Voici vos textes. Je vous en souhaite une belle lecture.

De Dominique P

Souvenir de vacances

Cette année-là, mes parents m’avaient envoyée passer les vacances d’été à la campagne, chez la grand-tante Célestine. Elle habitait une petite maison, un peu à l’écart du village et avait pour voisin un homme qui, selon la rumeur, vivait seul et ne parlait qu’à ses roses.

J’avais 10 ans et l’idée de passer deux longs mois loin de mes proches, entre une vieille taciturne et un bonhomme fou, ne me séduisait guère ; mais dotée d’une nature peu rebelle, je fis contre mauvaise fortune, bon cœur.

N’ayant aucun copain de jeux, je passais mon temps dans le jardin à observer, loupe en main, la vie du Micro-cosmos. Mon père, entomologiste de métier, m’ayant initiée très jeune à cet exercice, m’avait offert un petit kit composé de divers accessoires dont cette loupe et un petit appareil photo, que je trimballais partout.

Un jour que j’égrenais mon ennui en comptant les moutons célestes, mon attention fut soudainement captée par le vol gracieux d’un grand papillon multicolore. Il se posa sur une fleur et ses ailes s’ouvrirent largement, offrant à mon regard ébahi une multitude de couleurs telle la palette d’un peintre. Je voulus capturer cette image, mais il ne me laissa pas le temps de saisir mon Polaroid.

S’élevant dans les airs, il disparut. Mes yeux le cherchèrent pendant de longues secondes puis l’aperçurent à nouveau ; je m’approchai mais n’eus pas plus de chance que la première fois. Une folle poursuite commença alors et j’ignore combien de temps s’écoula avant que l’objet de ma convoitise ne s’accorde une pause un peu plus longue me laissant enfin le loisir d’immortaliser l’instant.

Je savourais ma victoire et imaginais déjà la fierté de mon père à la vue de ce cliché, lorsqu’une voix bourrue me sortit de ma rêverie. Hébétée, je levai la tête… où étais-je ? Un homme se tenait devant moi, les poings sur les hanches et me fixait d’un air interrogateur. Je compris brusquement que j’étais entrée sans m’en rendre compte…dans l’antre du fou, mais avant que je n’aie le temps d’ouvrir la bouche, celui-ci me questionna d’un ton courroucé. Il soupçonnait que ma présence soit une tentative d’espionnage de la part de « la vieille bique d’à-côté » ou des bigotes du village qui racontaient à qui voulait l’entendre que des choses bizarres se passaient chez lui, que ce n’était pas normal de vivre à l’abri des regards si on est honnête homme. Une fois sa contrariété apaisée, je lui racontai mon aventure en l’assurant que je ne m’appelais pas Mata-Hari et que ce papillon était le seul instigateur de notre rencontre. Nous en rîmes de bon cœur tous les deux.

Il me proposa de revenir à ma guise, lui rendre visite à condition de n’en souffler mot à personne car il tenait par-dessus tout à sa tranquillité. Je promis et je revins le lendemain puis les jours suivants. J’annonçais mon arrivée en frappant à la porte, trois coups auxquels il répondait d’une voix grave : ” tire la chevillette et la bobinette cherra ” et nous fîmes peu à peu plus ample connaissance. Il aimait le théâtre et la littérature, j’étais intarissable sur la nature en général et sur les insectes en particulier. Les heures partagées me semblaient toujours trop courtes … comme j’aurais aimé que le temps suspende son vol.

Un après-midi, il ne répondit pas à mon appel, ce qui m’inquiéta et je me mis à sa recherche dans le jardin. Je finis par découvrir un petit atelier caché derrière un bosquet. J’entrai et ce que je vis me laissa sans voix : divers décors, costumes et accessoires envahissaient le lieu. Par la fenêtre, j’aperçus mon ami dans une vaste roseraie ; il semblait affairé et ne m’avait pas entendue. Je l’observai un long moment puis d’un pas décidé, je le rejoignis et lui posai la question qui me brûlait les lèvres : ” Voudriez-vous me dire pour quelle raison vous peignez ces roses ? “

Alors, il me raconta tout.  Un projet théâtral… on avait sollicité son aide pour la scénographie. Il avait imaginé une transformation de sa roseraie en un décor permanent et résistant à l’usure du temps. Un peu chimiste à ses heures perdues, il avait développé une peinture protégeant les pétales de la flétrissure …les derniers essais étant concluants, il passa à l’action. Le décor serait grandiose et prêt à temps pour accueillir les comédiens.

Il avait gardé précieusement le secret afin de m’en faire la surprise, le moment venu.

La pièce fut jouée à plusieurs reprises devant un public enthousiaste. La méfiance des villageois à l’égard du bonhomme battit en retraite et l’on railla gentiment Célestine et sa bande à propos des suppositions farfelues échappées de leur imagination fertile. Il n’y avait là ni Barbe-bleue, ni Landru d’aucune sorte.

A la fin de l’été, je rentrai chez moi, le cœur et l’esprit emplis de merveilleux souvenirs. Ce furent mes plus belles vacances. Ma bonne étoile avait les traits d’un papillon qui, en saupoudrant mon cœur d’enfant de sa poussière magique, enfanta au milieu des roses une vocation qui me nourrit toujours aujourd’hui : auteure de livres pour la jeunesse.

Ne dit-on pas que les plus belles choses de la vie naissent dans les roses… ?

De Dominique B

Elle aimait se balader sur les sentiers couverts de fleurs sauvages. Les jaunes, les mauves, les rouges se mêlaient dans un joyeux brouillamini. Elle souriait heureuse de cette journée de congé. Elle vivait seule mais savait profiter de la vie. « Revenue de loin » disaient ses amis, elle savait savourer chaque instant.

Sa guitare en bandoulière, des notes de musique trottaient dans sa tête ; bientôt un texte fleurit sur ses lèvres jolies. Il parlait d’amour, de tendresse, de joie de vivre et de la terre qui tournait, emportant dans sa course les pensées tendres de tous les amoureux. Elle pencha la tête vers le ciel bleu et laissa la chaleur du soleil envahir tout son être. Elle tendit les mains au-dessus de sa tête pour faire un petit pas de danse. Le monde était merveilleux.

Elle rit soudain, sans raison, le temps était doux et aimant. Elle sentait le parfum envoûtant des mimosas, entendait le bêlement des chèvres, les cloches des vaches, les aboiements des chiens comme un message du bonheur d’être là, ici et maintenant. Elle arrêta son pas un instant et emplit ses yeux des herbes folles qui dansaient sous le vent printanier, des papillons bleus, jaunes, blancs qui voletaient de-ci, de-là, dans une farandole désordonnée. Elle écouta le bourdonnement des abeilles comme une invitation à déguster le pain frais qu’elle avait glissé dans son sac.

Elle regarda encore autour d’elle et remarqua un petit coin douillet lové sous les branches d’un chêne immense, aux branches noueuses et accueillantes. Son pas léger atteignit rapidement l’abri du géant et elle s’assit, gracieuse, remerciant encore le ciel, la nature, la vie d’être qui elle était, où elle était puis croqua dans le pain qui délivra sa saveur douce et salée. Encore une fois, elle sourit. Elle était là, et ça lui suffisait.

De Michel

Ode à la Grande Rue Lavalloise

Vas tu me reconnaître

Toi qui m’as vu naître

Malgré les années passées

Moi je ne t’ai pas oubliée

C’était dans les années cinquante

Leurs souvenirs m’enchantent

Au temps béni de l’insouciance

Celui de ma prime enfance

Je me revois avec mes copains
Luc, Henri et Martin
Sur le trottoir on jouait aux billes

On se foutait bien alors des filles

Je me souviens des échoppes d’antan
Celles de tous ces commerçants

Qu’alors j’ai bien connus

Aujourd’hui tous disparus

De l’épicerie où pendaient
Sous divers crochets
Bon nombre de gibiers
Pour les faire faisander

Mais aussi de la boulangerie
Ou j’allais tous les jeudis

Acheter un pain au chocolat
Que je partageais ou pas

Avec le paon un peu fou

Qui faisait alors la roue

Au jardin proche de la Perrine

Vraie montée d’adrénaline

J’entends encore la musique offerte
S’échappant d’une fenêtre ouverte

Pour répandre ses flonflons
Sortis des poumons d’un accordéon

Le bruit des sabots des chevaux
Tirant des éboueurs le tombereau

Les cris de Marie peaux de lapins

Pour ses récoltes clochette en main

On chantait cette chanson débile

Les filles à la vanille
Et les gars au chocolat
C’est bien fini tout ça

Maintenant l’ancienne boucherie
Est occupée par une friperie
La boutique de l’horloger
Par un lavomatic est remplacé

Derrière les rideaux de la boulangerie
Plus de pains ni de pâtisseries
Dorénavant un tatoueur est installé

En place de l’épicerie du passé

Seul encore subsiste
L’ancien café du buraliste

Transformé en bar karaoké

Anachronisme pour le passé

Tes maisons en colombage

Témoignages de ton grand age

Font toujours la renommée

De ton si beau quartier

A l’aube de l’adolescence

Ce fut une grande souffrance

Pour un HLM de te quitter

Alors ma peine je l’ai cachée

Je te retrouve ma rue

Les souvenirs en moi affluent

Tu as beaucoup changé

Mais je ne cesserai de t’aimer

De Nicole L

Dis, quand reviendras-tu ?

Pour que tu m’aimes encore

J’ai eu beau crier « Ne me quitte pas »

Tu me répondais « Il faut savoir quitter la table quand l’amour est desservie »

Dans ma tête, cette question « Que serais-je sans toi ? »

T’ai-je aimé à en perdre la raison ?

Une évidence que je t’écris « Je t’aimais, je t’aime, je t’aimerai »

Suis-je atteinte de la maladie d’amour ?

Non, je ne regrette rien

Ton nom fait encore tourner tous les moulins de mon coeur

Quand on a que l’amour, que faire avec ce vide ?

Les plus beaux souvenirs vont-ils s’évaporer ?

Tu me diras qu’avec le temps, mon sourire reviendra

Qu’il me suffira d’aimer encore

Je t’imagine habitant toujours mon décor mais

Je sais bien qu’ailleurs ira battre ton coeur

Peut-être n’ai-je pas su te parler, pas assez pour te retenir

Même tout donner n’est pas forcément suffire

Où me mènera le vent ?

Elle est où mon étoile ?

Quand aura lieu l’éclaircie dans mon ciel ?

Suis-je à un carrefour où je dois te regarder t’éloigner sur ta route pendant qu’un autre chemin se dessine devant moi ?

Une amie m’a prêté un livre, elle m’a dit « Tiens mon amie je te prête un livre « L’étreinte des vents » d’Hélène Dorion. Tu t’y reconnaîtras et elle t’aidera à renaître si tu acceptes de plonger loin à l’intérieur de toi et faire face à ta blessure. La vie reprendra ses droits. »

De Claudine

A CHACUN SA ROUTE        

-Oui, Serge, j’arrive !

Il est 20 heures en ce mois de juillet, le ciel est limpide, la soirée sera magnifique. Tout est réuni pour faire de la réception où j’accompagne un ami, un moment de détente et de plaisir. Serge, ou plutôt désormais Sergio, souhaite être vu au bras d’une femme, pour ne plus donner prise aux rumeurs qui circulent à son sujet.

-Mamma Mia, quelle beauté ! Tu vas faire tourner les têtes, Mia Cara. Tu aurais un grand succès dans le mannequinat.

-Et toi, tu es toujours aussi élégant. Quel dommage…

Je suis son rire léger et monte dans sa voiture de sport ; nous prenons la direction de la banlieue parisienne. Il m’a expliqué, lorsqu’il m’a convié à l’accompagner, que dans ce petit manoir situé non loin de la capitale, il y aura la crème du « tout Paris », que notre hôte est un homme jeune et charmant, réservé et discret, célibataire, issu d’une grande famille franco-anglo-saxonne.

L’événement, exceptionnel a pour but de venir en aide à des œuvres charitables. Le propriétaire de ce manoir, qui se prénomme Christopher, reçoit peu lorsqu’il est en France. D’où l’importance d’être là, comme le dit Sergio de sa voix inimitable.

J’aime la vie de ce tout Paris qui sait lier plaisirs et business.

Je connais, depuis mon lancement dans ce microcosme, les codes qui régissent les relations de ces milieux mondains. Des relations sociales dans lesquelles les conversations se limitent, fréquemment, à ce qu’il y a de plus superficiel. L’objectif de ces rencontres est avant tout de rassembler des personnes influentes dans le monde de la mode, de la musique, mais aussi des professionnels de l’art et des célébrités de tous bords. De quoi satisfaire mon goût pour les mondanités.

