens du peuple prenaient le frais dans la rue, sur une chaise, pour voir passer le monde.
Les gens du peuple avaient une voisine qui se saoulait à la gnôle et criait des saletés.
Les gens du peuple fumaient des gauloises.
Les gens du peuple avaient eu la polio.
Les gens du peuple faisaient de l’apoplexie et des infarctus.
Les gens du peuple mouraient à l’hospice des vieux.
On buvait un coup à l’enterrement des gens du peuple.
On allait visiter la veuve des gens du peuple.
Les gens du peuple se sont éteints.
Mais moi qui m’y suis réchauffé
Moi qui les ai haïs
Moi qui les ai aimés
Ma chair en sent encore la blanquette
En sent encore le Fernand
Ma chair en sent encore le béret accroché dans l’entrée.
Ogien et Laugier sont dans une galère, par Pierre Jourde

(Je tiens à préciser que cette chronique est libre, non rémunérée, qu’elle reflète mes opinions et non celles du site qui m’héberge. Pierre Jourde)


De Marie-Claire


Un marmot, je n’en voulais pas, j’avais eu mon compte avec ceux de maman mais que faire ? Ça ne me disait rien non plus de me marier avec Joseph, un brave garçon tellement fier de sa machine à coudre, une nouveauté, qu’il en oubliait de voir que son père me tournait autour. Jules, il ne s’y prenait pas beaucoup mieux que son fils mais au moins il me regardait, quand il avait envie, et c’était mieux que rien. Et puis Charlot est né, un beau gamin tout rose qui pesait près de huit livres. Je l’aimais bien, Charlot, mais je n’aimais pas cette vie-là, entre un homme qui ne me voyait plus, un autre qui n’était gentil que quand ça l’arrangeait et un bébé qui pleurait dans la cuisine pendant que je m’esquintais au ménage. J’avais une belle voix, sœur Marie-Rose l’avait remarqué à la messe et me faisait chanter toute seule. Les autres filles qui fréquentaient l’école du dimanche étaient jalouses mais ça m’était égal, j’étais fière.
Alors je suis partie, en laissant Charlot à ma mère puisque Joseph n’en voulait pas. Si j’avais la voix d’une artiste, comme disait sœur Marie-Rose, c’est que je devais être une artiste. Ce n’est pas sur les berges de la Sambre que j’allais me faire une réputation : on n’y croisait que des bateliers, des haleurs et des mendiants. Alors, Bruxelles ? En arrivant à la gare des Bogards, j’ai voulu économiser la course d’un fiacre et j’ai été noyé dans le flot des voitures : les diligences, les landaus, les calèches, les charrettes, les tonneaux m’ont donné le tournis et je me suis assise sur un muret avec mon baluchon. Qu’est-ce que j’avais fait ! Plus de mari, plus d’enfant, plus de maison, et dans mon mouchoir juste cinq francs que m’avait donné papa en cachette des autres. Le soir allait tomber, la pluie menaçait et il commençait à faire froid, on n’était qu’en avril. J’ai demandé mon chemin à une marchande des quatre saisons : il y avait un hôtel tout près, pas cher mais il ne fallait pas être regardant, on n’y croisait pas que du beau monde. Je devais regarder de près, je n’allais pas commencer à faire la difficile. Je n’ai pas dormi, entre les attaques des puces et les râles qui traversaient la cloison, et j’ai eu le temps de penser. J’avais toujours voulu voir la mer : j’irais donc à Ostende, au bout du monde. Qu’est-ce que j’avais encore à perdre ?
Il faisait encore jour quand je suis arrivée, le lendemain. Le port était près de la gare, j’ai vu les bateaux qui allaient en Angleterre. Un vieux, l’Emeraude, et un plus grand juste à côté, le Saphir. On embarquait sur celui-là ; des hommes bien habillés surtout, ils devaient avoir de l’argent. Je les ai suivis, j’ai parlé au capitaine : je chanterais dans la salle commune et je lui laisserais le quart de ma recette. Pas des chants de messe, j’en avais appris d’autres du côté de la gare de Charleroi où des chanteurs de rue s’égosillaient pour quelques sous. Il a bien voulu. Ça fait maintenant cinq ans que je fais la traversée deux fois par jour. Avec les faveurs que j’accorde à l’occasion, je me suis fait un petit magot mais ce n’est pas encore la vie que je veux.
– Clémence, vous ne songeriez pas à quitter le Saphir ? Ce n’est pas un endroit très recommandable pour une jeune femme, seule et avenante comme vous l’êtes. Avec tous ces hommes…
C’est Monsieur Grangé qui m’a lancé la question hier pendant que je posais pour lui. S’il savait ! Je ne demanderais pas mieux, moi, que d’avoir un bon lit pour dormir toute la nuit sans personne qui me réclame sur le pont et de chanter pour des gens qui aimeraient ma voix, pas seulement les chansons gaillardes qu’ils me réclament. Cela me plairait bien de chanter de grands airs, j’en ai entendu depuis ma petite maison, l’autre soir, quand ils recevaient du monde. J’étais passée devant la salle à manger, l’après-midi, pour rejoindre l’atelier. Les servantes dressaient la table : une belle nappe blanche, des verres à pied qui scintillaient, des fourchettes et des couteaux aussi nombreux que les doigts de la main de chaque côté de l’assiette et même des fleurs dans des coupes en argent. Madame Grangé supervisait : un peu plus à gauche, là, le rince-doigts, et redonnez un coup de fer aux serviettes, je ne veux pas de ces faux plis. Chez mes parents, chez Joseph aussi, il n’y avait pas de nappe et on ne mettait à table qu’un gobelet pour deux mais je sais reconnaître ce qui est beau. Il n’y a nulle part où je me sente mieux qu’ici, c’est comme cela que je voudrais vivre, comme Madame Grangé, avec de jolies choses autour de moi, des servantes pour faire le ménage et un mari avec des chaussures vernies qui me donne le bras pour passer à table. Et quand je recevrais mes amis, je leur chanterais de beaux airs dans une robe à traîne et tous les hommes viendraient me baiser la main.


De François


Comme un miroir sans tain.

Vite, une page blanche, je dois rédiger ce compte rendu pour « archivage au Ministère des Armées ». Ne rien laisser dans l’ombre, pour qu’un avocat s’en saisisse, au cas d’un procès public. En interne, rien à craindre.
Il me faudra trouver le style, pour l’instant, voici un brouillon.
La mission Crystal a échoué et toute l’ambassade a été détruite. Moi qui étais sur un toit voisin, j’ai pu m’enfuir. Nos agents sur place ont été arrêtés et n’ont pas pu garder le silence bien longtemps. Le Président de leur République avait même menacé notre pays, grave problème et la sécurité nationale s’en trouvait menacée. Nous avons reçu l’ordre de dissoudre le groupe d’intervention et aussi ordre de disparaître des fiches de tout organigramme, voilà ce qui nous était signifié.
Oublier le passé pour nous, pour moi et de s’inventer un nouveau présent, rien de plus facile.
Fin du rapport, (à revoir)

