Pour cette proposition d’écriture N° 43, nous allons du tribunal d’assises au fleuve l’Escaut, du caniche à sa mémère au miroir apportant des réponses.
C’est incroyable où une consigne d’écriture comportant une description peu appétissante peut amener les uns et les autres! L’imagination est sans limite!

Voici vos textes:

De Catherine de France
 
Le destin d’Aurore Masson
 
Vendredi 15 janvier 2013 – Cour d’Assises d’Amiens

 L’audience allait bientôt reprendre. Comme les trois jours précédents, Damien était aux premières loges, dans cette salle du tribunal où allait se jouer en direct le destin d’Aurore Masson, accusée d’avoir tué son mari d’un coup de carabine dans le dos, alors qu’il venait de faire une pause dans la violence qu’il avait déchaînée sur elle.
Damien était un habitué de la Cour d’Assises d’Amiens. Il y avait même un laissez-passer officiel, en sa qualité de dessinateur, chargé par le journal Le Monde de faire des croquis d’audience. Selon la loi, on ne pouvait pas faire de photos pendant le déroulement d’un procès, mais depuis toujours, les croquis d’audience, pris sur le vif des débats, permettaient au grand public de savoir ce qui s’était passé au cours d’un procès. Il était donc les yeux du public, traduisant, par son trait de plume et ses aquarelles, les émotions des uns et des autres, témoins à charge ou à décharge, partie civile ou banc des accusés. La règle des trois R guidait son travail : Rapidité, Ressemblance, Réalisme. À celles-ci, il conviendrait d’ajouter Objectivité: son dessin devait traduire ce qu’il voyait, et non ce qu’il pensait. Pas toujours facile : ce procès en était la preuve ! Depuis le temps qu’il fréquentait les tribunaux, il avait été confronté à bien des choses terrifiantes, attribuées, à tort ou à raison, à ceux qui siégeaient entre deux gardiens de la paix, et attendaient qu’on décide de leur destin.
          Il avait pris l’habitude de se dégager mentalement de tout ressenti, positif ou négatif, s’astreignant à décrire les scènes ou les portraits comme s’il s’agissait d’objets. Il devait saisir l’instant crucial, le rictus furtif, le regard affolé ou détaché du prévenu, les envolées de robe, tout ça le plus rapidement possible, pour ne pas manquer la suite. Il n’avait pas droit à l’appareil photo, mais son œil photographiait et sa plume traçait. Il était tel un tireur d’élite, guettant patiemment l’instant T, et faisant mouche au dixième de secondes près. Il faisait un vrai travail de BD, dessinant scène après scène. Il était à l’aise dans cette tâche, car la BD était son lot professionnel quotidien, mais ne suffisait pas à le faire vivre, alors il avait accepté d’arrondir ses fins de mois avec cet emploi qui le passionnait aussi. Mais il s’était aussi découvert ici une prédilection pour dessiner les mains. : les mains qui racontent parfois plus que les bouches, les mains qui trahissent les émotions…