Pour l’occasion, on enfile son plus beau costume ou sa plus clinquante robe de créateur. Et chacun cherche à briller, par sa culture, son argent, sa vêture. Chacun tente d’élargir son réseau social ou professionnel, d’aborder de nouvelles personnes ou encore de découvrir un lieu prestigieux.

A notre arrivée, nous sommes surpris de constater qu’il n’y a pas la foule habituelle. Ce qui n’étonne pas Sergio.

-Christopher préfère la qualité à la quantité ; c’est un amour d’homme, cultivé, raffiné, le genre d’homme qu’il te faut rencontrer absolument. Pour ta carrière, cela va de soi.

Ce commentaire de mon ami me fait sourire tant il met de conviction dans ses quelques mots. J’aime le luxe discret, ainsi que les gens qui ont de l’érudition. Venant d’un milieu modeste où tout est compté, je me suis inventée une vie à l’opposé de la réalité. De ma réalité. C’est la condition sine qua non pour réussir dans ce métier. Depuis mon ascension fulgurante, il m’en a fallu du courage pour être reconnue et acceptée. J’exerce le métier qui m’a attirée depuis l’adolescence.

Maman est heureuse de ma réussite, elle m’a toujours soutenue pour que ‘j’arrive’ comme elle dit ; je l’aime mais elle dépare dans le paysage de ces Marie Chantal qui savent tout. J’ai un peu mis de côté le milieu de paysans d’où je viens ; je n’en ai pas honte, non, mais il détonne dans ce nouvel univers que je me suis créé.

Quelques visages connus, dont certains ont, comme moi, un peu falsifiés leur parcours en s’inventant une histoire, se pressent autour du superbe buffet, tout en palabrant. La valse des duperies, ou chacun y va de son discours qui se veut policé. Pour être dans la ‘norme’, j’ai modifié mon prénom ; Marcelle, franchement, vous connaissez une Marcelle qui fait carrière dans une grande maison de couture ? Depuis que l’on me prénomme Marcia, j’ai un certain succès dans ce genre de soirées où je suis fréquemment invitée. Ce soir, je ne connais pas l’homme qui nous reçoit, je ne suis qu’accompagnatrice de Sergio ; ce beau Serge qui fait tourner la tête des femmes. Elles peuvent la tourner leur tête, il ne le verra même pas. Lui aussi s’est glissé dans une peau qui n’est pas la sienne, mais il est si drôle que tout le monde l’adore et lui au moins il n’hésite pas à parler de ses origines modestes ; il en joue même, comme beaucoup de bobos.

En attendant de faire la connaissance de Christopher, si apprécié si j’en crois les commentaires flatteurs des personnes présentes, je laisse mon regard se perdre dans le vaste salon. J’admire cette magnifique demeure de style renaissance. Serge n’a pas exagéré, tout est raffinement, sobriété, harmonie, tant pour le décor, que pour les peintures, les sculptures. Je reconnais là, la signature d’un homme qui a vécu depuis toujours dans un milieu aisé. Il est l’un des rares Français qui a fait fortune dans la péninsule arabique, auprès d’émirs qui ont comme passion les faucons et les chevaux. J’ai eu l’occasion de faire un petit voyage au Qatar pour accompagner l’un d’eux. Distingué et arrogant, très généreux aussi. Ce dernier m’a parlé de ce Français qui est adulé dans ce pays où la fauconnerie est un art ; il m’a expliqué avec éloquence et admiration que mon compatriote est passé maître dans l’affaitage et qu’il est devenu indispensable de l’avoir avec soi. Ce qui est la preuve d’une véritable reconnaissance, venant de ce personnage hautain.

-Un fils de riche famille, m’a-t-il dit, dont les parents sont propriétaire d’un château où ils élèvent des rapaces, et possèdent une écurie. D’après ce que je sais, il aurait ses entrées dans « la Firme ».

C’est dire que pour l’émir, c’est une carte de visite qui vaut son pesant d’or. J’attends de le rencontrer cet homme dont tous s’accordent à vanter le charme, la délicatesse et les mérites. Mécène avisé, il soutient des groupes d’artistes et s’intéresse à la mode. Il a aussi un fort investissement dans le caritatif. Je n’ai jamais vu de photos de lui à la une des journaux. Ce qui renforce ma curiosité. Je n’en ai rien dit à Sergio mais mon acceptation a un petit côté intéressé. Ce qui l’aurait bien amusé et je l’entends me dire avec sa voix fluette et rieuse : « Mais ma Chérie, il peut me plaire à moi aussi ».

Je sors dans le parc aux arbres séculaires, propice à la méditation, je réfléchis à mon parcours de jeune femme modeste et je n’en suis pas peu fière. Depuis mon intégration dans le saint des saints de la maison de JPG en tant que styliste, le temps a filé comme une météorite. Mais il y a encore tant à faire pour être en première ligne des journaux féminins. Dans ce milieu, c’est une foire d’empoigne, il est donc souhaitable de rencontrer les bonnes personnes pour progresser.

Je suis sous le charme du lieu, une agréable odeur de roses enveloppe la nuit, le clapotis de l’eau émergeant d’un grand bassin berce mes pensées, les massifs sont soignés et tout respire la beauté, le calme, l’élégance. Mon œil avisé me fait voir, grâce aux nombreuses illuminations, les formes et les couleurs harmonieusement associées. La lune et les myriades d’étoiles qui inondent la voute céleste participent à la féérie. Je devine cet homme qui a vécu toute sa vie dans un univers raffiné. Loin de mon univers de jeunesse.

J’aperçois un petit groupe animé, joyeux, et il me semble bien entendre le prénom de notre hôte. Je m’avance, et m‘assois sur un banc de pierre, derrière un bosquet aux effluves enivrantes. D’où je suis, je surprends les conversations ; curieuse, je m’isole encore plus pour entendre le maitre des lieux raconter l’histoire, qui a changé le cours de sa vie oisive dit-il ; il explique à ses invités son parcours atypique. Sa voix est sobre et naturelle.

-Une nuit, je rentrais de mon club, au volant d’une Bugatti… un homme garé sur le bas-côté de la route faisait de grands signes. Il était vêtu d’une dishdash blanche ; il ressemblait à un grand oiseau battant des ailes ; impossible de le rater dans la nuit noire… Je me suis arrêté pour l’aider. Je n’ai jamais eu peur des malfrats et mes connaissances en arts martiaux sont mes meilleures armes. Il m’a parlé dans un français impeccable. Sa voiture, une Ferrari dernier cri, venait de tomber en panne. Lui qui ne voyageait jamais sans son chauffeur était totalement affolé de se retrouver seul en pleine nuit dans une forêt. Je me suis mis à la place du conducteur et j’ai vite repéré la panne. Réservoir d’essence vide. »

A cet instant, j’entends les auditeurs de Christopher qui éclatent de rire. Rires moqueurs évidemment, pas très sympathiques pour le propriétaire de la Ferrari. Ils s’esclaffent et veulent connaitre la suite de l’aventure, moi aussi.

-Comme vous venez de le faire, nous avons, ensemble, rit de bon cœur. La glace était brisée. Je lui ai proposé d’aller à la station la plus proche pour chercher un bidon d’essence. Et pendant le trajet, nous avons beaucoup parlé. Il m’a dit qu’il élevait des faucons, dont le prix était exorbitant, ceci dans le but de les voir voler pour le plaisir. Simplement. C’est un sport dans les Emirats, et c‘est à celui qui aura les plus beaux volatiles, qui seront les mieux dressés pour les compétitions. Je lui ai dit que mes parents possédaient des aigles et des éperviers depuis des générations. Que j’étais entrainé pour les faire voler ».

Je ne vois pas les invités de Christopher mais je les devine sous le charme ; leurs questions fusent dans tous les sens. Désireux – comme moi – de connaître la suite. Christopher parle en français et en anglais. Sa voix est claire et posée. De quoi retenir l’attention de ses admirateurs. Je comprends parfaitement ses mots, l’anglais fut l’une de mes matières préférées au lycée. Il poursuit en expliquant la suite de son épopée.

-Pour me remercier de l’aide que je venais de lui apporter, l’émir m’a convié dans le luxueux hôtel ou il a élu domicile quand il vient à Paris. Il a une idée à me soumettre m’a dit-il. Vous me connaissez, je suis toujours intéressé par la nouveauté, j’ai accepté illico.

De ma cachette, à cet instant, je perçois chez notre hôte un sentiment de fierté. Sa voix s’enflamme.

-Lorsque j’ai rejoint cet homme dans sa suite, il m’a parlé de son désir d’inclure à son équipe, ce qu’il a appelé un étranger. Ma connaissance des rapaces est pour lui un argument qui le conforte dans cette décision. Auquel s’ajoute mes origines anglaises. J’ai évidemment répondu favorablement à cette proposition insensée. Ses exigences sont drastiques, car il en va de l’honneur du propriétaire de ces oiseaux de proie. Chacun veut être le meilleur. Pas question de faire dans l’amateurisme. Je lui ai demandé un délai, en lui expliquant que mes affaires me retenaient des deux côtés de la Manche. Il a accepté sans hésiter, sachant lui-même de quoi il en retourne. Dès cet instant, chaque jour est passé à la vitesse des faucons fendant l’air dans la gorge qui sépare les mamelons des montagnes arides où cet oiseau est roi. Quelques mois plus tard, je faisais des allers-retours entre Dubaï, Paris ou Londres.

L’un des invités lui pose une question indiscrète concernant les conditions financières de la transaction. Si je suis surprise par une telle question, je le suis également de constater que la voix qui répond change nettement de registre d’intonation. Un agacement manifeste donne un ton rauque et populaire à la voix si posée. L’indiscret rentre dans les rangs en s’excusant. Je mets à profit ce moment pour m’avancer vers eux. C’est la semi-obscurité à cet endroit, malgré les éclairages d’ambiance. Mon arrivée ne surprend personne. Je me présente simplement, et n’en dit pas plus malgré les mots forts aimables qui m’accueillent.

Un échange muet s’installe entre le fauconnier et moi. Je suis bousculée, incapable de réagir. Il est bien tel que Sergio l’a décrit. En moi, se télescopent de nombreux souvenirs et je revois avec encore plus d’acuité, que lors de mon passage solitaire dans ce parc, mon enfance, ma famille, ma vie dans ce village isolé. Je me souviens que j’avais peu d’amies et peu de garçons trouvaient grâce à mes yeux. Un ou deux sortaient du lot et j’avais pour l’un d’eux un attachement certain. Je suis là, muette mais peu de personnes s’étonnent, toutes occupées à boire les paroles de cet homme élégant. Il me propose, à la surprise générale, de l’accompagner jusqu’à la serre, proche.

Un grand moment se passe avant que l’un de nous ne rompe le silence. 

-Marcelle ? Tu es là ? tu es magnifique !

-Et toi ?

-Je suis chez moi.

-Oui, je sais, j’ai entendu ta conversation et tes explications concernant ta reconversion.

L’ironie du propos ne lui échappe pas. Le silence s’installe à nouveau, pesant, gênant. Je ne peux m’empêcher d’être acerbe.

-Je comprends maintenant pourquoi tu as quitté la région et pourquoi tu nous as laissés, moi, mais surtout ton père qui a dû gérer seul son garage. Tu faisais moins le fanfaron lorsque tu devais travailler dans le cambouis. J’ai toujours gardé la photo que j’ai prise de toi en mécano hirsute et torse nu. Quelle sacrée différence avec ta tenue d’aujourd’hui. Je te félicite pour ton anglais, les heures que j’ai passées à t’aider pour que tu progresses dans cette langue ont porté leurs fruits.

Je ne m’arrête plus. Je veux comprendre. Lui garde, calmement, le silence.

-Tu n’as jamais approché, à cette période, le moindre rapace à ce que je sache ?

Enfin, il s’exprime :

-Ne soit pas aussi méchante ; j’ai profité de cette opportunité pour quitter ce boulot que mon père m’avait imposé. Lorsque j’ai rencontré Moktar, j’avais emprunté une Bugatti en réparation au garage. Et pour moi, il était facile de détecter une panne sur sa superbe Ferrari.

-C’est vrai qu’une panne d’essence n’est pas bien compliquée à réparer.