Il est urgent que je change d’identité. Le message était limpide, clair et sans appel. L’ordre venait de la hiérarchie, ordre codé et envoyé sous plis « Secret-Défense ».
Je vais donc passer chez le Chirurgien Colonel, de nouvelles fossettes, gommage des rides et effacement de ma cicatrice reconnaissable entre toutes, légère proéminence du menton et hop ! Un autre homme. Fini le sinistre sniper, fini le sinistre « Nestor » du groupe de XII, voici « l’Intrant Jacques Deville », expert au service « énergie nucléaire » et « conseiller technique », tant civil que militaire.
Me plonger dans les dossiers du nucléaire, étudier la Physique des atomes, la Mécanique des Fluides et la Maintenance la plus infime. Un mois pas plus, pouvais-je lire sur ma feuille de destination, puis mon mandat devait se définir comme spécialiste de la fission nucléaire mais surtout faire des plans et des rapports pour des interventions occasionnelles, des sabotages et éventuellement des destructions de centrales nucléaires, ainsi se dessinerait ma nouvelle vie, je vais donc prendre un cœur cette nouvelle tâche.
On sonne à ma porte. J’ouvre. Deux hommes m’invitent à les suivre. Je descends au labo qui se trouve au sous-sol. Je me trouve dans ma pièce sans fenêtre. Puis le noir se fait. Deux coups de feu…



De Claude


RÊVE PARTI ?

Je rêvasse devant ma page blanche. Suis-je vraiment obligé de la remplir d’écrits vains ?
Après cette pandémie qui aura laissé beaucoup de locaux vides, les salles de cinéma, de concert, les stades, les musées, les restaurants, terrassés, entrouvrent enfin leurs portes. Les boutiques de prêt-à-porter soldent à tout va. On ne risque pas d’être à bout d’habits ! Tandis que les magasins de pompes funèbres proposent « défunts de série », dévoilant ainsi une baisse de leur chiffre d’affaires. Je veux, au moins par la pensée, m’évader de ce monde à demi vacciné. « L’important, c’est la dose », chantait déjà Gilbert Bécaud.
Mais sommes-nous tous piqués ?
Je suis las de ces masques, oui, j’en suis là, de ces gestes barrières, de ces gens qui se shootent au Pfizer ou au Moderna devant des caméras de télévision. Pourquoi ne pas créer plutôt une chaîne dédiée à la vaccination (« Corona TV », « Gulli-Gulli » ou « Série 19 » par exemple) qui fonctionnerait en continu ? J’aimerais fuir cette époque funeste et remonter le cours du temps… jusqu’à la Création du monde, retourner à l’instant zéro. Un temps où j‘imagine, il n’y avait rien, (ni personne ?) sur notre Terre.
Mais on sait, depuis Raymond Devos, que « rien, c’est quelque chose » « puisqu’on peut déjà acheter quelque chose avec trois fois rien ».
De plus, multipliez « rien » par 9 et vous obtiendrez « rien de neuf ».
Par la même occasion, je souhaiterais aussi, si c’est possible, rencontrer Dieu. En vérité, je ne sais pas s’il existe, mais s’il existe, j’espère qu’il a une bonne excuse, comme le dit fort justement Woody Allen.
Mais, curieux du passé, j’aimerais également foncer vers le futur pour savoir ce qu’il nous réserve, comme le font, à l’aube de chaque nouvelle année, les voyants extra-lucides.
Le grand final ressemblera-t-il à une gigantesque explosion nucléaire et à la fin d’un monde sur les ruines duquel un homme nouveau (ou un robot, voire un extraterrestre) verra le jour…ou la nuit ?

Je dois dire que ce qui me fait douter des prévisions de ces devins et de ces pythonisses, c’est qu’un jour, voulant consulter une voyante pour m’aider à résoudre un problème d’ordre sentimental qui me tenait à cœur, je me suis retrouvé devant la porte de madame Irma.
Une plaque dorée indiquait ; « Madame Irma, Voyante. Sait tout, voit tout, entend tout. »
Mais lorsque j’ai frappé, une voix, à l’intérieur, a répondu : « Qui c’est ? ». Alors, vous comprenez… Cette leçon vaut bien un faux mage !
Pourtant Je suis surtout curieux de savoir comment ce monde-ci va pouvoir poursuivre sa route. Car, quand je vois comment l’humanité se déchire, comment elle dégrade et détruit son environnement, je pense que notre planète est à l’Arctique de la mort.
On épuise la nature, on défigure les paysages, le plus souvent à des fins lucratives, bref, on ne respecte plus rien !
Une attitude suicidaire, et surtout égoïste vis-à-vis des générations futures !

Et dire qu’il paraît qu’on aurait progressé, et qu’on serait passé de l’obscurantisme et de la barbarie à la Renaissance et au siècle des Lumières !

Tout cela serait la faute de notre mère, Eve ?
Ce qui est sûr, c’est que dans le jardin d’Eden, elle s’ennuyait car elle n’avait rien à se mettre sous l’Adam ! D’ailleurs, lorsqu’ elle demande à Adam :
– Est-ce que tu m’aimes ? il lui répond :
– Parce que tu crois que j’ai le choix ?
C’est là qu’elle aurait croqué la pomme ! Et provoqué tous ces désordres…

C’est un comble, parce qu’on ne tarit pas d’éloges sur la pomme ; c’est la panacée.
Les proverbes ne mentent pas. « Une pomme par jour éloigne le docteur », disent les Anglais. Churchill a rajouté malicieusement : « Surtout si on vise bien ! »
Je ne voudrais pas masquer aussi la réalité, mais elle m’apparaît bien sombre. Comment éviter le hoquet après le chaos ? Comment le monde pourrait-il être O.K après un tel K.O ?
Je pense que nous sommes en phase Terre-minale.
Mais, bon sang, pourquoi devrais-je me saper le moral et transformer mon rêve en cauchemar, en m’obstinant à vouloir réaliser quelque chose d’impos- -sible et de traumatisant, de surcroît ?
Non, il faut que je change de projet au plus vite ! Voilà ! C’est fait !
Mon plan B, c’est d’aller vivre sur une autre planète.
D’ailleurs, la preuve irréfutable qu’il existe de l’intelligence sur les autres planètes, c’est qu’elles n’ont jamais cherché à entrer en contact avec nous. Oui, mais laquelle choisir ?
La Lune ? J’y ai déjà fait de nombreux séjours ! Surtout lorsque j’étais à l’école !
La seule chose dont je suis certain, en tout cas, c’est que je n’irai pas sur Mars – ou crève ! – même si j’adore les barres chocolatées et les plats nets. Disons alors Vénus, déesse de l’Amour, pour ses plats toniques, et en hommage à la beauté féminine !
D’autant, que chez nous, en ce « beau » mois de mai, le mercure est en baisse.
Et pourquoi pas Jupiter si Saturne mal là-bas ?