Aujourd’hui était une journée cruciale pour Aurore Masson, qui cachait ses mains entre ses genoux. Damien n’avait pu s’empêcher d’avoir de l’empathie pour cette petite femme. Elle paraissait si fragile, les épaules voûtées, et la tête baissée en permanence quand elle écoutait le défilé des témoins. Elle n’avait relevé la tête que lorsque le Président du Tribunal s’était adressé à elle, et aussi pour regarder ses deux enfants, présents dans la salle, et leur adresser un pauvre sourire. Il supposait que ce n’était pas vraiment son geste qui lui donnait son air de petit oiseau tombé du nid et meurtri, mais plutôt son habitude de courber l’échine sous les coups de son défunt mari. Sans doute pensait-elle que, de toute façon, la prison lui serait plus douce à vivre que de continuer son calvaire d’épouse punching-ball. Damien ressentait beaucoup de sympathie pour cette femme, et pensait qu’elle avait eu raison de tirer. Mais ce qui jouait contre elle, c’était le fait d’avoir tiré dans le dos, au moment où les coups ne pleuvaient plus.
 C’est ce qu’avait fait ressortir la réquisition du procureur général le matin même, réclamant vigoureusement une peine de vingt ans de prison, car il y aurait eu préméditation et non légitime défense, puisque la victime n’avait pas été touchée de face, puisque la prévenue avait tiré alors que la violence était terminée, et puisqu’elle avait enduré les coups sans réagir pendant de nombreuses années, et que d’un seul coup, elle avait décidé de tuer.
Damien l’avait bien soigné dans ses dessins, ce procureur général. Lui, qui d’habitude mettait ses opinions en réserve, n’avait pu s’empêcher de le rendre antipathique, forçant les traits, alors que, déjà, la réalité physique du bonhomme lui aurait permis de rester objectif. Ce personnage était dégoulinant de hargne et révoltant de par la violence de sa réquisition, mais aussi par le faciès et les grimaces qui l’accompagnaient. Tout, en lui, respirait le gras : ses cheveux collés sur le front, par la sueur qui suintait de sa chair molle et graisseuse, ses bas-joues flasques sous un visage rouge et bouffi, son estomac proéminent et sa taille engoncée, voire gonflée, sous la grande robe rouge à bavette blanche. Damien l’avait caricaturé en vieux dindon menaçant et gesticulant, et ne pouvait s’empêcher de penser qu’il avait dû être engraissé dès la naissance à la graisse de canard, du côté de Sarlat : il faudrait d’ailleurs qu’il se renseigne sur lui. En fait, si le procureur général s’était montré plus modéré, plus objectif, plus humain, moins macho et moins hargneux, sans doute que son physique aurait pu faire de lui quelqu’un de plutôt sympathique. Mais un esprit vilain rend n’importe quel corps vilain et odieux.
Heureusement, pour contrebalancer, l’avocate de La Défense, elle, avait de nombreux atouts physiques qui plaidaient pour elle, et, par ricochet, pour sa cliente. Grâce, beauté et élégance étaient des attributs évidents, et elle allait les mettre en scène dans les prochaines heures, puisque sa plaidoirie serait le point d’orgue de ce procès, avant le coup de cymbales final que serait l’annonce du verdict. L’assistance était en haleine pour ce dernier round. Qui gagnera ? La belle ou la bête ? L’élégante ou le gros porc ? La gracieuse ou l’abject ?  
Damien donnerait cher pour qu’Aurore Masson soit acquittée, et voir éructer de rage le procureur général qui, hélas, ne saurait en rester là ! Mais soudain, une sonnerie stridente annonça l’entrée de la Cour. Que le spectacle commence et que le crayon danse !