-Tu as raison, je n’avais jamais approché de rapaces. J’ai cherché à me former pour ne pas rater cette occasion inespérée. J’ai eu l’immense chance d’être accepté dans l’équipe du Puy du Fou. Ceci m’a permis de me former à la fauconnerie. De quel droit me reproches-tu ce que je suis devenu ? Mon père, je l’aide et il vit bien. Si tu rentrais plus souvent au village pour voir tes parents, tu le saurais. Tu te sens à l’aise dans ton nouveau rôle ? Je te félicite ma chère « Marcia », pour ton parcours que j’ai suivi depuis le début. Serge m’a parlé d’une belle femme qui devait l’accompagner. Je n’ai pas pensé à la Marcelle vivant au fin fond de la Vendée. Si agréable à regarder et aussi à entendre. Loin du comportement de ce soir. Moi, je suis ravi de te revoir. Tu sais, nous sommes tous à la recherche du mieux vivre. Toi, moi, Sergio et combien de ceux qui sont ici. C’est la vie !

Je l’écoute, je sais qu’il a raison, et qu’il n’a rien fait de mal, sinon de s’inventer une vie qui n’est pas la sienne. Comme moi. Dois-je le juger ? non et pourtant je le plante là sans plus d’explications. Quelques mois ont passé depuis cette soirée mémorable, je fais la une d’un magazine féminin. Enfin. Le lendemain de la parution, je reçois une magnifique gerbe de roses rouges, accompagnée d’une invitation au manoir. Un mot écrit en anglais l’accompagne.

« Every day is a great day and all the innocuous little things in life remind us that each moment deserves to be lived intensely and to be inscribed in our memories, leaving aside the past, to move forward towards tomorrow. »

Je souris, comme il a dû le faire en écrivant ce message, et je sais que je vais le revoir.

*Chaque jour est un grand jour et toutes les petites choses anodines de la vie nous rappellent que chaque moment mérite d’être vécu intensément et d’être inscrit dans nos mémoires en laissant de côté le passé, pour avancer vers demain.

De Jacques

Ghetto

Sur la joie, la musique, l’euphorie

Une danse, la dernière

La première ailleurs

Slam de cris, de pleurs

Dessiner une phrase à main levée

Comme pour renoncer

À la vie et à la mort

Ou s’élancer vers le vide de trop plein

Observer les bruits de la ville

Ceux qui passent, ceux qui restent

Gavés, gravés dans la mémoire

Le tatouage de la différence

Sous de mauvaises raisons

La bonne fois pour toute

Comme sous la bénédiction

Des autres, ceux qui arment

Pour des perséides de bombes

Pour enfermer le ghetto

Le fermer encore une fois

Telle une cible dans le dos

Qui catapulte sur la route

Habiter la terre d’une terre sous voile

Un refuge, peut-être pas

Ciel noir, ciel de feu

Coloré par les braises

Et le mugissement

L’exode pour se battre contre la faim

L’exode pour vaincre la fin

Aide à mort, mort à l’aide

De ceux qui s’effilochent

De bonnes intentions et qui disparaissent

Dans un naufrage immense

De Louisiane

Une drôle de Paroissienne

Le Docteur Caplain ferme sa blouse et remonte les manches de sa chemise. La journée va être rude. Cinq cancers sans rémission à annoncer. Il n’aime pas ces journées-là. Douze années d’études et de pratique pour en arriver là. Il sait pourtant que cela fait partie de son métier. Il dessert son nœud papillon. Allez, pas de temps à perdre.

– Madame Périn ? Entrez, asseyez-vous.

– Bonjour Docteur, vous avez les résultats ?

– Oui.

– Qu’est-ce qui vous gêne ?

L’oncologue se racle gorge.

– C’est-à-dire que je ne sais comment aborder les choses avec vous … Vous êtes si …

– Je ne suis pas si terrible. J’ai un cancer et vous ne savez pas comment me l’annoncer, vous

voyez je vous facilite les choses !

– Effectivement. Votre foie est métastasé. Je ne sais d’ailleurs pas comment vous faites pour

tenir debout. Il faut vous opérer sinon la rate suivra. Le mieux serait une greffe puis une

chimiothérapie.

– Ah non, Docteur ! Je vous l’ai dit et redit. Pas d’opération. Rien. Je ne veux pas être soignée. Je ne veux pas trop souffrir, c’est tout.

– Vous souffrez déjà, vous en êtes au stade quatre. C’est déjà très tard.

– Pour le moment, ça me va.

– Mais vous avez déjà perdu douze kilos. C’est beaucoup. Vous allez continuer de fondre. C’est inévitable. Les métastases vont se propager ailleurs.

– Très bien ! Bonne nouvelle ! Il me reste combien de temps ?

– Difficile à dire … Quelques mois …

– Mais c’est formidable çà ! Je vais pouvoir tout préparer. Trier, donner, garder, jeter, écrire,

laisser tout en ordre. Je ne coûterai pas bien cher à la Sécu, ni à Curie. Je n’ai pas peur de la

mort. Je fais partie de ces personnes qui pensent que nous ne sommes que de passage. Et

debout quasiment jusqu’à la fin. Je vous assure c’est une excellente nouvelle, je suis très

sérieuse. A 72 ans, c’est très bien. J’en ai vu beaucoup, du bien comme du mauvais. J’ai

voyagé, pas autant que je l’aurais voulu. Ma vie est derrière moi. Mes enfants s’en fichent, ça

ne me rend plus triste. Mes petits-enfants ne se rendent pas compte. Je laisserai leurs

parents s’en charger. A la toute fin, je ferai une petite fête avec ceux que j’aime et qui

m’aiment. On fera circuler les cigarettes qui font rire, on boira du champagne, on écoutera

Mozart et John Lenon, ils danseront peut-être, on lira un texte de son choix, et puis chacun

rentrera chez soi avec un beau souvenir et ce ne sera pas triste. Pas de compte à régler avec

là-haut. Ceux qui veulent vivre à tout prix sont des égoïstes à tous crins, peureux de perdre

leur petite personne. Vous rendez-vous compte de la chance que j’ai pour une fois, pour la

dernière fois!

– Ce n’est pas mon rôle, moi j’ai à cœur de vous soigner, au mieux à vous guérir, vous

comprenez ?

– Et bien vous ne me guérirez pas ! c’est ma dernière volonté ! Je ne veux pas rester sur Terre. Je n’ai pas été une enfant désirée, je suis ce qu’on appelle un accident, et j’ai vécu avec ce fil rouge toute ma vie. J’en ai vu assez. Je vous l’ai dit dès notre premier rendez-vous, souvenez-vous Docteur …

– Je m’en souviens, mais à ce moment vous n’étiez pas si enjouée. Mon rôle est de vous

prévenir que si vous changez d’avis, il sera trop tard pour espérer une guérison. Je me dois de vous le dire.

– Vous voulez que je signe une décharge ? Foie foutu, n’insistez plus. Laissez aller. C’est mon

corps et surtout mon esprit. Je ne vais pas plus loin. Je suis une pessimiste et j’assume.

Respectez au moins ma volonté.

– N’y a-t-il pas quelque chose qui vous retient ?

– Mes dents se barrent. Un dangereux dictateur est à notre porte, un autre l’est au Moyen-

Orient, un porc se profile aux Etats Unis, lequel des trois déclenchera peut-être une guerre

nucléaire … Ah non rien ne me retient. Rassurez-vous !

– Je ne suis pas seul à décider de votre traitement. Je fais partie d’un collège d’oncologues

dont le rôle est de vous sauver à tout prix. Que vais-je leur dire ?

– Mais la vérité Docteur, la vérité : je ne veux plus vivre. Ce cancer me débarrassera de la case suicide. Une aubaine Docteur, une aubaine !

– Vous semblez en rire.

– J’en ris oui, ces trente dernières années ont été plus que pénibles, alors plus de foie, une

Aubaine, ma foi !

– Je suis obligé de vous donner un délai. On se revoie dans un mois.

– Un mois ? Mais c’est trop long un mois !

– C’est le protocole.

– Et après un mois … ?

– On verra comment la situation évolue. Rentrez chez vous et commencez vos rangements,

cela vous fera peut-être changer d’avis …

De Jean-Michel

L’effet mer

J’ai beau être écrivain public, je demeure incorrigible… J’ai toujours eu un certain humour propre qui transparaît au fil des pages… Quand je prends ma plume, j’ai toujours à cœur de conserver une encre sympathique et d’éviter tout délirium très mince, sans quoi tout s’effiloche : une seule lettre vous manque et tout est incomplet, j’en perds mon lapin, alors que j’avais essayé de lever un lièvre par ma prose. Mais n’est pas La Fontaine qui veut…ça coule de source !

Alors, il me faut, à nouveau me jeter à l’eau, lever l’encre pour partir en haute mer, affronter l’écume des jours, résister à la nouvelle vague et me fixer un cap. J’ai beau avoir le pied marin, la mise en jambe n’est jamais facile. Heureusement, j’ai le bras long, ce qui facilite l’écriture. Et enfin, j’arrive toujours à bon port et je peux mouiller, sans me retrouver en cale sèche…

De Luc

Situation étrange à Bielaznika durant le siège de Sarajevo en 1994

Bien que souvent isolé sur mon piton, je savais que très vite l’actualité pouvait me propulser au premier plan, au travers d’une déclaration à des reporters français mais aussi serbes. Il m’est arrivé à ce titre une expérience très intéressante et pleine d’enseignements.

Ce jour-là, nous étions assez nombreux au sommet de la montagne, mon équipe, six en comptant le spécialiste du renseignement du 13, un groupe de la Légion Etrangère pour assurer notre sécurité et un détachement de parachutistes qui effectuait une mission spécifique. En tout, nous étions une bonne vingtaine. Un nuage de poussière tout en bas de notre montagne attire mon attention. Un véhicule monte. Lorsque j’arrive à le discerner clairement, je constate qu’il s’agit d’une voiture civile non blindée et non tout terrain, donc ce ne sont pas les journalistes habituels, reconnaissables à leur 4×4 aux vitres blindées. Immédiatement, j’interroge le spécialiste du renseignement, qui me dit reconnaître ce véhicule. Il s’agit d’une équipe de télévision serbe venant de Belgrade. Qu’est-ce que cela signifie ? Le chemin est long pour arriver jusqu’à nous le long de ce chemin très caillouteux. Nous avons tout le temps de nous perdre en interrogations.

Enfin, la voilà cette voiture qui débouche sur l’esplanade devant notre bâtiment. Il s’agit d’une petite auto à la silhouette carrée, bien dans la tradition des véhicules des pays de l’Est. En sortent deux journalistes, une femme et un homme à l’aspect assez miteux. Ils ne sont pas armés, donc pas considérés comme hostiles. Leur hostilité résidant cependant dans leur caméra. En effet, ne faisant pas confiance aux journalistes français, il est encore moins question de faire confiance à une équipe serbe, qui vient probablement sur instruction. Je demande à chacun de ne pas communiquer avec les nouveaux arrivants.

Ayant enlevé mes différents attributs de grade, de nom et surtout d’appartenance à l’armée de l’air, je les laisse s’approcher. Une fois au contact, j’engage la conversation, et je ne juge pas utile de les empêcher de filmer, dans la mesure où nous ne leur parlons pas, afin d’éviter toute tentative de manipulation. Rapidement, ils ne semblent plus motivés pour nous filmer, je pense les avoir découragés. Alors, le spécialiste du 13 ème RDP attire mon attention sur le nouveau nuage de poussière qui vient à notre rencontre. Très vite, les véhicules sont identifiés. Il s’agit de l’un des généraux de l’armée serbe de Bosnie, le général Mladic, accompagné de certains de ses adjoints. Les véhicules s’arrêtent à proximité de celui des journalistes. Le général et l’un de ses subordonnés descendent du premier ainsi que quelques officiers du second. Les journalistes se sont mis en position pour filmer. Je n’ai aucun mandat pour recevoir qui que ce soit de l’un des camps belligérants. Je me tiens donc en retrait, montrant très clairement que je n’ai pas l’intention d’accueillir cette délégation même si à sa tête se trouve un général.