De Lucette


S’inventer une vie …

J’ai fait un voyage en Inde il y a 20 ans, ce pays est envoûtant et en même temps vraiment déroutant.
Cet immense pays a des provinces dont Pondichéry ou Chandernagor, qui sont des grandes villes bien connues des Français en créant « les comptoirs français » pour y développer un commerce qui rapporte très gros pour tous les pays qui les ont colonisées à tour de rôle. Colbert s’est illustré (entre autre) en créant d’autorité la Compagnie Française des Indes.
Je vais laisser la politique d’alors pour m’intéresser au peuple avec des traditions hors du temps pour nous.
Ce pays a sept fleuves sacrés, le plus connu est le Gange. Ce fleuve est béni aux yeux de tous. Puisqu’il est sacré, le peuple ne s’interdit rien au nom des leurs Dieux. Ils se baignent, lavent leurs linges, déversent leurs excréments et les détriments qui jonchent le sol s’écoulent dans ce fleuve où nage et surnage du plastique. Des immondices, des détritus de toutes natures voguent sur les vaguelettes qui n’ont même plus la force d’onduler, tant elles sont polluées…
Et pourtant ce peuple est joyeux, beau, gai. Les femmes des castes ont des habits usés certes, mais le ravissement de toutes ces couleurs vives est un enchantement pour mes yeux nouveaux qui découvrent leurs coutumes, leurs traditions qui m’ éberluent.
Les vaches (sacrées elles aussi) déambulent dans les rues, les pousse-pousse, les vélos, les voitures laissent champ libre à leurs déesses. Elles font partie d’un de leur emblème national le plus respecté.
Avez-vous déjà assisté à des funérailles de « personnage illustre » de ce pays ? Et bien c’est d’un faste grandiose… Pendant des heures, ils préparent le futur brasier, avec des rituels bien précis. Puis le corps est installé au centre, et le feu jaillit de toute part. Pour une novice comme moi, c’est hallucinant d’y assister.
Au milieu de tout ça, il y a la misère, la grande misère pour une grande majorité de ce pays surpeuplé. La nourriture, le travail sont rares ou en tout cas faibles dans certaines contrées. Les enfants affamés nous sourient malgré la faim qui les tenaillent, et leurs grands yeux noirs nous supplient de les aider…
C’est pourquoi, j’ai voulu aider Mère Térésa, une Sainte parmi les Saintes. Devant une telle pauvreté, elle a souvent mis sa foi en doute. A ma façon, j’ai participé à des collectes quand je suis rentrée en France. Des livres, des médicaments, des habits, des lunettes, des dons aussi. Tout ce qui était en notre pouvoir, nous l’avons fait. On a fait des heureux de ces indigents, ces nécessiteux désignés par le sort. Pour eux, trouver de tels trésors, voir, s’interroger, toucher, découvrir a été un réel cadeau de la vie…
Ce pays fascinant, j’aurais aimé y aller pour visiter, pour aider. Je vous y ai emmené en vous décrivant le livre de Dominique Lapierre « La cité de la joie » dont tous les bénéfices leur étaient reversés. J’ai donc modestement participé en achetant son livre qui m’a bouleversée devant un tel drame humain…


De Catherine

Nuit bleue sur terre noire…

Simon, obéissant, gara sa voiture sur le parking, à neuf cents mètres du village qu’il était venu visiter. Un panneau indiquait qu’il était impossible de s’aventurer là-haut autrement qu’à pied. Il soupira, toujours envahi par cette lassitude et ce goût de rien qui était son lot depuis plusieurs mois.
Ça lui était tombé dessus sans crier gare, sous la forme d’une crise de panique, en pleine salle d’opération. Il avait fallu l’évacuer pour continuer l’opération en cours. « Burn-out », avaient dit les psychiatres ! Prescription : déconnexion et repos, repos, repos… Et c’est ainsi qu’il avait échoué dans les Cévennes ardéchoises, pour couper avec le monde d’avant et tenter de se retrouver en paix avec lui-même.
Depuis une semaine qu’il était arrivé, il avait bien sûr apprécié ces belles montagnes verdoyantes, avec leurs villages typiques, et il avait essayé de s’intéresser à ce monde qu’il découvrait, mais tout avait un goût amer. Il errait d’un lieu d’hébergement à l’autre, incapable de se fixer.
Son excursion du jour au village de Thines aurait sans nul doute, à minima, l’intérêt de lui faire passer la journée. Il sortit de sa voiture, prit son sac à dos, et aperçut tout là-haut l’église du village, perchée sur un éperon rocheux. Une centaine de mètres plus loin, il découvrit qu’on pouvait emprunter, pour y accéder, un sentier au nom qu’il trouva bien pompeux : le « sentier des poètes ». « Rien que ça ! » ironisa t’il en s’engageant dans une étroite et tortueuse calade qu’avaient dû emprunter de longue date muletiers et villageois.
Tout en cheminant lentement, il fut rattrapé par l’appellation du sentier. La poésie n’était pour lui qu’un mauvais souvenir scolaire, avec ces affreuses récitations à apprendre par cœur sans comprendre de quoi il retournait. Pour lui, c’était une suite de mots à restituer dans l’ordre. Tout au plus se souvenait-il de la notion de rimes , de strophes ou de pieds !
Il haussa les épaules et fut soudain interpelé par une grande planche de bois en arceau, suspendue entre deux arbres, sur laquelle il put lire :

« Nuit bleue sur terre noire
Nuit noire sur terre bleue
Tous les chevaux vont boire
Dans l’eau de ma mémoire (Maurice Fombeure) ».
Il relut encore et encore, comme fasciné par ces mots. Cette courte poésie semblait résonner en lui. Il était comme happé par ces mots qui, ô surprise, faisait sens pour lui. Il semblait touché au plus profond de lui, sans pouvoir dire ce qui se passait. D’autres panneaux se succédèrent, avec des extraits aux signatures célèbres (Raymond Queneau, Paul Claudel, Federico Garcia Lorca…) qui l’auraient autrefois fait fuir, mais qui, ici, dans ce lieu, exerçaient sur lui comme une sorte de magnétisme. Il se posait longtemps devant chaque panneau, semblant digérer lentement les mots. Ces petites lectures, rendant toutes hommage à l’eau, produisaient sur lui l’effet d’une profonde méditation, d’autant qu’elles étaient accompagnées du bruit chanté par un ruisseau qui dégringolait plus bas de rocher en rocher.
Pour la première fois depuis longtemps, Simon se sentit bien, en accord avec cette nature grandiose et ces paroles écrites par ses ennemis d’antan, avec qui il faisait la paix maintenant. Son périple pour gagner le village dura plus longtemps qu’il n’en fallait pour parcourir la distance annoncée, mais Simon se sentait dans une bulle protectrice. Il fut déçu d’arriver au village pourtant charmant, atypique et très peu habité. Le panorama était sublime, avec le sentiment d’être au bout du monde, mais quelque chose lui manquait soudain, un ingrédient dont il eut la révélation qu’il ne pourrait s’en passer désormais : la poésie !
Des mots, ses propres mots, se bousculaient dans sa tête, s’articulaient entre eux, se répondaient, s’agençaient pour prendre rythme et musicalité. Il se sentit soudain comme dans une urgence : pas celle de l’hôpital où il n’avait plus envie de retourner faire l’anesthésiste, un métier qu’il avait pourtant adoré, mais une urgence créative qui avait besoin de s’exprimer très très vite, ici et maintenant.
Il avisa qu’il y avait dans le village un gîte d’étape qui saurait lui donner asile, ainsi qu’un petit restaurant cévenol. Sa route s’arrêterait là pour un temps, celui de se donner le temps d’aller au bout de ce besoin devenu bizarrement vital : celui d’entrer en poésie. Il se savait maintenant sur le bon chemin, ressentait qu’il lui fallait s’offrir ce luxe créatif, qui, ici, dans le petit village de Thines, lui redonnerait le goût de la vie, d’une autre vie où il serait en harmonie avec lui-même.