 
De Lucette de France

Personnes en obésité

Dans mon village il y avait une dame d’un âge certain, que l’on rencontrait régulièrement l’été, dans sa robe à grosses fleurs rouges. Elle avait des cheveux jaunes tout crépus, rehaussé d’un petit nœud rouge au sommet de sa tête, son visage rouge et bouffi ne demandait aucun maquillage, pourtant malgré la chair molle et graisseuse de ses joues flasques, elle rajoutait une belle couche de fard. Ça se confondait avec son petit nœud, c’était du plus bel effet… Pour terminer le tableau, elle promenait son chien (un caniche nain avec ses bouclettes blanches-jaunes), une longue laisse rouge à la main, lui aussi paré d’un ruban rouge au- dessus de ses yeux. Il avait un estomac proéminent, il était la fierté de sa maîtresse. C’était vraiment un couple, on ne voyait jamais « Fuseau » (c’était le nom de son chien) sans Aimée (c’était son nom à elle). Quand les premiers froids arrivaient, Fuseau revêtait son beau manteau rouge bien serré, la taille engoncée pour cacher son embonpoint. Mais le duo assumait et c’est avec dignité et noblesse, la tête haute et les yeux tristes, qu’elle nous regardait pour voir notre sourire ironique. Le chien ressemblait à sa maîtresse, elle le savait, c’était l’enfant qu’elle n’avait jamais eu…50 ans après, je ne suis pas fière de moi, mais quand on était enfant, la moindre anomalie, nous rendait moqueur. Cette pauvre femme était toujours seule, son Fuseau était l’amour de sa vie, c’était sa seule compagnie. Elle engraissait son chien, débordant d’amour pour lui, elle-même s’engraissait puisque c’était sa manière à elle de se faire plaisir comme elle le pouvait…
Ne pas oublier les personnes qui ont une obésité morbide, avec tous les problèmes de santé qui vont avec. Très souvent, ce sont des douleurs, des souffrances de l’enfance qui n’ont pas été évacuées. Il faudra une bonne thérapie pour qu’elles comprennent qu’il faut extraire de son corps, de son âme toutes les toxines enfouies depuis des années, pour enfin être libre de penser et d’avancer…
Et pourtant, si on parlait des Sumos au Japon. Eux sont considérés comme des Dieux. Leur vie est de prendre du poids en mangeant encore et toujours. Après le repas, faire une sieste de 3 ou 4 heures…  Ils arrivent sur le ring, aspergés de sel pour faire fuir les mauvais esprits, le chignon tiré à quatre épingles. Leurs corps adipeux sont entourés uniquement d’un pagne en soie, car plus ils sont gros, plus ils sont vénérés. Leurs femmes sont à leur service toute la durée de leur mariage. Elles vivent dans l’ombre de leurs hommes. Malgré tout, leur sport aussi beau soit-il pour les adeptes, a les inconvénients de santé sont comme pour tous ceux qui sont en excédents de poids, leurs vies sont courtes. Rares ceux qui dépassent la soixantaine.
Pour certains, c’est un honneur et pour d’autres, une grande souffrance. A choisir que ferions-nous ?  Grande question, au fond est-ce vraiment un choix ???
 
 
 
De Nicole de Belgique
 
L’ESCAUT ET LE MARIN RUSSE
 
Le cargo mixte en cale sèche dans le Port d’Anvers battait pavillon panaméen.
L’armateur, un Grec du nom de Thelonious Alevratos, contacté par la police fluviale, devait arriver très prochainement. Trois marins, un Russe, un Italien et un Brésilien restaient à bord, les autres partis à la bourlingue sur d’autres navires. Ces trois-là, fatigués, attendaient leur paye avant de rentrer chez eux.
Marre des voyages foireux.
Leur seule distraction, le Café du Port.
Dimitri, le Russe, entra dans le bar. Regard azur, corps musclé, puissant.
Le serveur derrière le bar lisait son journal, chair molle et graisseuse, bas-joues flasques, estomac proéminent, taille engoncée, visage rouge et bouffi.
Il était engraissé façon bonhomme Michelin.
Surnommé le gros Dédé par les autochtones, il n’avait pas le sourire facile le Dédé. Accueil minimum.
Pas très rapide du service non plus.
Déjà Dimitri s’impatientait, d’une voix tonnante il commanda une vodka.
– pas de ça chez moi, ici c’est genièvre et bière, faudra-t-y faire le popov.
Une voix venue du fond de la salle :
– tout doux Dédé, reste poli avec les clients. N’oublie pas que je suis la patronne.
Une blonde de cinéma, platine, fourreau noir, talons de 12 cm vint s’accouder au comptoir à côté de Dimitri, une bouteille de genièvre à la main.
– cadeau de la patronne. Leurs regards se croisèrent, étincelles immédiates.
– Ton patron ne viendra pas, il laisse pourrir ses vieux cargos, fait faillite, change de compagnie.
   Les bateaux sont démantelés et le tour est joué. Il ne paie pas ses marins.
– beau marin, j’ai un boulot pour toi, remonter l’Escaut sur un caboteur pour touristes et visite des villes: Gand, Tournai, Valenciennes, Cambrai, tu en seras le commandant.
Tu serais mon marin d’eau douce. Tu commences demain.
– D’accord patronne, buvons à notre accord et sans doute plus…
 