Ce dernier juge vite la situation et entreprend de faire le tour de la position. N’étant pas menaçant, ses adjoints non plus, je ne juge pas utile de leur en interdire l’accès. Cependant, je les fais suivre par un légionnaire d’origine serbe, lui demandant de se tenir à la distance nécessaire et suffisante pour écouter ce qui se dit. La conversation entre ces officiers serbes est édifiante. En gros le général dit : les Français sont là mais n’en n’ont rien à foutre. Ensuite, il revient se camper au milieu du terre-plein et attend que l’un d’entre nous vienne à son contact. J’interdis à quiconque de bouger. Alors, le journaliste serbe s’approche et me dit que le général désire me parler. Ayant pris précédemment les précautions nécessaires afin que les caractéristiques de mon uniforme ne puissent être utilisées à des fins de propagande proserbe, je m’approche. Le général me tend la main, j’en fais de même. Et commence un grand serrage de mains à la mode communiste sous l’œil de la caméra. Je n’apprécie pas et me mets à tourner, pour perturber la prise de vue. Mon interlocuteur me pose un certain nombre de questions que j’élude et il me fait constater que je suis particulièrement prudent. A l’une d’entre elles, je réponds que les montagnes de son pays sont très jolies et que j’apprécie d’avoir à m’y trouver. Il regarde les siens un peu interloqué et sourit. Je ne me sens pas particulièrement à l’aise, d’autant plus que le journaliste essaie de me coller le micro sous le nez. Je parle donc le moins distinctement possible tout en tournant, et la langue anglaise se prête bien à la non-articulation. Nous sommes donc tous à tourner sur ce terre-plein au sommet d’une montagne. Même si cela n’a pas duré très longtemps, j’ai eu l’impression d’une éternité. En effet, mes interlocuteurs sont aguerris beaucoup plus que je ne le suis à l’art de la manipulation et de la désinformation, donc je me sens dans cet entretien en position de vulnérabilité. Le général voyant toute l’hostilité passive que je manifeste à son encontre n’insiste pas trop. Il me dit au revoir et repart avec ses adjoints. La voiture des journalistes les suit dans la foulée. Je ne pense pas qu’ils puissent exploiter les images qu’ils viennent de faire. Cette visite me semble étrange et surréaliste.

Nous sommes vraiment dans une situation bizarre au milieu de belligérants qui peuvent investir notre position dans la mesure où ils ne sont pas hostiles, mais auxquels nous nous opposerons s’ils sont armés. Alors que je me perds depuis une heure en conjectures sur la signification réelle de cette visite, l’un des parachutistes attire mon attention sur un groupe d’hommes à pied qui monte la pente raide qui conduit à notre position. Nous identifions tout de suite un groupe de combat d’une dizaine de soldats serbes, cette fois armés. Immédiatement, je réunis les légionnaires et les bérets rouges et les fais se positionner face à la menace. Les intrus constatent que nous réagissons mais continuent leur progression. À ma droite les légionnaires, à ma gauche les parachutistes, échelonnés le long de la crête. Les armes sont clairement mises en position de tir. Ils montent toujours. Par contre, ils ne lèvent pas leurs armes. J’y suis particulièrement attentif, car s’ils ont ordre d’attaquer, il est fort probable que la première balle sera pour moi.

La tension monte très clairement. Le lieutenant, commandant le détachement de la 11ème DP, positionné à quelques mètres de moi, tenant son pistolet mitrailleur prêt, m’interroge d’un regard insistant et n’attend qu’un signe de ma part pour tirer dans le tas. Pas de panique, mais ça ne va pas tarder à urger ! Ils continuent de monter. Même s’ils ne sont pas directement menaçants, il n’est pas question de les laisser arriver avec leurs armes. Ils ne sont plus qu’à deux cents mètres. Les deux chefs de détachements légion et parachutiste guettent la moindre de mes réactions. J’ai clairement conscience de la décision rapide et lourde de conséquences, que je peux être amené à prendre à la moindre évolution de la situation. Les Serbes sentent que cela ne va pas tarder à dégénérer. Nous avons l’avantage de la hauteur, ce qui psychologiquement est confortable. Alors je vois le chef de groupe de combat serbe poser son arme, tous ses hommes en font de même, mais ils continuent de monter. Pour moi, cela est différent par rapport à mes directives. Je demande aux militaires français, tout en restant extrêmement vigilants, de ne plus les viser directement. Les Serbes arrivent à notre contact. Ils nous demandent de l’eau. Nous leur en offrons. Nous échangeons quelques paroles en restant les uns et les autres sur nos gardes, faisant attention à tout geste mal interprété, car après ces minutes de grosse tension, il faut revenir au calme psychologique. Puis, ils repartent par où ils étaient arrivés. Au passage, ils récupèrent leurs armes et disparaissent au bas de la montagne. De toute évidence, leur général les a envoyés pour nous tester. Je ne sais pas à quelle réaction il s’attendait. Par contre, je sais qu’il aurait suffi d’un détail, un petit incident, par exemple un soldat serbe qui trébuche en levant malencontreusement son arme de façon menaçante, et que j’interprète comme un déclenchement d’offensive pour que je fasse ouvrir le feu.

De Roselyne

Petit âne, Martin

Tu es un âne Martin, oui je suis un âne !

Quelle histoire, mon ami ! Je suis fou d’avoine.

Je suis l’âne Martin, celui qui trime

Celui qui par tous les temps s’échine.

Pourquoi t’appelles-tu, Martin ?

Bof, un nom qui ne rime à rien,

J’suis né sur une terre grasse

T’imagine la mélasse.

Mais, enfin, Martin c’est joli

Peut-être, mais c’est un peu pâli.

Tu ne peux savoir les sarcasmes

Que je reçois, mes yeux sont pleins de larmes.

Certains disent que je suis un âne bâté

D’autres, ne cessent de me flatter.

Martin, ne soit pas trop triste

Tu joues tes gammes comme un soliste.

Les enfants aiment tes yeux de velours

Pour eux, tu es comme un doudou nounours.

Martin tu as plus d’amis fidèles

Que tu ne crois, tu n’es pas rebelle.

C’est l’histoire qui te maltraite

Martin, ne bats pas en retraite.

Les hommes sont tes obligés

Ne soit pas trop découragé.

Tu sais, Martin il y a des Martin célèbres

Martin Luther King engagé pour le peuple noir

Martin Gray, écrivain, survivant des ghettos

Martin Fourcade, notre grand sportif.

D’autres certainement …

Martin, petit âne souviens-toi, de la chanson d’Hugues Auffray qui rendait un hommage sublime au « petit âne gris ».

Petit âne, sois fier de ce que tu es, tu as rendu des services aux hommes, tu as travaillé sans relâche. Tu sais, ne sois pas négatif, tu peux maintenant mener une vie calme et paisible. Tu peux te régaler maintenant, d’une herbe bien verte, puis d’un beau seau de son et d’avoine. Tu dois rigoler, en douce car les hommes font comme toi, ils mangent des flocons d’avoine.

 Tu vois petit âne, ta sagesse, ta bonne volonté au travail, ta douceur, ta gentillesse font de toi un animal touchant et aimé par tous. Petit âne aux yeux si doux…

De Pierre

Rencontres fortuites

Ce matin du mois d’août 2025, il pleuvait sur Paris et la température était anormalement fraîche pour la saison. Je m’apprêtais à entrer dans un ascenseur desservant les trente étages d’une tour dans le quartier de la Défense à l’ouest de Paris où j’avais un rendez-vous avec un cabinet d’avocats.

Il y avait peu de monde en cette heure matinale. Il est vrai que nous étions en période estivale, les « Aoûtiens » étaient en vacances. Je pressentais à cet instant qu’il se passerait quelque chose ce lundi 18 août 2025. Nous étions en 2025, guerres, misères, catastrophes, toujours à la une des médias. L’opération spéciale Russie vs Ukraine s’était achevée par un traité de paix, mais l’Ukraine y perdit son intégrité. Au Moyen-Orient, toujours les mêmes situations. L’Arabie Saoudite, ayant besoin de bras pour ses projets pharaoniques, la population de Gaza y fut transférée. En Asie, Chinois et Occidentaux s’épiaient mutuellement mais continuaient à commercer et l’Europe toujours en quête de son identité.

Rien de bien nouveau sous le soleil, dirions-nous. J’oubliais de rappeler que l’IA en plein essor allait révolutionner peu à peu toutes les activités économiques et humaines. La mort, quant à elle, était toujours présente même si les progrès de la science repoussaient l’échéance. 

J’entrais donc dans une large cabine d’ascenseur en même temps que deux personnes qui à priori se connaissaient. Je sélectionnais le 15ème étage où j’avais rendez-vous. L’homme et la femme à mes côtés demandèrent à sortir au 18ème étage, au siège d’une grande entreprise de développement numérique. Comme je le sus plus tard, elle s’appelait Yaëlle, de nationalité israélienne et lui Nathan, américain. Ils s’étaient rencontrés il y a peu à Paris où il était en détachement professionnel et ce fut alors le coup de foudre.

L’ascenseur décolla très vite, trop vite, je pensais. Ne s’arrêtant pas au 15ème comme je l’ai demandé, il franchit les trente étages de la tour en quelques secondes et au trentième étage, après avoir simultanément ouvert et refermé les portes, il reprit sa course folle vers le rez-de-chaussée. Nous étions tétanisés, collés aux parois, ne sachant quoi dire, quoi faire, le couple se tenait par la main, sans parler.  Malgré mes appels, le dispositif de sécurité ne fonctionna pas… Une fois le rez-de-chaussée atteint à pleine vitesse, l’ascenseur ne s’arrêta pas et s’écrasa au sol dans les profondeurs de la tour.

Après un long voyage vers l’inconnu, nous fûmes tous les trois reçus par un envoyé du très haut, un mage nommé Heka, habillé de blanc, doté d’une très longue barbe qui se présenta à nous.

-Mes enfants, dit-il, je vous salue et vous souhaite la bienvenue dans cette maison qui est la vôtre, aussi, mais sachez que vous n’y resterez pas longtemps, votre place est de nouveau sur Terre, cette pauvre Terre, pour y accomplir de grandes œuvres et faire acte de miséricorde, en deux mots, sauver l’humanité et la guérir de ses maux.

-Nous sommes morts, réagit le couple, laissez-nous tranquilles et mourir en paix.

-Non, sachez que vous avez été choisis pour cette grande mission. Vous avez toute liberté du choix de votre action et des moyens à utiliser.

Mage Heka, lui demandais-je, deux questions : quels moyens face à une telle action et qu’est-ce que l’on y gagne ?

-Mon fils, me répondit-il, si tu réussis, tu iras au paradis, mais si tu échoues alors Belzébuth t’ouvrira les portes de l’enfer. Allez, retournez dans vos pays respectifs, soyez humbles et dignes, ne ménagez pas vos efforts ; ils ont besoin de vous. Je dois vous quitter.

Le mage Heka disparut après nous avoir souhaité Bonne route et pleine réussite dans notre mission. 

Au pied de la tour, il y avait une foule énorme là, face à un trou béant provoqué par la chute de la cabine. Police, pompiers, ambulances, étaient présents ainsi qu’un juge d’instruction car l’hypothèse d’un acte terroriste était avancée. Trois corps étaient allongés sur des brancards, les nôtres. Autour de nous, des médecin urgentistes du Samu tentaient de nous sauver. Le pronostic vital était engagé, mais miraculeusement nous étions vivants malgré le choc provoqué par la cabine. Transférés dans un centre hospitalier proche, nous y restâmes le temps de retrouver nos moyens physiques et mentaux. Un accompagnement psychologique fut également programmé.

Le jour de notre sortie de l’hôpital, nous décidâmes d’aller dans un endroit tranquille pour faire le point de la situation de ce que nous venions de vivre. Yaëlle, Nathan et moi-même, nous nous dirigeâmes vers une brasserie presque vide, propice à un échange en toute sérénité. Nous pûmes faire ample connaissance et construire un plan conforme aux souhaits du mage car nous étions d’accord, nous avions accompli un périple vers l’au-delà, nous fûmes bien morts avant de renaître, mais notre existence s’en était trouvée totalement bouleversée avec cet accident.                    

Le partage géographique pour accomplir notre mission fut simple, chacun retourna dans son pays d’origine et Yaëlle et Nathan promirent de se retrouver très vite. Quant à moi, je suis retourné dans ma résidence senior où je vivais depuis peu. Avant de nous quitter, nous avions décidé de nous retrouver un an plus tard à la même période, dans un lieu à définir.

Après un court séjour dans son pays, Yaëlle partit en Afrique accomplir des actes humanitaires dans les pays les plus pauvres du continent. Nathan, originaire de New York, entra en politique dans le but de réaliser des actions sociales pour les plus pauvres et ils étaient légion dans cette grande ville. En ce qui me concerne, je quittai la résidence, beaucoup trop bourgeoise et je m’y sentais enfermé. Malgré mon grand âge, je pus entrer dans une communauté religieuse dans la région de Bordeaux pour y accomplir des tâches de soutien aux plus démunis et aussi prendre en charge les nombreux SDF qui avaient été évacués de Paris au moment des Jeux Olympiques, ainsi que les migrants climatiques des régions côtières.

Un an plus tard à la même époque, nous nous retrouvâmes à Madrid où Yaëlle et Nathan venaient de s’y installer. Ils me présentèrent leur bébé, un cadeau du ciel. La vie continuait, nous étions vivants. Là-haut, le mage Heka, heureux de notre condition d’humain veillait sur nous.