De Marie-Josée

La nuit des étoiles filantes

Il faisait encore chaud cette nuit de juillet, Claire était assise sous le pommier en train de savourer un sorbet aux fraises maison en compagnie de son amie Anna, quand celle-ci s’écria :
___ Une étoile filante !
___ Où ça ? Dommage, je ne l’ai pas vue, sinon j’aurais fait un vœu, regretta Claire
___ Quel vœu aurais-tu fais ?
___ Bah, le genre de vœux que tout le monde fait à un moment ou à un autre de sa vie, du style : si c’était à refaire, je ferais tout différemment.
___ Alors, je te prends au mot, si tu pouvais, que ferais-tu autrement ?
___ Déjà…je ne serais pas assise ici en train de ruiner les efforts d’une semaine pour perdre quelques grammes.
___ Merci pour moi ! répondit Anna, en faisant la moue.
___ Ne te fâches pas ! Tu sais bien ce que je veux dire ! Je suis très contente que nous puissions passer quelques jours ensemble, cela fait tellement longtemps qu’on ne s’est pas vues, et si tu n’avais pas fermé ton cabinet, tu ne serais pas là.
___ N’essaie pas de faire diversion, réponds plutôt à ma question, que changerais-tu ?
___ Bon, puisque tu insistes ! Je ne me laisserais plus influencer par les attentes de mon entourage, je suivrais mon intuition et…
Les mots restèrent en suspens, elle admira un petit moment le ciel étoilé et reprit :
___ Si c’était à refaire, je ferais un peu comme toi, je soignerais les gens non pas par la médecine mais par la beauté du monde végétal. Je créerais un jardin où le seul contact avec la terre, l’eau et les plantes soulagerait les bleus de l’âme. Cela fait belle lurette que je l’ai aménagée dans ma tête, c’est une carte du monde vivante où l’on visite les pays grâce à leur végétation.
Une arche de passiflore et de jasmin étoilé accueille les visiteurs. L’allée centrale bordée d’hortensias et de rhododendrons, de fougères et de buis, débouche sur un immense cœur formé par des arcades de glycines, de roses, de vignes vierge et de chrysanthèmes qui déclinent leurs couleurs, leur feuillage et leurs parfums au fil des saisons. Fini les bouchons interminables sur les autoroutes ; oliviers, orangers et citronniers te transportent en quelques pas sur la Côte d’Azur, en Grèce ou en Italie. En longeant les pins parasols et les cyprès, la plaine du Pô et la Provence sont soudain à portée de mains.
Si tu trouves qu’il ne fait pas assez chaud, pas besoin d’avions et de bateaux pour traverser les mers et les océans. Au détour d’une allée, les figuiers de Barbarie te donnent l’impression d’être au Maroc. Ils rappellent un temps où des vendeurs ambulants proposaient ces fruits aux passants à chaque coin de rue. Un peu plus loin, le Mexique te tend les bras avec les boules argentées et les cierges géants. En t’y promenant, le murmure du vent évoque le son lointain des trompettes et des guitares des Mariachis affublés de sombreros. Changement de décor avec le Joshua Tree, nous voilà en Californie à l’époque de la conquête de l’Ouest où Amérindiens, cow-boys, chercheurs d’or et colons se livraient d’âpres batailles. Plus de frontières entre l’occident et l’orient, les ambiances se succèdent en parfaite harmonie en un clin d’œil.
Le Japon se décline à travers des bonsaïs de toutes tailles aux formes tantôt tourmentées tantôt d’une symétrie parfaite qui invitent les adeptes du zen à la méditation.
Les enfants et les amateurs d’aventure peuvent s’en donner à cœur joie dans le labyrinthe de buis ou grimper au sommet des arbres avec des échelles en bois pour admirer les alentours à 360 degrés.
Bien à l’abri sous une verrière, les orchidées déploient leurs couleurs chatoyantes comme parées pour un concours de beauté. Les papillons virevoltent autour d’elles et leurs ailes multicolores contribuent un peu plus à cette explosion de couleurs.
Le tapis de gazon incite à se déchausser permettant aux pieds nus de retrouver des sensations oubliées depuis fort longtemps.
Au bord du ruisseau, une cabane de lecture propose aux passionnés de livres de s’imprégner de quelques vers pour les accompagner sur le chemin du retour.
Une grande parcelle est bien entendu réservée au potager. Ceux qui le souhaitent peuvent bêcher, biner, ratisser, préparer la terre pour semer, planter des légumes, des aromatiques et par la même occasion travailler le terreau de leur cœur pour y faire germer des graines de bienveillance, d’amour, d’espoir et de paix. La récolte sera belle que si l’on y fait des passages fréquents pour entretenir, nettoyer, arroser, désherber tout comme une vie harmonieuse s’acquiert uniquement en arrachant les mauvaises herbes que sont la haine, le ressentiment, la culpabilité et la peur. Travailler dans un tel environnement ne peut qu’être gratifiant et apporter une réponse aux besoins élémentaires des êtres humains.
Claire s’interrompit en voyant une étoile filante et s’exclama :
___ J’en ai vu une et j’ai même fait un vœu.
___ Super, lui répondit Anna, j’espère que celui-ci va se réaliser.
Elle la regarda d’un air malicieux avant de poursuivre :
___ J’en suis certaine, c’est comme si c’était fait ! Demain, ce n’est pas moi qui ira cueillir les haricots verts pour le déjeuner, mais toi.
Anna rétorqua en la taquinant :
___ A vos ordres, madame la thérapeute, je ramasserai non seulement les haricots mais aussi les aubergines, les tomates , les courgettes …et je vais même les cuisiner…. Et je suis même certaine qu’on va se régaler !