 
De Laurence de France
 
Narci, le sauveur
 
« Qui suis-je ? », réitéra pour la énième fois Florine face à son miroir. Elle l’avait dégoté aux puces de Saint-Ouen, au hasard de ses pérégrinations dans les allées du célèbre marché au gré du vent. Elle avait eu le coup de foudre pour cet objet, l’avait accroché dans son entrée, face à la porte principale et pouvait ainsi s’admirer dès qu’elle franchissait le pas de son modeste appartement parisien.
Elle ne se prenait pas pour un Narcisse au féminin, mais quand elle s’interrogeait sur elle-même ou sur sa vie, elle se plantait devant son miroir pour parler à son double, à son avatar que la glace lui renvoyait.
Elle avait déjà passé des heures non pas à s’admirer, mais à tenter de comprendre qui elle était, savoir ce qu’elle désirait dans sa vie. Elle venait d’avoir quarante ans depuis peu, et elle avait envie de changer de vie. Mais, pour faire quoi ? Pour aller où ?
Alors, ce soir-là, par un temps gris, venteux et pluvieux, Florine fixa de son grand regard vert ce miroir qu’elle avait surnommé « Narci ». Elle n’allait pas trop bien, engoncée dans ses doutes depuis si longtemps, incapable de trouver une réponse, et encore moins sa voie.
 
« Oh, Narci, mon beau miroir. Dis-moi comment tu me trouves ? », s’enquit-elle, se prenant pour une seconde comme la belle-mère de Blanche-Neige.
« Eh bien, moi, je vais te dire comment je me trouve. Peut-être tu me trouves belle et à ton goût, mais moi, je ne supporte plus la chair molle et graisseuse de mes cuisses, telle Bridget Jones, victimes des kilos de chocolats que j’engloutis depuis toujours. Cela me procure une taille engoncée, que je ne mets pas du tout en valeur avec les vêtements XL avec lesquels je me fringue. Je sais ce que tu vas me dire : tu te caches derrière tes fringues ! Je le sais aussi bien que toi ! Donc, je me sens engraissée, avec plus de trente kilos en trop sur la balance, incapable de me cuisiner des petits plats équilibrés dans ma cuisine de poupée. J’achète du tout fait, que des plats industriels ! Je me fais honte ! Que dire de mon estomac que je maltraite avec la malbouffe que je lui inflige tous les jours ? Trop proéminent et il me fait souffler comme un bœuf dès que dois monter deux étages !
Et mon visage, quelle horreur ! Si tu ne me dis rien, c’est que tu approuves ! Mes bas-joues sont devenues flasques. Normal, pourrais-tu penser, je ne fais aucun sport et je ne m’entretiens pas et je fais toujours la tête ! Alors, mon corps me le fait payer et tu me renvoies une image hideuse que je déteste ! Comme si cela ne suffisait pas, je trouve mon visage rouge et tout bouffi. Non pas parce que je bois ou je fume, mais tu sais bien toi que j’ai du mal à dormir depuis si longtemps ! Et puis, la pollution de Paris doit y être pour quelque chose, non ? Dis-moi ce que je dois faire, s’il te plaît ! ».
 
Florine finit par s’asseoir, ayant trop mal au dos, fatiguée de surcroît, faisant face à son miroir, espérant trouver une réponse en affrontant son avatar. Elle cessa de parler. Elle ne demandait pas de rajeunir non plus comme Dorian Gray, elle savait cela impossible de toute façon. Elle attendait une réponse, un signe, d’où qu’il vienne.
Puis, lui vint à l’esprit l’image d’un petit chien. Pourquoi ? Elle ne le savait pas. Mais elle voyait l’image d’un petit chien malheureux, enfermé dans un chenil et abandonné de tous. Le lendemain, elle prit sa journée, prétextant un début d’état grippal. Cela lui procura un frisson de plaisir, comme du temps où elle était élève et qu’elle décidait de ne pas aller en cours pour faire autre chose. D’un coup, elle se sentit redevenir jeune.
Elle se rendit à la SPA de Gennevilliers, en ayant pris soin d’acheter une laisse et de quoi nourrir son futur locataire. Bien que la ‘visite’ dans ce chenil fût une des expériences les plus difficiles de sa vie, elle trouva son bonheur : une petite femelle toute noiraude du genre fox terrier-ratier, qu’elle aima au premier regard. Au refuge, tout le monde l’appelait Foxy, mais elle décida sur le champ de la renommer avec le même son : Narci.
 