L’accident de l’ascenseur relaté dans ce récit de pure fiction est partiellement véridique car je l’ai vécu il y a une trentaine d’années. Un dysfonctionnement avait entrainé plusieurs allers-retours du rez-de-chaussée au dernier étage d’une tour dans le même quartier de la Défense, avant que la cabine puisse être immobilisée par les agents de sécurité qui nous libérèrent après des minutes d’angoisse. La peur de la mort avait régnié et nous étions nombreux dans cet ascenseur…

De Claude

BRADERIE

Alors que je lisais l’Equipe, attablé à la terrasse du café de Flore, je la vis passer devant moi, éblouissante dans son tailleur Chanel, un sac Hermès accroché à l’épaule, exhalant les fragrances florales inimitables de Dior. J’adore !   Le savoir-faire français dans toute sa splendeur !

Encore sous le choc de cette apparition fugitive et magique, je laissai un billet sur la table, me levai rapidement, et partis à sa poursuite. C’était elle, j’en étais sûr ! Mais déjà, je ne reconnaissais plus sa silhouette élancée ni sa démarche élégante dans la foule dense de Saint-Germain-des-Prés. Peut-être était-elle entrée chez Lipp. Ou dans cet atelier de haute couture, à la façade majestueuse. Non, apparemment. Pantelant, je continuai mon chemin, jetant un coup d’œil à tous les magasins de la rue. Mon cœur battait la chamade. Cette vision fugace m’avait troublé : mon esprit était à la torture. Comment lui avouer que j’étais tombé depuis longtemps sous son charme et que mon rêve était d’échanger avec elle, ne serait-ce que quelques mots ?

C’est à cet instant que je me rendis compte que je sombrais dans la banalité la plus totale et pire, que je frisais le ridicule. Mais emporté par mon élan, je ne renonçais pas malgré tout, à ma folle poursuite. Je l’aperçus enfin à la station de métro Odéon, étudiant le plan de Paris. Et c’est au moment où je me décidai à l’aborder que je la vis se précipiter dans les bras d’un homme qui lui tendait un bouquet de roses rouges. Un vrai beau gars, blond, aux traits fins, et à l’air sympathique. Il portait un costume gris perle qui avait beaucoup de cachet et une cravate lilas qui mettait en valeur son teint hâlé. Ils formaient un couple harmonieux, et les passants leur jetaient sans vergogne des regards appuyés. Assurément, une femme d’une beauté à damner un sein saint ne devait pas manquer d’admirateurs !

Déçu mais résigné, je me plantai devant eux, sortis mon smartphone et leur demandai si je pouvais les prendre en photo. Je dus répéter ma question en anglais. L’homme acquiesça d’un signe de tête, enlaça fermement sa compagne, comme pour la protéger, puis m’adressa un sourire éclatant, au moment précis où le flash se déclenchait. Voilà l’unique souvenir que j’ai gardé de cette brève rencontre. Il est vrai qu’Angelina Jolie dans les bras de Brad Pitt, ce n’est pas du cinéma ! J’ai d’ailleurs fait de cette belle photo un poster devant lequel il m’arrive parfois de rêvasser, même si depuis, j’ai appris que Pitt (dépité ?) s’était séparé de sa dame aux caméras. Serait-il une tête à clap ? 

Ce qui prouve bien que les coups de foudre ne font pas des mariages du tonnerre.

De plus, les média rapportaient récemment que les acteurs et les scénaristes américains n’étaient pas tous si bien payés que cela, du moins selon les critères hollywoodiens. Il paraît même qu’actuellement, vu la pléthore d’acteurs, on brade Pitt ! je l’ai lu dans Gala, donc cela doit être vrai !

De Christine

 Fabio s’étire sur le banc comme un chat au soleil. Enfin une journée de repos avec sa petite tête blonde. Il a profité du beau temps de cette fin avril pour emmener Manon jouer au parc. Le soleil est déjà chaud, les hirondelles virevoltent dans les airs. Les premières jonquilles jettent leur couleur d’or pour rivaliser avec les tulipes multicolores. Les feuilles vert tendre commencent à couvrir les branches décharnées des feuillus. Chênes centenaires, ormes, châtaigniers, érables rivalisent pour accueillir les oiseaux. Oiseaux qui chantent à tue-tête pour célébrer le retour des beaux jours. Fabio a expliqué à Manon comment reconnaître les merles siffleurs, les mésanges charbonnières et leur petite tête noire ainsi que les rouges gorge. Ils ont même eu la chance d’assister à une course d’écureuils dans les branches d’un noyer.

Enfin une belle journée après un hiver interminable au fond de cette vallée du Jura. Les températures n’ont pas été très rudes, pas de neige comme dans son enfance mais le plafond est souvent bas, gris et déprimant. D’ailleurs, les habitants ne s’y trompent pas. En ce mercredi après-midi, nombreux sont les parents ou les nounous avec des landaus et des poussettes. Des enfants qui courent ou pédalent comme des fous sur leur vélo, sans oublier les trottinettes. On entend des cris et des rires d’enfant. Les mamans racontent les exploits du petit dernier ou les ragots du village, tout en ayant un œil sur leur progéniture.

Manon s’est trouvé deux copains dans le bac à sable. La chipie, du haut de ses quatre ans, donne des ordres aux bambins pourtant plus grands qu’elle, mais ils lui obéissent sagement. Fabio sourit. C’est déjà un petit tyran. Qu’est-ce que ça sera à dix-huit ans ? Il est tellement heureux de pouvoir passer une journée complète avec elle.

Après le parc, ce sera goûter dans la pâtisserie de la rue des Acacias. Celle où sa mère l’emmenait quand il était petit et qu’il avait rapporté un bon bulletin scolaire. Il adore sa décoration à l’ancienne avec les vieilles boites de Banania et les bonnes odeurs de biscuits.  Noémie aura droit à un chocolat chaud et un gâteau de son choix. Il sait d’avance que ce sera un éclair à la vanille et pour lui une religieuse au café. Il en salive déjà.

Soudain, Fabio est sorti de sa rêverie par un cri qui vient du fond du parc. Il se lève d’un bond pour voir ce qu’il se passe mais les arbustes lui cachent la vue. Il va chercher Manon qui proteste d’être privée de son jeu, et court vers l’endroit d’où viennent des pleurs. Une jeune femme est effondrée au sol et hurle qu’on lui rende sa fille. Un peu plus loin, une poussette est renversée mais pas d’enfant dedans, ni à proximité.

  • Que se passe-t-il madame ?
  • Un individu l’a poussée et a enlevé son bébé, répond un témoin, la mère n’étant pas en état de parler.
  • Je peux vous confier ma fille ? dit-il au témoin en sortant sa carte tricolore. Et faites le 17 pour prévenir mes collègues.

Sur ce, il part en courant dans la direction que lui a indiquée le témoin. Il aperçoit au loin un homme en sweat noir, capuche rabattue sur la tête qui s’engouffre dans une petite citadine noire et qui démarre en trombe. Il a laissé le bébé hurlant sur le trottoir.

Merde, il est trop loin pour noter le numéro de plaque. Il soulève le bébé dans ses bras et revient vers la maman qui se précipite pour le récupérer.

  • Merci, merci beaucoup monsieur.
  • De rien. Vous sauriez décrire votre agresseur ?
  • Je n’ai pas eu le temps de voir son visage. Je n’ai vu que son sweat noir et quelques cheveux blonds qui dépassaient. Je n’ai pas l’impression de le connaître.

Tout en parlant, Fabio balaie le parc des yeux et il blêmit.

  • Manon ? Où est ma fille ? Je l’avais laissée là avec le témoin.
  • Il est parti avec la fillette du côté de la place du marché. Je croyais que vous le connaissiez.
  • Bon sang, c’était une diversion. C’est ma fille qui était visée !
  • Je suis désolée.

 Fabio est vert de rage. Lui, le gendarme chevronné s’est fait avoir comme un bleu. Mais il a le visage de l’homme en tête. Il va le retrouver. Il n’a pas la patience d’attendre ses collègues. Alors, il court comme un fou en direction de la place, cherchant le petit blouson rose de Manon.

Mais rien. Il est déjà trop tard.

  • Bon sang mais quel idiot, s’écrie-t-il.
  • C’est qui l’idiot, dit une toute petite voix dans son dos.
  • Manon, mais où étais-tu ?
  • Le monsieur a voulu m’emmener dans sa voiture, il ne voulait pas me lâcher. Alors, j’ai crié et je l’ai mordu à la main.
  • Bravo ma puce, vient dans mes bras. Tu es un amour.
  • J’aurai droit à une glace ? réplique la petite, pas affolée pour un sou.
  • Glace ou éclair. C’est toi le chef aujourd’hui. Mais tu vas y aller avec mamie. Moi, il faut que je coure après ces méchants.

 Il s’efforce d’être joyeux pour ne pas montrer son inquiétude à Manon. S’agit-il d’un coup monté ou d’un opportuniste ? Son flair de gendarme le pousse à ne pas croire au hasard, ni aux coïncidences. Il va demander à ses collègues de relever toutes les identités des personnes présentes dans le parc, surtout celle de la jeune femme qui aurait pu simuler un enlèvement. Il va établir un portrait-robot et lancer un avis de recherche. Ensuite avec son fidèle lieutenant, il analysera les images de vidéo surveillance. Ils allaient traquer ces malfaisants. Ce que Fabio ne savait pas encore, c’est que son enquête allait durer plus de six mois et déboucher sur la plus grande affaire de trafic d’enfants des dix dernières années.

De Nicole

La vie c’est du vélo

La vie, c’est comme le vélo, on n’oublie pas, il suffit de remonter en selle, changer de braquet, monter la côte en danseuse, tutu blanc et tutti quanti. Caler ses pieds sur les pédales. La vie n’attend que ça, parfois le frein torpédo et le rétroviseur font défiler ennui, fatigue, frustrations, déceptions. Parfois le chemin vous guide vers une joie entr-aperçue, roue libre. Le soir, la dynamo déraille, la vie vous flingue en beauté. Mais le lendemain, changement de vitesse, projets, empathie, tout repart, le tour de la vie reprend son cours, vélo bonheur…

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Une route de campagne, une femme à sa fenêtre.

Mamie Ginette est à sa fenêtre depuis des heures, levée aux aurores, coiffée, bichonnée, maison bien rangée, on ne sait jamais quelle aventure peut arriver, la chute d’un cycliste, des soins à donner… Ce serait une aubaine.

Elle attend, elle les attend tous, ces coureurs aux mollets galbés, aux culottes moulantes, un peu osées tout de même.

Là, les voilà qui arrivent au loin, la poussière tourbillonne sur leur passage. Tous jeunes, beaux et sexys même, ses pensées la conduisent vers un no man’s land de désir, l’âge ne l’a pas assagie Mamie Ginette. Grégoire, son défunt mari aimait bien ses pensées lestes.

De Nelly

NEIGE, ABSENCE                                                                        Versailles, 18 décembre 2010

Il neige et il passe de la salsa. Il y a la rue, les bus passent, les gens se pressent. Les chaises de la terrasse se couvrent doucement de blanc ; comme la neige rend tout paisible !

Il est 16 h 46, les réverbères sont allumés, la lumière est si douce au travers du rideau de flocons. Il y a les guirlandes bleues du « Garden Ice Café » qui se reflètent dans la vitre, on dirait qu’il y a des petites lucioles qui palpitent et s’allument dans l’air de la rue.

J’aime la rue, son activité ou son immobilisme, son silence et ses sonorités ; j’aime son anonymat, sa liberté. Je vais rentrer et à mon tour marcher sous les flocons, quel plaisir. Quand il neige tout est blanc et bleu, tout est élégance.

Je suis seule, tu me manques. Je te voudrais tellement là avec moi, à cette table, vivante. Mais ce partage est désormais impossible et j’ai mal. Il va falloir inventer d’autres plaisirs, d’autres amitiés pour éviter que le vide ne m’engloutisse encore.

Marie-Claire                                                                                        Novembre 2010

Elle manque beaucoup à nos vies, alors je me dis qu’elle est partie faire un tour dans la maison bleue, celle accrochée à la colline, ou alors partie voir Syracuse.

Elle est dans la voix de Maxime et des autres, dans l’or des feuilles d’automne, dans la brume des matins d’Arcisse, sur le quai de la gare de Bourgoin-Jallieu, les banquettes du Buffalo Grill, le fauteuil visiteur de mon bureau, mon canapé… dans le cœur de mon fils et les yeux de Julie.

Alors comme elle est partout, je crois que je vais la porter en moi pour toujours.