De Laurence D


Une vie à réinventer ? S’imaginer être une autre personne, définie par d’autres choix, la famille, les amis, le cheminement professionnel. Pas forcément facile à faire.
Comme je ne suis pas le fruit de la génération spontanée, par conséquent, il faut bien démarrer d’un point X ou d’un point Y.
Je choisis le point X. Une entrée dans le monde des études, après des années d’école, aux résultats corrects, sans étincelles mais honorables.
Orientation ensuite vers les études de langues classiques. Le latin a toujours été une de mes matières de prédilection du collège au lycée. C’est grâce à cette matière que je dois d’avoir été repêchée aux épreuves du bac.
Quoiqu’il en soit durant toutes les années d’université, je me suis régalée des matières enseignées, culture et civilisation grecque, latine et égyptienne pour ne citer que les principales. Je plongeais avec délice dans les versions. Les thèmes n’avaient plus de secret pour moi. Je jonglais avec les mots, les cas et la méthodologie avec adresse et justesse d’analyse. Je savourais toutes ces heures de travail sans difficulté et ennui.
Avec mon diplôme de 3ème cycle obtenu haut la main, je décidais de m’orienter vers la recherche. J’avais envie d’aller sur le terrain. Il restait des sites encore inexploités ou si peu. J’intégrais l’équipe du Professeur Jones, brillant enseignant de l’université d’où je venais. Il me proposa d’intégrer l’équipe, une place laissée vacante par un chercheur intéressé par un autre sujet d’études. Dire que la proposition me contenta, est un doux euphémisme. J’explosais de bonheur. Enfin, j’allais me confronter pour de vrai aux réalités, grandeur nature.
Direction le site de Karnak en Egypte où des chantiers de fouilles n’avaient pas encore décelé tous leurs trésors.
La magie opéra. Je fus littéralement transportée à l’époque des pharaons. Toutes les connaissances emmagasinées durant ces longues années d’étude remontèrent à la surface. Je revécus comme dans un film la vie de ces peuples oubliés. Ils ressuscitaient au fur et à mesure dans mon esprit.
Cela dura 25 ans. Cela a été un plaisir renouvelé tout au long de ces années d’exercices. Aujourd’hui, j’ai levé le pied. J’habite une maisonnette au bord de la mer Egée en Grèce. J’ai choisi ce coin pour la lumière si particulière du soleil au petit matin. Je ne me lasse pas de ce paysage, de cette montagne qui tombe à pic dans cette eau si limpide. Ma fille unique a repris le flambeau et éprouve la même passion que moi pour les civilisations antiques. Nous passons de longues heures à parler de ses projets d’études, des chantiers de fouilles auxquels elle participe et de mon passé. Le temps se partage ainsi, quelques conférences et écritures de divers travaux laissés en suspens. Je prends également le temps de voyager mais cette fois, je choisis le monde du présent. La maison reçoit la visite de ceux qui ont croisé ma vie « dans les tranchées » comme je m’amuse à dire.
Depuis quelque temps, je m’initie en amateur à écrire des énigmes policières. J’imagine, telle l’Agatha Christie des Temps modernes, des aventures toutes plus rocambolesques les unes que les autres. Je découvre un autre univers et il me passionne. J’écris aux petites heures du jour, si le temps le permet, sur la terrasse face à la mer, ou sinon dans mon canapé devant la cheminée.
Une autre vie à s’imaginer, pourquoi pas ? Si la réincarnation existait après tout. Certains y croient. La seule certitude dont je suis convaincue est que l’imagination n’a pas de frontières. Dans l’espace-temps, tout est possible, tout est envisageable, il suffit juste de rêver …



De Laurence S


Moi, je suis Arthur Boulanger et la destinée m’a offert la possibilité d’effacer un événement de ma vie et de me donner, à la place, une page blanche. J’ai 81 ans. Alors, c’est simple : j’efface ce qui a été une horreur dans ma vie et celle de mes compagnons pendant 4 ans, 4 ans de boucherie et d’horreurs, et celle de mon pays, et l’Europe aussi. La Première Guerre mondiale m’a sacrifié comme les 8 000 000 de morts en tout, dont 1 million 400 000 en France, ma patrie. Alors, oui, j’efface cette putain de guerre qui a ruiné ma vie.
J’efface les ruines, les bombes, les morts, les carnages, le sang, la chair à canon que nous étions tous devenus. Moi, je vivais tranquillement dans la capitale chez le baron de la Motte, comme jardinier. Puis, la guerre est venue nous pourrir l’été 1914, au début août. Vous ne savez pas ce que c’est la mobilisation, c’est terrible. Dire au revoir à sa mère, à sa chérie, à tout le monde sans savoir si on les reverrait. Tout le monde chantait et était même gai, criant à tue-tête « A Berlin à Berlin »: tout le monde pensait qu’on allait la gagner cette guerre, que ce serait vite fait bien fait contre les Allemands, qui nous avaient déjà anéantis en 1870.
Moi, sur le quai de la gare, j’ai pleuré, le képi sur la tête, mon pantalon rouge bien voyant, le fusil datant d’une autre époque sur l’épaule et la fleur aux dents malgré tout. Les ordres d’en haut nous disaient qu’il fallait qu’on se venge de 70, vous comprenez. On n’était pas même pas nés, nous, quand les Prussiens ont envahi Paris. Voilà les conséquences de chaque guerre : ça en entraîne une autre car on veut se venger ! Mon père a participé à la bataille de 70 à Sedan quand la France a perdu l’Alsace-Lorraine. Il en est revenu tout honteux de ne pas avoir pu défendre et honorer sa patrie comme son devoir le lui avait indiqué ! Sur le quai de la gare, en partance pour ma garnison, mon père m’a crié : « Venge-moi, venge-moi ! ».
J’ai fait le baptême du feu dans la Marne, puis plus longtemps dans les Vosges. Pendant mes rares moments de répit, je vivotais dans une ferme où il y avait des enfants, des femmes, des bébés, la vie quoi. Mon baptême du feu, c’était simple : des obus sont tombés tout près de moi, qui éclataient aussi en l’air. Pour éviter ça, on demeurait continuellement dans les tranchées, pleines de boue, envahies par les rats et les poux. On dormait dans des trous.
Moi, je suis fier : on a réussi à battre les Allemands à la bataille de la Marne. Après, les deux camps ont fait la guerre des terres, retranchés dans nos boyaux. On était à 25 mètres les uns des autres, pas plus parfois ; on les entendait faire du bruit. Bien sûr que j’ai eu peur, comme tout le monde, pendant les terribles bombardements, pendant la bataille de Verdun. Mais, je me disais, pour me donner du courage, « t’es un soldat, t’es un soldat, faut que tu tiennes tête aux Allemands ». Avec tout le matériel, je portais parfois au moins 40 kilos avec mon fusil mitrailleur. C’était dur, comme on ne peut pas imaginer !
Mon régiment est allé quatre fois à la bataille de Verdun. Je n’ai jamais eu peur de mourir. Je me disais que je serai peut-être tué. C’est peut-être ça qui m’a épargné et sauvé ! Au départ, nous pensions tous que la guerre serait finie pour Noël 14. Tu parles ! Ignorants qu’on était ! Le plus terrible dans tout ça, c’est que les gens nous célébraient comme des Dieux, en étant joyeux et comblés de nous voir partir ou repartir au front. On risquait notre peau, chaque seconde ; mais, on ne pouvait pas leur en vouloir, ils ne savaient pas, eux ! On ne disait rien non plus ; on était bâillonnés par la censure. Et surtout, on n’avait pas envie de raconter tout ce qu’on vivait : comment raconter les horreurs de la guerre ? Nous, pour oublier, on picolait : on nous donnait à chacun deux litres de « vin » par jour. On était tous plus ou moins bourrés pour monter au front ! Ça remplissait les estomacs, car on pouvait rester 3 ou 4 jours sans manger.

Alors, comme j’ai droit à une page blanche, j’efface tout ça. Parce que sans cette putain de guerre, il n’y aurait pas eu non plus la Deuxième. Surtout qu’on disait que la Première, c’était « la der des der ». Pourquoi les hommes ont-ils le besoin de faire la guerre ? Nous, on trinque pour des décisions à la con, pour l’ego et le pouvoir de quelques-uns seulement !
Alors oui, je suis heureux d’avoir cette page blanche, et je redonne vie à tous les morts de tous les camps pour qu’ils puissent vivre une belle vie. Ils le méritent ! On est tous frères, on est tous humains.