En prenant soin de sa petite chienne tous les jours, par ricochet, Florine commença à prendre soin d’elle. Elle allait promener son animal une heure le matin avant d’aller travailler et faisait de même le soir au retour. La gentillesse de Narci lui redonna confiance en elle, et peu à peu, lui redonna goût à un autre style de vie.
Six mois plus tard, ce n’était plus la même femme. Au bureau, les collègues n’osaient pas lui demander quel était son secret, mais ils la trouvaient changée et cela les impressionnait, elle qui habituellement, râlait tout son soûl en enivrant les autres de son mal-être. Ce que les autres ignoraient, c’est que Florine préparait en secret sa nouvelle vie.
 
Pour son bien, elle avait compris qu’il lui fallait quitter Paris et son stress, ses bruits incessants, sa morosité ambiante perpétuelle qui devenait toxique. Tout cela avait contribué à rendre sa vie toxique. Paris avait été un rêve, cela devenait un enfer ! Elle avait décidé de retourner vivre sur les terres de son enfance, dans la Creuse, au cœur de la belle nature du Limousin, où elle s’était toujours sentie sereine et apaisée.
 

De Martha de france (sur le NOUVEL AN)

NATURE – OPERA – Usé – VICTOR – ERWAN – LANCER – ABDIQUER – NAISSANTE 

Par la fenêtre aux contours embués, Erwan admirait la nature immaculée. La neige avait absorbé les sons ; elle avait même incorporé le silence pour le restituer filtré, profond comme venu des enfoncements de la terre.
« Les flocons aux cristaux irisés, ce sont les dieux qui convoquent un opéra de lumière » lançait sa grand-mère. Enfant, sur ses conseils, il tendait l’oreille pour entendre cette musique d’un autre genre, d’un outre-monde  dirait-il aujourd’hui.
La petite maison au bout du chemin bordé de cèdres du Liban, située à un kilomètre du voisin le plus proche se prêtait complaisamment chaque hiver à un épisode de quelques jours de neige. Entre cabane de trappeur et ermitage, avec ses reliefs bombés de blanc, elle se transformait alors en un chalet montagnard du bout du monde, un habitat rêvé de conte de Noël. C’est grâce à un épisode hivernal d’une envergure un peu plus importante l’année passée qu’Erwan avait décroché du système scolaire. La difficulté de déplacement dans cette région peu équipée pour affronter les rigueurs d’un hiver authentique, dut il durer seulement 48 heures, lui avait permis de surseoir à statuer sur la nécessité de reprendre les cours. Et de sursis en sursis… l’adolescent s’était trouvé face à un mur, impossible à dépasser.
« J’ai dévissé, disait-il à son père. Je ne peux plus franchir la porte du lycée.»
Après plusieurs tentatives de discussion, d’intimidation, de prédictions négatives s’il ne rejoignait pas les rangs de la structure collective, «  qu’est-ce que tu crois, seize ans est exactement PAS  l’âge pour se soustraire à ses obligations scolaires !», Victor avait abdiqué et s’était rangé à la proposition de son fils de recevoir un enseignement à distance.
Erwan faisait preuve d’assiduité tant sur les matières littéraires que scientifiques et sa réussite telle que mesurée par le système, via cette nouvelle forme de scolarité, était indéniable. Les mercredis et samedis, il pratiquait une activité de théâtre dans le village voisin où il avait intégré une troupe naissante.
Et ses plages de temps libre étaient consacrées à l’écriture créative, SON écriture. Il publiait régulièrement sur le blog d’un hebdomadaire des Contes d’Outre-Pensée et animait des ateliers d’écriture en ligne à destination d’adultes en ré-apprentissage du jeu…et du je.