De Francis

Comptine

Mimi et sa famille vivent dans un joli petit village de France. Elle habite dans une jolie maison au doux cachet, façade en torchis avec croisillons en bois. Le toit en chaume fleurit à la belle saison. Mimi est une mignonne petite souris avec sa robe gris cendré, ses petites oreilles et ses longues vibrisses. C’est une espiègle, une casse-cou toujours prête à faire des bêtises. Elle est pétillante de vie. Ses parents doivent continuellement la surveiller.

Griffon, le chat de la maison, surveille ses allées et venues. Il aimerait bien la croquer.

Chris, le petit garçon de la maison, a perdu une dent. Il l’a cachée sous son oreiller.

Je vais lui faire une surprise, se dit dit Mimi, je vais la récupérer. Je n’ai pas de pièce de monnaie, mais j’y mettrais à la place un gros grain de riz.

La maisonnée est endormie. Tout est calme, et hop ! Elle se lance dans l’aventure. Tout doucement elle quitte le nid. Elle pousse son nez hors du trou, sort une patte, puis l’autre et tout le corps. Elle se fait toute petite et avance en prenant mille précautions. Griffon dort profondément. Il ronfle sur son coussin. Elle aimerait bien tirer sur ses moustaches.

Mimi contourne le fauteuil, court sur le tapis. Griffon a bougé. Elle stoppe net sa course. Fausse alerte il se rendort. Elle se dirige vers la chambre de Chris. Plus que quelques mètres et elle arrive. La porte est entrouverte, Chris a peur du noir. Il y a une veilleuse dans sa chambre. Elle approche du lit, grimpe le long du drap et arrive à l’oreiller. Chris dort paisiblement, on dirait un ange. Il sourit. Il est mignon. Elle fouille, farfouille sous l’oreiller et trouve la petite dent. Elle la récupère et met à sa place le grain de riz qu’elle a subtilisé dans la réserve de maman. Elle s’apprête à partir quand elle entend un bruit et aperçoit une immense silhouette qui avance à pas feutrés dans la chambre. Il arrive, se penche sur le lit. Elle a terriblement peur et se recroqueville dans un pli des draps. Une main la frôle, elle s’éloigne, glisse, cherche, elle sent la chaleur des doigts qui vont la saisir, mais ils n’insistent pas. Aucun doute, la dent l’intéresse et ne la trouvant pas, n’insiste pas et dépose une grosse pièce. Et s’en va sur la pointe des pieds.

Après quelques minutes de récupération, Mimi regagne le nid familial. Demain matin, au réveil, Chris va être heureux. La petite souris sera passée. Elle lui aura fait un double cadeau, un grain de riz, une pièce de monnaie.

Il sera bientôt riche.

De Lisa

Inspiré de la chanson « Aimons-nous vivant » de François Valéry

(Proposition N°98)

Comme une envie de dire je t’aime

Quand on est plus le même

La nature me condamne à me laisser aller

Comme une envie de rêver tout haut

De voir des fruits dans ma « maison »

Fredonner des chansons, heureux tout simplement

Et là la maladie me détruit à petit feu

Le silence remplacera mon pieu

Le temps d’une nouvelle saison

Aimons-nous vivant

N’attendons pas que la nature reprenne le flambeau

Aimons-nous vivant

S’il faut fleurir, je veux fleurir maintenant

Aimons-nous vivant

Aimons-nous vivant

Aimons-nous debout

Que les branches repoussent au printemps

Aimons-nous surtout

Pour ne jamais vivre un jour d’hiver à « genou »

Aimons-nous vivant

De Lisa

J’ai voulu écrire un poème au kilomètre, sans réfléchir, mais en imaginant un homme qui a perdu sa femme, passionné de country. Laissez-vous emporter de cet écrit tout en le lisant en une seule traite (un petit conseil).

Un guitariste près d’un arbre

Joue un air qui déballe

Comment dire au hasard

Il est là près de cet arbre

Pensant à sa belle femme

Partit ce matin de hasard

Comme un oiseau au ciel

Cette belle colombe qui va là-bas

Là-bas dans l’au-delà

D’ici on ne sait rien

Un voyage que l’on sera à notre départ

Il continue à jouer en se laissant aller

En pensant à elle sans penser aux paroles

Qui l’aurait cru que cette mélody

L’emporte dans un chagrin mais il sait

Qu’elle est là-haut avec les siens

Il pense qu’il va s’arrêter

Mais il pense à elle

L’impression qu’elle est là

Toujours là et pas là-bas

Il imagine son visage à travers ce chant

Il pense à eux, à leur amour, à leur moment

Il ne va pas au cimetière « des éléphants »

Il sait que son cœur est près d’elle

Il reprendra cet hymne à l’amour

L’impression d’être au temps des western

Car ils sont passionnés de country

Et ce présent le rend joyeux

Et oubli à chaque seconde cette absence

Mais ce beau morceau est la preuve d’amour

En continuant à la guitare

Rien ne l’arrête et regarde l’horizon

Et se laisse bercer toujours à la guitare

Avec ce vent, qui frôle son visage

Il fredonne ce beau morceau et ne s’arrête pas

Mais il faudra ……… car elle n’est plus là.

De Françoise V

L’ENFANT PRODIGE DE NEW-YORK 

Dans le magasin de musique au rez-de-chaussée de son immeuble, Paul aimait descendre dans le sous-sol abritant le piano de Jérémy, professeur de musique et propriétaire du commerce. Jérémy avait la confiance d’Emma, la mère de Paul, taxi de profession, pour le garder jusqu’à ce qu’elle revienne de tournée.

Après l’école, et en attendant qu’elle revienne, il partait se réfugier avec son goûter dans cette pièce musicale et attirante. Emma rentrait à des heures irrégulières. Elle travaillait beaucoup pour les faire vivre tous les deux. Mère célibataire dès la naissance de son fils, il y a six ans, elle se débrouillait seule et faisait confiance à Paul en le laissant dans l’appartement. Elle comptait sur Jérémy, son voisin et ami intime pour garder de temps en temps cet enfant qu’elle essayait de faire grandir le mieux possible et avec tout l’amour qu’elle avait pour lui. Après avoir fait ses devoirs dans cette même pièce, son goûter englouti rapidement, il s’asseyait sur le tabouret devant le clavier en noir et blanc et faisait courir sa petite main sur les touches pour former une musique qu’il inventait. Paul aimait jouer des gammes d’une façon aléatoire.

Depuis le magasin, Jérémy entendait l’enfant jouer souvent. Un jour, il descendit l’escalier, ouvrit la porte discrètement. Paul balançait son dos pour attraper les notes qu’il formait. Ses petits doigts couraient rapidement sur le clavier. Quelques loupés lui demandaient de recommencer inlassablement jusqu’à ce qu’il obtienne une mélodie. Jérémy appréciant sa persévérance, se rapprocha, et debout à côté lui demanda :

– Veux-tu que je t’apprenne à jouer ?

Paul sursauta, le regarda avec un sourire bienveillant, plein de passion.

– Oui, je veux bien. Mais ma maman ne voudra pas. Elle dit toujours que je ne peux rien faire en dehors de l’école car c’est trop cher.

– Alors ce n’est pas grave. Je vais t’apprendre tout de même et on verra plus tard.

Les jours passèrent, les mois aussi et en toute discrétion l’homme et l’enfant jouaient ensemble. Paul était doué. Il retenait tout en travaillant beaucoup aussi. Il aimait cela. Il était devenu pâlichon car il ne sortait plus guère. Sa mère s’en aperçut. Paul lui dit :

– Viens maman. Je vais te montrer quelque chose.

Ils descendirent au sous-sol et il lui joua « La lettre à Elise » de Beethoven.

Emma n’en revenait pas. Ses yeux coulaient d’émotion. Elle l’embrassa puis lui dit :

– Ecoute Paul, nous n’avons pas les moyens, mais je vais trouver une solution pour que tu continues à apprendre.

A 17 ans, Paul donnait des concerts à New-York et à 20 ans, il partait en tourné aux Etats-Unis avec Jérémy.

De Catherine M

LA PARTIE DE DOMINOS

Il attendait ça avec impatience … c’était LE moment de la journée qui lui tenait tant à cœur : la partie de dominos ! Il, c’était Pierre, leur grand-père maternel. Il s’était retrouvé seul dans sa petite maison, perdu parmi les tâches ménagères que son épouse avait pris en charge tout au long de leur vie commune. Alors, il était venu vivre chez sa fille et sa famille. Oh, il ne prenait pas beaucoup de place : quelques effets personnels, sa blague à tabac et …. Son jeu de dominos !

Elles étaient petites, elle et sa sœur, mais la règle est bien simple et elles l’avaient assimilée rapidement. Il leur avait transmise « à sa façon » …. Il la modifiait même quand ça l’arrangeait, en cours de partie. Oui, il changeait les règles régulièrement …

Son seul but ? GAGNER !

Mauvais joueur, mauvais perdant …. Il profitait de leur jeune âge. Elles étaient crédules et innocentes, ne cherchant pas à contredire de vieil homme qu’elles respectaient. Alors chaque jour, ils jouaient tous les trois. Et chaque jour, il gagnait !

Les mois ont passé, les années aussi. Les petites débutantes aux dominos sont devenues plus rusées, plus expérimentées, plus réfléchies aussi … et une évidence s’est imposée : IL TRICHAIT ! Ce grand-père adoré et discret les avait trompées depuis le début. Et la suite est devenue plus mouvementée. Chaque partie donnait lieu à des mises au point, des tensions, des conflits, des colères, des cris … et immanquablement, leur mère devait intervenir pour les calmer et permettre que la partie se termine dans le calme, ou s’arrête devant la mauvaise volonté des trois participants.

Quelques petits morceaux d’ivoire, ornés de points de couleur noire, et qui s’enchainaient les uns aux autres dans un petit bruit sec quand ils touchaient la table en bois, pouvaient donc générer de disputes. Même au moment de “touiller”, c’était à qui allait le faire. Le rangement aussi donnait lieu à des échanges houleux. Dans la belle boîte en bois avec son couvercle qui coulissait, il fallait mettre les dominos debout, sur une des parois, et clac, d’un petit geste sec les coucher au fond de la boîte. Une couche, puis deux couches, puis trois jusqu’à ce qu’il n’en reste plus un seul sur la table. Et hop, tout disparaissait dans l’armoire jusqu’au lendemain et la maison retrouvait sa sérénité.

Et à nouveau, l’ambiance électrique s’installerait avec non pas deux mais trois enfants dans la maison au moment de la partie quotidienne. Les dominos resteront bien après le départ de Pierre, un grand moment dans la vie de ses petites filles !

De Catherine S

EST –CE QUE TU PENSES A MOI, PARFOIS ?

Elle est là, dans tes yeux, dans ta voix,         

Elle est là, au plus profond de toi,

Cette petite phrase que jamais tu ne prononces.

Je n’entends qu’elle, mais tu ne le sais pas,

Je n’entends qu’elle, mais je ne le dis pas.

Elle est là, encore et toujours,

Parmi tous ces non-dits, ces joies et ces silences

Ancrée dans tes désirs, tes peurs et tes souffrances.

Oui, elle est là !

Timide, fragile, si pleine d’attente et de retenue

Que mon cœur, ému, se serre et se dérobe

Devant tant de douceur où, déjà, perce le reproche.          

Je la connais, elle est en toi, elle est en moi

Cette crainte inavouée de n’être :

Qu’une image dans le miroir,

Une silhouette entre deux portes,

Un parfum qui s’évapore…

Besoin obsédant, lancinant, d’être enfin élu, reconnu,

D’exister à travers d’autres yeux, pour se sentir moins seul, moins nu !

Elle est partout, dedans et dehors, tout autour…

Dans ces regards anxieux, connus et inconnus

Que tu croises, tous les jours, au coin de ta rue,

Dans ces bras ronds d’enfants, avides et frais

Qui se nouent à ton cou et caressent ta joue,

Dans ces bouches muettes, obstinément fermées

Qui voudraient tant mais n’oseront jamais,

Dans ces mains tendues, ces voix qui se sont tues…

Dans ces attentes, ces absences répétées !

Tellement vivante, impatiente, exigeante,

Tellement amplifiée que l’écho, lui-même, n’en peut plus.

 Je voudrais vider ma tête, mon cœur et mes oreilles,

Faire comme si je ne l’avais pas vue, pas entendue,

Mais elle est là….

Dans tes yeux, dans ta voix,

Au plus profond de toi, cette petite phrase

Que jamais tu ne prononces :

EST-CE QUE TU PENSES A MOI, PARFOIS ?

Oui, je pense à toi…

Mon ami, mon ego, mon frère !

A ma manière, maladroite et sincère

Mais cela ne suffit pas à calmer ta fièvre !