De Marie-Laure

Tess sur les planches

Par une chaude soirée d’été, Tess prend un café avec ses amies à une terrasse de leur petite ville. L’une d’elles travaille dans une maison de la culture et évoque l’organisation du prochain gala de danse où, comme chaque année, il y aura le spectacle monté par la prof de danse et ses élèves, mais avec en plus cette année, pour les 40 ans de la MJC, un invité de choix : un danseur de l’Alvin Ailey School de New York. « Carrément, par quel heureux hasard ce danseur vient – il se perdre dans notre petite ville de province ? », s’exclame Tess, abasourdie par la nouvelle.
Alors, son amie reprend tout le fil d’untel qui connaît cette prof, qui a fait un stage avec ce chorégraphe connu, qui lui-même s’est formé aux States avant d’ouvrir son école en France… De fil en aiguille, de connaissances en rencontres, de coup de fil en coup de pouce, après avoir mijoté longtemps dans les tuyaux, ce projet allait enfin se concrétiser cette année. Réussite dont l’amie n’était pas peu fière au demeurant.
Ces cafés entre copines avaient toujours quelque chose de bluffant pour Tess. Chacune donnait des nouvelles de projets en cours, de la façon dont elles géraient leur carrière, avec force et conviction. L’une y relatait son dernier échange avec tel homme politique du département, de la région pour soutenir l’ouverture d’un nouveau lieu d’hébergement pour femmes en détresse. L’autre évoquait à demi- mots les coulisses du journal local. Tess savait que son tour arriverait avec le sempiternel : « Et toi alors, quoi de neuf ? ». Elle redoutait ce moment où elle parlerait de son travail. Non, elle ne gérait pas une équipe, non elle ne côtoyait personne de « très en vue » dans son métier, elle s’occupait juste d’enfants en difficulté, rien de très palpitant. Ces amies lui avaient toujours dit qu’elle manquait d’ambition, qu’il fallait qu’elle se bouge le popotin si elle voulait gravir les échelons et finir cadre ou responsable d’une structure. Et puis la conversation repartirait vers d’autres sphères où Tess resterait spectatrice.
Ce jour-là, pourtant, son amie avait enchaîné sur un projet de voyage à New York, avec une petite compagnie de danse locale où Tess n’avait pas tout suivi du pourquoi et du comment, il manquait une personne pour accompagner la dizaine de jeunes danseuses.
Si Tess avait une vie calme, bien organisée autour de ses deux enfants, de son époux et de son travail, elle avait toujours su capter de belles opportunités de rencontres ou d’événements. Elle avait là l’intuition que quelque chose se présentait à elle qu’il ne fallait pas laisser passer. Elle avait la chance d’avoir un compagnon aimant, ouvert, attentif à ses envies et soucieux de lui laisser tout l’espace des moindres occasions propices à son épanouissement. C’est ainsi qu’en moins de deux jours, la décision était prise, l’intendance familiale était organisée, elle allait retourner voir son amie pour essayer de concrétiser ce voyage.
Tout s’est bousculé ensuite, le passeport, les réservations, Roissy et la voici qui pose son sac dans une petite chambre avec deux lits superposés au YMCA à Manhattan. Elle n’en revient pas, elle est dans ce lieu mythique tant entonné par cette “boy’s band” des années 70 ! Tous ses sens sont aiguisés, les pores de sa peau veulent enregistrer le moindre détail de ce lieu particulier. Malgré son anglais limité, elle papote à l’accueil, au self, avec cette vieille dame assise qui observe les allées et venues, visiblement sans rien attendre ni personne. Non, ce n’est pas Alice au pays des merveilles, mais Tess parachutée et bien décidée à ne pas en perdre une miette ! Le lendemain elle accompagnerait le petit groupe pour le début de leur stage de danse, ensuite ce sera quartier libre pour elle jusqu’à 17 h. Elle se sentait nerveuse comme une puce et n’arrivait pas à trouver le sommeil.
A peine arrivées à l’école de danse, les adolescentes sont prises en charge par un prof et une traductrice, Tess se trouve plantée là. Elle n’a pourtant aucune envie de bouger. Elle observe toute cette ruche, les élèves qui vont et viennent dans les escaliers, s’échauffent dans le couloir. Elle a trouvé un petit recoin d’où elle peut observer une grande salle de danse au plafond haut, avec tout un pan de mur en miroir et un parquet qui semble vibrer sous les piqués des élèves.
Depuis son petit trou de souris, Tess rêve, elle se fait partie du corps de ballet. Elle se trouve gracieuse en s’observant dans le miroir. Elle a un port de tête bien posé, elle se sent fière. Elle évolue en totale harmonie avec la musique. Avec son corps elle raconte une histoire, comme si chacun de ses gestes se prolongeait d’un pinceau pour tracer une calligraphie commune à tous. Elle est au milieu du groupe, mais les mouvements sont si bien enchaînés par chacun que par moment on peut croire qu’il n’y a qu’une seule personne, tant le groupe fait corps. Elle se sent légère, des étoiles plein les yeux, au firmament.
Elle avait cru comprendre qu’on leur proposait d’assister demain à une répétition de la dernière chorégraphie de Martha Graham ! Décidément, ces quelques jours seraient mémorables ! Une fois encore, elle avait bien fait de faire confiance à son intuition et au téléphone ce soir elle remercierait son mari de l’avoir encouragée à partir. Elle n’avait rien réalisé d’exceptionnel dans sa vie, elle n’avait qu’un petit boulot de fonctionnaire, mais elle savait se nourrir de chaque parcelle de beauté.


De Karine


Chère Laurence,

Lors de mon adolescence, j’ai eu un sujet de rédaction ressemblant à celui-ci. Je me souviens d’avoir rendu ma feuille avec ce petit texte :
“Rendre une feuille blanche est sanctionné d’un zéro. C’est pour éviter la bulle, Monsieur, que je vous la rends avec ce petit message, en guise de réponse : À quoi bon réinventer une vie, pour qu’elle soit aussi pourrie que la précédente, de toute façon je suis morte à l’intérieur depuis plus de 4 ans et je veux mourir à l’extérieur, et en finir pour de bon.”

Mon prof de Français, à l’époque m’a mis un 02/20 “pour l’encre et le papier” en commentaire, il avait marqué…Devant un texte pareil, il ne s’était posé aucune question, rien ne l’avait interpellé. Quand j’y repense aujourd’hui, je trouve cela impressionnant, grave, voir révoltant.
C’est drôle, de l’âge de mes treize ans à l’aube de ma quarantaine, j’ai voulu mourir. J’ai voulu mourir du jour où je suis devenue femme malgré moi, par la force et sans mon consentement. Ce jour-là, je suis morte. Je n’ai pas trouvé le courage de me tuer réellement au début. J’ai donc survécu.
J’ai connu de bons moments quand même dans ma vie, les vacances chez mes grands-parents, quelques fêtes, les copines, mon voyage en Italie, ma petite sœur, les concerts, la musique, ma famille, mon boulot, les retrouvailles avec mon père, les amis et amies, les rencontres, les années merveilleuses avec mon chéri d’amour, notre enfant, les retrouvailles avec son fils et son épouse, la venue de nos petits-enfants, la guérison du premier cancer de mon mari, notre mariage, nos vacances… À chaque bon moment, il y a des embûches, des problèmes qui viennent se greffer. L’absence de mon père, le divorce de mes parents, le suicide, la mort, les nombreux décès qui se répètent inlassablement, les attouchements, le viol, la maladie, les agressions à l’arme blanche, un terrible accouchement, la violence urbaine, les insultes, le mépris, le harcèlement moral et tant d’autres choses qui font que les émotions qui naissent par de telles situations finissent par gangréner et pourrir la vie. Les mauvais moments sont si grands, si nombreux, si intenses, ils font si mal, ils vous détruisent tant, qu’on en oublie les bons. On vit toujours avec cette envie de crever, qui envahit le corps et la tête. Les envies de mourir grandissent au fur et mesure que la pourriture gagne du terrain sur la vie. Vous n’avez plus goût à rien, tout est noir. Vous arrivez à croire que “L’espoir est le premier pas vers le désespoir !” Alors quand on est au bout du bout, on finit par essayer de mettre fin à ses jours, ne trouvant pas d’autres solutions, de toute façon, on n’a pas d’autres envies. Pour ma part, c’est arrivé à trois reprises, où il s’en est fallu de peu à chaque fois. D’autres tentatives auraient pu avoir eu lieu, mais l’image de ma petite sœur, de mon mari, de mon fils m’ont retenue d’essayer.
Parfois, je me laissai aller à rêver, à espérer. J’aurai pu être une actrice de cinéma ou comédienne de théâtre, un homme, une chanteuse, une avocate, une femme d’affaire, une grande scientifique qui aurait fait une immense découverte, tenir un complexe hôtelier, être un pilote de chasse, un chevalier, un paysan du moyen âge, une chef étoilée, une aventurière ou une pirate, une institutrice, une éducatrice spécialisée, un magicien, une infirmière, un médecin du monde, une rentière, une historienne, un écrivain connu, une parapentiste ou un navigateur hors pair. Être grande, réaliser des exploits, être svelte, être à la mode, être handicapée, être riche ou une grande voyageuse, être de couleur, être pauvre, vivre dans un autre pays, être un Viking, un Peaky Blinders ou je ne sais quoi d’autre… Mais mon esprit a toujours eu cette question, cruelle et débile: pourquoi ? Et ses dérivés m’ont polluée sans cesse : Pourquoi moi ? Pourquoi ça m’est arrivé ? Pourquoi ai-je connu cela ? Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter cela ? Pourquoi il m’a trahi ? Pourquoi personne ne m’a protégé ? Pourquoi je ne suis pas aimée ? Ce n’est pas juste, et pourquoi, pourquoi…
Ces questions qui vous pourrissent la tête, vous bouffent la santé et la vie, auxquelles nous n’avons pas de réponse, car il n’en existe pas, ont été une grande partie de ma vie. J’avais l’impression de vivre une autre vie, comme si j’étais dans un monde parallèle. Je vivais ou subissais une vie, sans être moi. Un jour, j’ai décidé d’accepter l’aide que l’on offrait, et surtout d’aller chercher de l’aide et saisir toutes les mains qui s’ouvraient à moi.
J’ai croisé un psy, une ostéopathe, un masseur, quelqu’un qui travaille avec les énergies et la lumière, j’ai intégré un atelier d’écriture soutenu par l’hôpital et rencontré Nicolas puis Fabienne. Nicolas travaille à l’hôpital au service souffrance au travail, un grand homme avec un cœur, un cerveau, une écoute formidable et une parole juste et réparatrice. Fabienne est une coach, une psycho praticienne relationnelle. C’est une femme fascinée par les personnes, les relations, la vie des groupes et ce qu’ils arrivent à faire ensemble. Elle est géniale, attentionnée, souriante, dévoué, humaine. C’est une personne qui m’a fait énormément de bien. Après avoir parlé, écrit, discuté, réfléchi pendant plusieurs mois, elle m’a fait vivre une expérience qui a changé ma vie. Ce jour-là, je me voyais morte, à treize ans mon corps inerte, sur le sol. Ce jour-là, j’ai réussi à aller vers cette petite fille, j’ai réussi à lui prendre la main, lui parler, lui dire ce que je ressentais, essayer de renouer avec elle. J’ai réussi à l’emmener avec moi et quitter le chemin de l’enfer. Elle est venue, on ne faisait plus qu’un. C’était comme si elle était rentrée en moi. Ça parait fou, mais à ce moment-là, je me suis sentie différente, un autre moi et en même temps au fond, je savais que c’était le vrai moi. Je me suis senti renaître. Comme si l’enfant blessé, mort, était guéri et avait repris goût à la vie. J’avais accepté de vivre ma vie, je n’avais plus l’impression d’être dans un monde parallèle ou de vivre une autre vie, ni de survivre. Cette sensation était très étrange, magnifique, tellement forte, réconfortante, et si vitale. Je m’étais accepté !
J’aime beaucoup cette phrase de Marlène JOBERT : “Guérir de son enfance, c’est donner à l’avenir toutes ses chances”.
Une fois que j’avais accepté ce qui m’était arrivé, que j’ai arrêté de me demander, pourquoi, je me suis plutôt dit : ok, accepte que ça t’est arrivé, comment passer au-delà et surmonter, comment vivre avec, sans trop de douleur ? Je me suis dit : sers-toi de tes malheurs pour te construire, pour te forger, pour grandir. Car de toute façon, tu sais que la vie n’est pas un long fleuve tranquille !
Parfois, il faut un certain temps pour accepter les choses, les digérer pour continuer. C’est le cas en ce moment, je viens de perdre l’homme de ma vie, après une lutte contre deux cancers en moins de deux ans et demi. Ce n’est pas facile, c’est même plutôt dur. Je sais qu’il va falloir du temps. Vivre sans mon amour, c’est compliqué, à cette heure cela me parait même impossible. Mais la vie continue malgré tout. Pour moi, pour notre fils, pour lui aussi, je sais qu’il faut continuer et avancer avec ou sans lui. De toute façon, il sera toujours avec nous, car il est et restera mon amour éternel.
Autre expression que j’aime : “Ce qui ne te tue pas te rend plus fort”. Je crois bien que c’est vrai !
Avec Fabienne, j’avais guéri de mon enfance et de mon adolescence, mon avenir avait donc toutes ses chances et depuis ma quarantaine, je saisis toutes les occasions de faire de ma vie, la plus belle qui soit.
Depuis ce jour, l’envie de mourir n’est plus en moi ni ces questions insolubles. Parfois, l’idée traverse encore ma tête quelques fois, mais je la chasse à grand coup de pompe dans le cul. Je suis moi, et c’est tout ! Avec le temps, je peux même dire que je suis contente, d’avoir vécu, toutes ces choses difficiles même horribles dans ma vie, je peux même dire MERCI ! Merci, à celui qui m’a violée, ou ceux qui m’ont insultée, méprisée, agressée, à la vie qui m’a fait vivre d’autres choses peu sympathiques. Merci à vous tous de m’avoir emmerdée, de m’avoir détruite, de m’avoir soutenue pour certains, de m’avoir bouffée la vie pour d’autres. Merci, car sans vous, sans tout cela, je ne serais pas moi, je ne serais pas comme je suis. Je ne me serais pas construite, pas reconstruite, pas forger ce caractère. Je n’aurai pas cette sensibilité, cette façon d’être, cette combativité, cette force, cette dynamique, cette résilience. Je ne serais pas qui je suis, aujourd’hui. Ce serait dommage, car au final, je suis fière d’être, moi.
Aujourd’hui, cette page blanche, je la noircirai, en étant moi-même, sans rien réinventer, avec une envie de dire, de délivrer un petit message d’espoir pour tous ceux qui ont dans leur vie cette envie de crever, qui n’ont plus ou pas l’envie de vivre, ceux qui se sentent comme une merde ou moins qu’une merde, leur dire qu’il est possible que ça change, qu’il est possible d’avoir envie de vivre, et même qu’il est possible d’être heureux. Je ne dis pas que c’est simple, je dis que c’est possible.
Il faut arrêter de vouloir toujours autre chose, de vouloir l’inaccessible, de vouloir oublier, d’être toujours insatisfait. Il faut accepter, être gentil avec les autres et avec soi-même, capter et saisir les petits instants de bonheur, souligner les instants de gratitude, faire avec ou faire sans, s’aimer soi, partager, dialoguer, échanger, se protéger. Il faut savoir apprécier les moments simples de la vie, comme une bonne bouffe, un bon verre, essayer de rendre la vie pleine de joie, de quiétude, avoir de l’humour, des moments à soi. Il faut relativiser.
Cette page blanche, ma chère Laurence, je vous la rends avec ce petit texte :
“A quoi bon réinventer une vie, j’aime celle que je vis, j’essaie de profiter de chaque instant, d’en tirer les meilleurs moments, de ne retenir que les instants heureux, et de transformer les instants malheureux en force pour continuer, car aujourd’hui, j’en suis sûr, la vie est belle et vaut d’être vécue”.
Toutes mes amitiés.