Tu es comme ces enfants, épris d’absolu,

Qui attendent, espèrent des autres, toujours plus

Et demandent, soudain, d’un air ingénu :

« Dis, tu m’aimes fort ? Mais fort, comment ? »

Privilège de l’enfance d’oser les mots !

Hélas, toi, tu ne peux pas, tu ne peux plus !

Peur d’un refus ? Non…

Tu rougis, murmures qu’à ton âge

Ces choses-là ne se disent pas, ne se disent plus !

Et tu te résignes, le cœur lourd, à ce naufrage

Tandis que subsiste en toi, plus impérieux que jamais,

Ce besoin d’aimer et d’être aimé.

Oh, laisse-moi te serrer,

Simplement te serrer contre moi…

T’offrir sans un mot le refuge de mes bras

Que puis-je te dire que tu ne saches déjà ?

Nous sommes tous orphelins au monde,

Toi, moi, tous… autant que nous sommes !

C’est ainsi, c’est le propre de l’homme.
Si différents et pourtant si semblables,

Si seuls, parfois, que cela devient insupportable…

Laisse-moi te serrer, te bercer, te réchauffer

Laisse-moi, un instant, mêler ma vie à la tienne

Avant que le froid nous gagne et la nuit ne vienne.

Tu ne m’appartiens pas plus que je ne t’appartiens,

Nos chemins se croisent tout en restant distincts,

Nos mains se joignent avant de se perdre à nouveau

Demain, la terre aura un goût de sel et d’eau.

Demain, je penserai à toi plus fort encore

Et le monde, soudain, te paraîtra plus beau !

Tu te sentiras mieux, tu te sentiras bien,

Moi, j’y penserai trop mais tu n’en sauras rien…    

De Brigitte

Terre, j’ai marché sur ton dos

Tu existais avant moi, tu existeras après moi, en attendant…

J’ai quitté le macadam pour la piste rouge des manguiers

J’ai accepté le manteau de tes brumes au matin du premier jour

Tu frôlais mes épaules de tes fougères géantes dans les chemins creux

Tu faisais un vacarme d’enfer près des cascades bondissantes 

Tu m’as jeté en pleine figure sans fin tes éclats de verts à foison

J’ai vu plus tard ton horizon pur chargé d’azur, soleil au zénith 

J’ai reçu sous tes branches les parfums mêlés de la terre humide

Tu as fait vibrer la masse de tes rochers noirs des volcans anciens 

J’ai vu les bleus, les turquoises et ta mousse d’écume dans l’écroulement de tes vagues immenses

Tu m’as serré fortement dans tes chemins étroits hérissés de genêts en fleurs 

J’ai reçu sans te maudire la pluie tiède de tes orages

Tu m’as laissé vagabonder sur tes îles sans m’expulser jamais

J’ai vu des éoliennes qui voulaient te soulever et t’emporter ailleurs

Tu résistais avec la force tranquille du vainqueur infaillible 

J’ai observé le peuple minuscule qui fuyait sous mes pas 

Tu as déposé doucement la nuit sur tes paysages sublimes 

J’ai admiré tes soirs d’opéra avec ses couleurs pourpres et ses velours gris.

De Manuela

-Oyez, oyez, braves gens,

Ecoutez moi pour une affaire importante,

-Oyez, oyez, braves gens,

Je suis à la recherche de menues monnaies,

-Oyez, oyez, braves gens,

Ecoutez moi, car les associations n’ont plus rien à se mettre sous la dent,

-Approchez, approchez plus prêt les gens,

Je ne suis pas belliqueuse,

Je veux simplement venir en aide à des associations qui en ont besoin,

-Approchez, approchez, braves gens,

Je veux juste vous raconter des histoires,

De bien pénibles histoires qui nous concerne tous.

Les acheteurs du marché, avancent à pas lents, vers mon stand. Je vous vois surpris, braves gens par ma belle tenue, par la décoration de ma tonnelle. Dès le Moyen-Age, les braves gens ne savaient guère écrire, guère lire, sans parler de l’orthographe. Sachez, braves gens que je suis là pour votre bien, pour tous les gens instruits ou non. Je suis là pour vous. Dans l’association, un groupe apprend le français (surtout à le parler mais aussi à l’écrire), des enfants à qui l’on donne des cours du soir, des cours particuliers pour rattraper leur niveau scolaire et d’autres gens dont le besoin d’écrire s’est fait sentir.

Dans notre association, nous sommes six à vouloir aider ces gens dans différents groupes, généralement de petits groupes en présentiel et aussi par internet.  Nos caisses sont vides, plus de subventions de la municipalité, de la région, rien… nous ne pouvons continuer à œuvrer sans argent. En ces temps difficiles, braves gens, il faut agir. Une manif, non, restons zen – une grève, ils s’en moquent bien de notre grève. Nous avons choisi de nous faire connaître, par la parole, ici sur le marché.

Une urne est à votre disposition pour vos dons d’argent – chèques, espèces acceptées. Vous aurez aussi la possibilité d’acheter les livres qui se trouvent devant moi, les prix sont indiqués au dos – tous les bénéfices seront reversés aux associations.

A votre bon cœur, braves gens et gentes dames.

Je recommence mon discours :

-Oyez, oyez, braves gens,

Écoutez-moi pour une affaire importante,

-Oyez, oyez, braves gens,

Je suis à la recherche de menues monnaies,

Et ainsi de suite, toute la journée…

Les braves gens parcourant le marché m’ont semblé bien réceptifs. Je les ai vu mettre la main à la poche assez souvent. Le marché est terminé. Je défais ma tonnelle, range le peu de livres qu’il me reste, reprends mon urne, ma planche de bois et mes deux tréteaux. Le tout dans le coffre de ma Clio. Je suis fatiguée de cette journée, mais heureuse d’avoir aidé pour la bonne cause.

Avec les autres membres de l’association, nous avons prévu une conférence téléphonique vers dix-huit heures autour d’un apéro bien mérité. Chacun fait un compte rendu de sa matinée. Nous avons récolté beaucoup plus que prévu. Nous pourrons tenir une année de plus sans subvention de notre ville. Pour la prochaine assemblée générale, il faudra trouver d’autres actions pacifiques pour récupérer des fonds… à réfléchir.

Merci, braves gens,

Merci encore,

J’ai toujours cru en l’être humain, vous en êtes un bon exemple.

Acrostiche de Manuela pour me remercier

Merci

Encore merci

Regarde tout le travail effectué

Confiance en nous, il faut avoir

Infiniment merci

LAURENCE

Autour de ton blog

Unis, nous serons et nous resterons

Regarde tous les progrès effectués

Encore et encore, toutes les semaines passées

Nulle n’aurait pu, m’aider plus

Créer des projets pour nous

Encore merci, Laurence.

De Catherine M

Conte rêvé

Il était une fois

Un rêve épris de liberté

Qui ne s’en laissait pas compter

D’une chambre à une autre

Il aimait passer

D’un sommeil à l’autre

Il adorait se faufiler

Ça commençait dès le berceau

Où le bambin faisait dodo

Il entrait doucement dans son cerveau

Et lui déversait des mots rigolos

Qui n’avaient ni queue ni tête

Une sorte d’imbroglio

Qui rendait ses nuits douillettes

Quand il passait la porte des ados

Dans leur sommeil était le chaos

Il se glissait au milieu d’images brouillées

Qu’il tentait vainement d’éclairer

Il les laissait alors se débrouiller

Et s’échappait sur la pointe des pieds

Chez les grandes personnes

C’était une tout autre histoire

Avant que le réveil ne sonne

Il plongeait dans leur mémoire

Pour faire resurgir

De jolis souvenirs

Mais c’était si compliqué

Qu’il était contraint d’abandonner

Il terminait souvent ses tournées

Chez quelques personnes âgées

Mais il en avait vite marre

D’être confronté à leurs cauchemars

Alors il décidait de s’enfuir

Vers d’autres contrées

Là où il était sûr et certain

Au petit matin

De retrouver sa chère liberté.

De Anne-Françoise

Voyage…

Nous étions assis, lui et moi, sur sa terrasse, face à la vallée, dégustant notre café brûlant, dans la lumière du petit matin. Il vivait là, presque reclus, depuis plus de dix ans. J’aimais venir me ressourcer dans son silence. Tout en observant le vol lent d’une buse, je demandai :

-Tout de même, Gabriel, ça ne te manque pas tous ces voyages, que tu faisais jadis ?

-Non. Vraiment. J’ai vu tant de pays, de l’Asie à l’Amérique du Sud, de la Grèce au Moyen-Orient, j’ai entendu tant de langues, dormi sous tant de cieux, mangé tant de mets improbables que j’ai provision de souvenirs, jusqu’à la fin de mes jours ! Je suis bien ici, désormais, exactement à ma place. Mais toi, Nina, continua-t-il les yeux au loin, tu ne voyages pas beaucoup… Quand je t’ai proposé une traversée de la Méditerranée avec moi, il y a quelques années, tu as refusé !

-C’est vrai, mais vois-tu, je ne suis pas en confiance sur l’eau. Mon monde intérieur est tellement agité que je ne peux pas rajouter la moindre instabilité sous mes pieds. J’ai besoin de rester « ancrée » pour demeurer dans la réalité…

– Qu’est-ce qui te ferait voyager, alors ? Ou, si tu préfères, qu’est-ce qui t’empêche de le faire?

-Je ne sais pas répondre à ta question Gabriel. Je pourrais te dire que mille motifs peuvent conduire à quitter sa maison, son pays, ses racines :

… Désirs d’aventures, de liberté, d’insolite, d’émotions intenses, de nouveauté, de mouvement… Besoin de casser la routine, de rencontrer les autres, de fuir le quotidien, de se fuir aussi parfois… Toutes ces « raisons raisonnables » me paraissent factices, incomplètes.

– « Raisons raisonnables », j’aime bien l’expression… Continue !

– J’ai assez peu voyagé pour ces « raisons raisonnables », donc, mais à plusieurs reprises, j’ai vécu de longues périodes à l’étranger. « Étranger »… quel drôle de mot d’ailleurs! J’ai aimé ces parenthèses au loin, mais ce n’est pas vraiment comparable à des « voyages ». Ce n’étaient pas des pays que j’avais choisis. En fait, Gabriel, je ne sais pas si « j’aime » voyager… En revanche, j’aime « l’idée » du voyage, pour ce qu’il suppose de lâcher-prise, d’inconnu, de promesses. Sentir le train s’ébranler, entendre les réacteurs vrombir avant que l’avion ne quitte le sol suffisent à me combler, indépendamment de la destination ! J’aime les gares, les aéroports, même quand je ne fais qu’y passer !

Je ne le regardais pas, mais je sentais qu’il souriait…

– Un vieil instinct de nomade peut-être, un goût pour l’errance … Et surtout une quête jamais satisfaite, non ?… M’interrompit-il à mi-voix.

-Oui, sans doute…

Pour moi, le voyage est lié à la notion de temps, de « voyage dans le temps » je veux dire, à l’idée de vivre une « autre vie ». Bien sûr, j’ai aimé voir le « David » de Michel-Ange et les peintures de Botticelli à Florence, les façades en dentelle de pierre à Bruges, ou le  « Temple de la dent » à Kandy, mais ce n’est pas ce qui m’a procuré le plus d’émotion. Admiration et plaisir esthétique uniquement. Ce qui est déjà gratifiant. Mais un peu vide…

– Explique…

-Ce qui me fait vibrer, Gabriel, c’est de me dire, par exemple, qu’à la Galerie des Offices, ou dans Notre-Dame, exactement où je pose les pieds, d’autres humains ont marché, des siècles avant moi. Nos énergies se superposent, se mélangent. Ça me fascine. Ces autres humains auraient pu être moi… (sont moi ?). Cette émotion est difficile à décrire…J’ai ressenti cela aussi au jardin botanique de Peradeniya devant le gigantesque figuier de Java, vieux de 150 ans. Il avait étendu son ombre sur des Indiennes en sari et sur des Anglaises vêtues de robes claires, avant que je ne me glisse à mon tour, sous ses branches. Sur la grande place de Bruges, c’est le tintamarre des sabots des chevaux des calèches, sur les pavés, qui m’a permis de remonter le temps, au moins au niveau sonore ! Même sensation dans une vieille église de campagne, devant un dolmen : l’impression, réellement vertigineuse, de ‘sortir du temps’, de lui échapper.

– Sortir du temps ?

Oui ! Laisse-moi te raconter la plus intense sensation de cet ordre : je l’ai éprouvée lors d’un voyage au Sri-Lanka. Nous passions la nuit à Nuwara Eliya, dans le centre de l’île. Après la touffeur de la côte, nous nous trouvions à 1889 mètres d’altitude. Il faisait presque froid. Nous logions à l’hôtel St Andrew’s. C’était un édifice érigé du temps de la colonisation anglaise pour que les riches Britanniques puissent échapper à la chaleur de Colombo. Nous étions huit Français, avec notre chauffeur cinghalais, seuls occupants de l’hôtel. L’époque, mai 1987, était une période très troublée politiquement et les touristes avaient déserté l’île.

Le bâtiment en bois, de deux étages, peint en gris-bleu, colonnes et galeries blanches, était posé au milieu des plantations de thé, dans une végétation luxuriante de Bougainvilliers, rosiers, fleurs inconnues et topiaires étranges.

Après le dîner pris dans l’immense salle à manger en bois sombre, sièges en velours et nappes blanches, éclairée de lanternes anciennes, lasse, j’ai voulu rejoindre ma chambre.

L’idée de dormir sous un édredon en plumes dans ce lieu si désuet me ravissait. J’ai longé un premier couloir, interminable. Je savais que ma chambre était au rez-de-chaussée, mais ne la retrouvais pas. Il n’y avait personne, nulle part. Aucun bruit. La nuit était tombée. Un escalier s’est présenté, je l’ai gravi, le cœur battant. Et la magie a commencé : j’avançais sur un tapis moelleux, vert foncé, dans une mystérieuse lumière douce. De gros bouquets un peu fatigués de fleurs très parfumées étaient posés sur des consoles le long des murs tendus de tissu défraîchi. L’odeur des fleurs, mêlée à celle du bois de santal, emplissait l’espace et m’enivrait. J’entendais des frôlements derrière les portes entr’ouvertes, des bruits de porcelaine, des tissus froissés, des voix étouffées, des rires, des bribes de musique…Je te jure Gabriel, le temps s’est suspendu, c’était magique ! J’étais à la toute fin du XIXème siècle, dans un livre de Rudyard Kipling…Je ne bougeais plus de peur de briser l’enchantement.

« Madam’, Madam’, you can’t stay here, this floor is closed. You must go back down! Please, Madam’… Madam’, please! ».

Dans son anglais chantant et d’une voix douce mais pressante, l’employé m’indiquait de redescendre. Il n’y avait plus aucun bruit derrière les portes closes. Seuls les bouquets finissaient de se faner, témoins muets d’un monde désormais enfui...Un monde que j’ai néanmoins partagé, je l’affirme, durant quelques instants précieux, qui resteront en moi comme un cadeau du Temps, offert par cette île du bout du monde…Voilà, Gabriel, cette histoire, je ne l’ai jamais racontée à personne tant elle est curieuse, difficile à mettre en mots, et sûrement invraisemblable! Mais c’est exactement pour éprouver cela que je voyage… parfois ! … Je parle, je parle… Á toi maintenant de me raconter pourquoi tu as tant voyagé autrefois… et pourquoi tu y as renoncé aujourd’hui ! Pourquoi, toi qui aimes tant la mer, es-tu venu te réfugier dans ces montagnes sauvages ?

Il regardait au loin. Je ne savais pas si ses yeux scrutaient la vallée ensoleillée ou ses paysages intérieurs…

– D’accord, dit-il, mais je crois qu’on va d’abord refaire du café…

De Dominique L

L’indifférence.

Au volant de ma voiture bleue, j’essaie de trouver ma place dans le trafic intense de cette fin d’après-midi. Il est dix-huit heures et les bureaux se vident de leurs occupants stressés par une journée fatigante. Ce flot de gens pressés vient gonfler les voies de circulation. Les routes s’engorgent de véhicules grossissant la chaîne d’escargots qui roulent pare-chocs contre pare-chocs. Les conducteurs et les chauffards tentent de cohabiter tant bien que mal. Moi, anonyme parmi les anonymes, j’occupe la voie centrale de la route. Je gère au mieux les accélérations et décélérations de la circulation. Je suis attentif à ne pas emboutir les véhicules me précédant. Je n’ai pas vraiment l’envie de coucher nos noms sur un constat amiable ou non amiable, circonstancié en bonne et due forme. Les quidams ont envie de rejoindre « l’appart » pour siroter leur whisky préféré, alors ils se dépassent, se rattrapent, s’injurient et s’arrêtent in extremis, stoppés dans leur élan par l’heure de la sortie des bureaux.

Je suis un peu angoissé d’être ici à « l’heure de pointe ». La vitesse augmente enfin mais, sans signe annonciateur la file s’arrête nette. Je déclenche mes feux de détresse car je n’ai pas envie que quelqu’un vienne me taper le coffre arrière. Ça va, tout le monde s’est arrêté et attend la main sur le levier de vitesse pour un nouveau décollage imminent. Soudain, un bolide sans doute un peu plus pressé que les autres, vient dans un sinistre grincement de pneu s’arrêter à quelques millimètres de ma petite berline. Je rentre la tête dans les épaules et j’attends le choc. Ouf, il s’en est fallu de peu mais, grâce à Dieu, plus de peur que de mal. Je jette un coup d’œil dans mon rétroviseur en constatant que je suis bien le seul à avoir eu peur. Un jeune homme stoïque, une main sur le volant et l’autre dans sa boîte à gants, n’a même pas un regard pour les yeux menaçants que je lui envoie. S’en est trop, quitte à rentrer un peu plus tard à la maison, je vais prendre le chemin de traverse, celui qui passe par la campagne. Je mets mon clignotant à droite et je fuis le périphérique dit « voie rapide ».

J’amorce un long virage qui n’en finit pas, deux glissières de sécurité bordent la route.

De jeunes plants d’arbre gonflés d’oxyde de carbone surplombent la voie de dégagement. Quelle triste vie pour ces végétaux loin de la forêt dans laquelle ils auraient pu grandir paisiblement. Je suis au maximum du rayon de braquage de la voiture, je me demande si je vais parvenir à négocier ce virage interminable. Enfin, la route reprend sa ligne droite et je me retrouve sur la départementale salvatrice. Le calme, je vais pouvoir rouler « pépère » pour retrouver la maison.

À ma grande surprise, au loin se profilent des voitures à l’arrêt sur trois voies. Il m’est impossible de tenter un demi-tour, je suis pris au piège et je n’ai plus qu’à prendre mon mal en patience, bloqué sur la voie centrale. Le mystère des configurations des routes, fait que les usagers de droite tentent désespérément de partir à gauche tandis que ceux venant de la gauche veulent aller à droite dans une confusion totale. Au loin, le feu tricolore régulant le carrefour amplifie ce phénomène de ralentissement et de bouchon, « quel bordel » si l’on me permet d’employer cette expression triviale. Ah, ces tracés urbains pensés pour rendre la vie plus belle.

Doté d’un naturel plutôt calme et philosophique, je prends le parti d’observer les gens. À ma gauche dans sa confortable « Mercedes », un homme trépigne d’impatience les yeux rivés sur le rouge du feu qui s’obstine à rester figé. Ses doigts tapotent fébrilement sur son volant. De l’autre côté, un vieux monsieur d’environ 80 ans a le regard vissé droit devant lui. Sa voiture est rutilante, je l’imagine en train de « briquer » sa belle « Panhard » préhistorique. C’est un beau modèle de collection qui doit avoir une coquette valeur marchande. Le vieil homme a une bonne tête sympathique. Je ne sais pas s’il a deviné mes pensées mais, en se tournant vers moi, il m’adresse un large sourire que je lui rends tout aussitôt. Cet instant me paraît comme un pur moment d’humanisme ici, au milieu des regards tendus et agressifs des conducteurs coincés au milieu des embouteillages modernes. Le feu passe enfin au vert, la Mercedes fait hurler ses cylindres pour faire à peine dix mètres. Nous sommes de nouveau bloqués par le feu, déjà au rouge.

Nous ne tardons pas, le grand-père et moi à nous retrouver bientôt à sa hauteur. L’homme bon chic bon genre, en costume, cravate et lunettes noires râle d’être déjà rejoint, voire un peu vexé. Il met une main dans sa poche et en sort un portable. Je l’imagine téléphonant à sa femme ou à sa maîtresse pour annoncer son retard. Sa main gauche tient son téléphone tandis que la main droite est occupée à curer son nez. Situation cocasse mais, très couramment observée chez les Français au volant, paraît-il ! J’en ris tout intérieurement en me disant que ce comportement pourrait à terme, faire faire des « boulettes » aux conducteurs distraits.

Les files de voitures s’ébranlent de nouveau. Il faut absolument que je parvienne à faire comprendre aux usagers de la route que je souhaite passer à droite. Malgré mon clignotant signalant mon intention de changer de file, personne ne prétend me concéder un bout de son terrain chèrement conquis.

Soudain, et sans trop savoir pourquoi, je me trouve de nouveau bloqué inexorablement.

Le grand-père, plus chanceux que moi, réussit à progresser jusqu’au feu, miraculeusement resté au vert. Mais, le malheureux cale sa belle « Panhard » et n’avance plus. Sous les klaxons rageurs excédés de tant de maladresse, le vieil homme se fait insulter, hurler dessus et vilipender.

— Chauffeur du dimanche, va repasser ton permis, tu l’as eu dans une pochette-surprise ou quoi ? Tu vas l’avancer ta caisse, ose une demoiselle au demeurant sympathique. Un autre vient même pousser sa voiture de son pare-chocs. Rien n’y fait, le vieil homme pétrifié n’avance plus. Tous ceux qui passent à sa hauteur, lui lance des noms d’oiseaux et d’autres quolibets caustiques. Peu à peu, les véhicules réussissent à se dégager. En arrivant à sa hauteur, je jette un coup d’œil dans sa direction, sa tête est ballante et je vois le vieux monsieur s’affaisser sur son volant. Je m’arrête et vais vers lui pour voir s’il a besoin d’aide. C’est un geste simple qui me paraît bien naturel, mais qui entraîne ici à l’heure de pointe, une tempête d’injures à mon égard.

J’ouvre sa porte, il est très pâle, livide même. Ses yeux sont grands ouverts, mes doigts cherchent son pouls, il est plat, je ne ressens aucun battement. Je pense que l’homme a dû faire un arrêt cardiaque et je me sens désemparé. Au moment où je lui ouvre la chemise pour lui faire un massage cardiaque, une dame, par chance infirmière de métier, vient me rejoindre. Elle pose le même diagnostic que le mien « arrêt cardiaque ». Très vite, elle appelle les secours et dans l’urgence, elle lui fait une injection d’un produit recommandée par le médecin régulateur. Malheureusement, rien n’y fera.

Le lendemain, le journal local titrera :

« Un octogénaire est décédé à son volant terrassé par une crise cardiaque. Il a quitté ce monde dans l’indifférence et sous les injures des gens pressés. On imagine qu’elle a dû être la détresse du vieil homme devant toute cette banale insensibilité. »

Poème de Renée Vivien, « Chanson pour elle », proposé par Françoise T (hors proposition d’écriture)

L’orgueil, endolori s’obstine
A travestir ton cœur lassé,
Ténébreux comme la morphine
Et le mystère du passé.

Tu récites les beaux mensonges
Comme on récite les beaux vers.
L’ombre répand de mauvais songes
Sur tes yeux d’archange pervers.

Tes joyaux sont des orchidées
Qui se fanent sous tes regards
Et les miroitantes idées
Plus hypocrites que les fards.

Tes prunelles inextinguibles
Bravent la flamme et le soleil…
Et les Présences Invisibles
Rôdent autour de ton sommeil.

Au moment où vous lirez ces lignes, je serai sur la route, à rouler tranquillement hors des circuits payants des autoroutes. Je me refuse désormais à emprunter, moyennant beaucoup d’euros, les autoroutes françaises, hormis celles qui sont gratuites.

Pour me rendre dans le petit village où je vais élire domicile, je prendrai les routes secondaires. Je mettrai 3 heures de plus peut-être, la belle affaire, je consommerai moins d’essence et je traverserai des coins magnifiques et surtout, je vais éviter des grandes villes comme Bordeaux et Toulouse. Et j’évite les camions, fort nombreux qui remontent ou qui descendent en Espagne. 

Je ne supporte plus de rouler à vive allure sur les autoroutes. Même en roulant à 130 kmh, j’arrive à me faire doubler! C’est un comble!

Par chance, le temps sera magnifique demain. J’arrive toujours à destination tranquille, pas stressée et beaucoup moins fatiguée. 

Mais chut…il ne faut pas révéler mon secret… c’est promis, je compte sur vous!

A bientôt de vous lire…

Portez-vous bien, prenez soin de vous et célébrons ensemble la beauté des petites routes de France!

Créativement vôtre,


Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture. L'écriture est devenue ma passion: j'écris des livres pratiques et des romans.

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