De Jacques


Pianiste

Il est noir, immense
Petit dans son monde
Monstre tout de même
Géant aux dents blanches et noires
Bouche ouverte, chauffant l’adresse
Il est rock, il est pianissimo
Il est Leon Russel, il est Lili Kraus
Enfin, avec la magie du talent, il est tout

Gould et Bach voguent dans l’espace infini
Prélude et la Fugue en do majeur
Dessiner l’humanisme et l’âme
Pourtant Glenn Gould n’est plus, mais plus vivant ailleurs
L’immensurable pianiste
Recherche-t-il toujours une route vers le cœur des autres?

Jeune, petit j’aurais pu pianoter
Prendre des cours
Avec bonne sœur gentille
Ma peur aussi grande que l’autre était pianiste
Y aller est mon rêve de maintenant
Jouer du Bach, du Mozart ou du Chopin
Et être bon, irréellement bon
Tourner comme le globe
Sourire de plaisir devant des foules
Et leur faire plaisir

Jouer du piano
Pour moi, pour eux
Pour que cesse la laideur
Soulager les maux
Leur imprégner de notes
Peut-être aussi de mots
Calfeutrage hermétique
Pour que le beau reste
Et le graver, sillons par sillons
En l’écoutant jour après jour
En murmure ou à tue-tête
À s’en saouler le cœur.


Poème de Laetitia Ita Sioen, « Cicatrices » proposé par Françoise T


Mes cicatrices ont tracé mon armure,
comme une allégorie
de mes instants de vie.
Les vergetures qui ont donné la vie,
craquelées sur mes hanches
des traces de l’enfantement.
Écorchés les genoux,
balafre ligamentaire,
aventures des champs,
des villes, sous mes pieds.
Le trait s’est dessiné
finement dans mes sourcils
petite signature
D’une chute accident
De l’enfant acrobate.
Mais la plus belle d’entre toutes mes plaies
est celle que je soigne sans arrêt
et qui saigne parfois encore
lorsque mon cœur s’emballe
et fait battre en cascade la mesure de mon être.


Poème de Cécile Guivarch, « Sans abuelo petite », proposé par Françoise T


La frontière est une ligne invisible.
D’un côté la France de l’autre l’Espagne.
Et ce n’est plus la même langue.
Même les arbres parlent la leur.
Un mélange de vent et d’océan dans les branches.
Ils se coupent la parole, branches entremêlées.
La frontière c’est une montagne qui nous monte sur la langue.
Elle se fait lourde et puis légère.
Coule dans les rivières se déverse dans l’Atlantique sans faire de vagues.
Les odeurs surtout.
Eucalyptus, champs de maïs, océan mêlés.
Ici ou là-bas chaque sens est en éveil.
Mais qu’est-ce qui change vraiment au fond ?
Mes cousins parlent galicien.
Je leur réponds en français.
En espagnol.
Une barrière de langue.
Nous ne vivons pas sur la même bande de terre.
Mais nous sommes de la même lignée.

*****

Partout on pourrait se sentir chez soi mais nous ne le sommes pas.
Nous sommes d’ici et d’ailleurs, mais on nous fixe quelque part.
Chacun doit venir de quelque part et qu’est-ce que cela veut dire ?
D’où je viens, si je suis née dans un village où aucun de mes ancêtres n’est passé ?
Est-ce que je viens du pays de ma mère ou est-ce que je viens de celui de mon père ?
Est-ce que je viens de là où je vis ?
Un pays, une ville, un quartier, une maison bien précise.
Chacun demande d’où nous sommes.
Chacun cherche des signes, un accent, une peau, des yeux.
Ne devrions-nous pas être de partout,
d’ici et de là-bas sans rien qui nous distingue ?



Vous êtes d’accord avec moi: ces textes ne sont-ils pas touchants à leur manière?
C’est en ça que l’écriture vaut le coup d’être tentée. Il n’y a pas à se poser de questions! 

Portez-vous bien et surtout prenez soin de vous!
Soyez heureuses et heureux.

J’en profite pour souhaiter une belle fête à toutes les MAMANS (Fête des Mères en France le 30 mai): vous le valez bien!! Et au passage à toutes les Mamans du monde!



Je vous souhaite une belle semaine.

              Créativement vôtre, 

Laurence Smits, LA PLUME DE LAURENCE  
 

Laurence Smits

Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

1 commentaire

lucette smits · 29 mai 2021 à 15 h 21 min

Je veux remercier Karine. Je me reconnais dans son écrit. Ce texte elle l’a écrit avec ses tripes. On sent l’émotion, la souffrance dans chaque phrase. Je me suis reconnue, dans la vie “pourrie” que j’ai eu pendant des années, et pourtant j’aime la vie plus que tout. Oui Karine, toutes les souffrances, les injustices, les coups, les complexes m’ont forgée, m’ont fait devenir celle que je suis aujourd’hui. Je fuis maintenant tout ce qui est négatif, et à chaque situation difficile que je vis encore aujourd’hui, d’un revers de pensées positives, je me dis “Ca ira mieux demain”. Et c’est vrai, allons vers le bonheur à tout prix, et tant pis pour ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas comprendre. Merci Karine, vous êtes ma sœur de cœur…

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