Victor avait toujours été un parent empathique, mais la difficulté de tout devoir décider seul  depuis la mort de sa compagne pendant la petite enfance de leur fils, était la source de grands moments d’inquiétude. Quand il parlait phobie scolaire et donc thérapie, Erwan répondait formatage et autres encarcanements. C’était d’ailleurs là LE problème. La langue.  L’adolescent réinventait périodiquement la langue française, utilisant des vocables qui semblaient issus du vieux français ou qu’il puisait dans les replis profonds de sa créativité-«  les générations qui m’ont précédé ont appauvri le vocabulaire, elles ont vidé les mots de leur substance et elles ont poussé la société actuelle dans le vide d’une impasse de pensées et de projets. Si tu veux ré-inventer ta vie papa, puisque tu dis souvent que tu n’en peux plus de ton travail, des factures à payer, des obligations…eh bien ouvre ! Ouvre la porte, les fenêtres, celles de tes mots, de tes émotions, de tes pensées, du langage, de ce que tu n’es pas en mesure d’étiqueter. Répéter que tu n’en peux plus, c’est brandir une écuelle vide sans jamais te demander comment la remplir d’éléments vraiment nutritifs. »
Le plus dérangeant pour Victor était le conflit intérieur entre l’écho produit par les paroles d’Erwan qui le propulsaient trente ans en arrière, et la sécurité apprise de rentrer dans le moule ; en effet, il avait acquis qu’il en allait de sa survie de suivre les pistes éculées de ses ancêtres et répétait à l’envi tel un mantra usé : « je dois ».
Son fils évoquait « l’inexplicableté des choses, cette part de mystère que tu ne peux pas éclaircir dans cette vie-ci et qui agit pourtant comme une guidance lumineuse si tu l’accueilles. » La poésie novatrice du langage de son gosse entamait la stabilité des croyances de Victor, malgré la crainte de l’entendre qualifier de « perché » par ses collègues et amis. C’est ainsi qu’Erwan parlait de ses « esgourdes » pour ses oreilles, de son « roupil » pour son sommeil, de « breuvance » pour étancher sa soif, celle de son corps comme celle de ses ambitions, de détestation du boulevard de la pensée unique dont il rejetait la « bouillade » de concepts convenus.
– « Papa, je te propose un jeu pour  cet an neuf. Comme tous les jeux, il est très sérieux. D’ailleurs l’an neuf pourrait aussi s’entendre comme le chiffre neuf, celui de la fin de quelque chose, juste avant le recommencement du un, et donc d’un nouvellement que tu crées ; le neuf avec l’avoisinance du un, début du tout, c’est le moment de tous les possibles.
J’ai créé un jeu de cartes. Elles ne sont pas divinatoires, mais renvoient plutôt comme un miroir ou un écho à ce que tu ressens profondément et n’oses pas formuler tout haut. En ce premier janvier de l’an 2025, l’année de tes 49 ans, le carré magique de 7, choisis une carte en conscience, en pensant à ce qui te préoccupe le plus dans ce temps de ta vie. »
Décontenancé et confiant à la fois, ambitionnant que son fils détienne une « vérité utile et juteuse » pour reprendre ses mots, il tira la sentence suivante :
 « Forte parole est outil…forte parole est lorgnette tonique du regard. »
Martha
PS : je rends à César…César étant en l’occurrence Jean François Beauchemin dont j’ai lu avec un grand bonheur tout récemment « le jour des Corneilles ». Il y réinvente avec une grande sensibilité une langue illustrée et riche dont j’ai puisé quelques extraits dans ce texte ainsi que la dernière phrase.

Vous avez reçu une nouvelle proposition d’écriture à partir de la photo d’une femme libre!
Alors, à vos plumes!
J’ai hâte de lire vos créations!

Je tiens à rendre aussi cette rubrique participative: si vous avez des idées de propositions d’écriture, pensez à me les envoyer via le blog et je les proposerai de temps à autre.
Chaque semaine, vous recevrez une proposition d’écriture, pourquoi ne pas vous lancer? Il n’y a que le premier pas qui coûte…
Chaque proposition est un jeu de créativité.
Laissez-vous guider par votre intuition, votre imagination, votre envie d’écrire!
C’est un jeu de créativité.
Laissez filer vos idées, laissez les mots sortir tels qu’ils sont tout simplement ; c’est tellement mieux et spontané !
Ecrire, c’est se sentir libre.
Ecrire, c’est la liberté d’imaginer.
Créer demande du courage !

Pensez à m’envoyer vos créations dans la rubrique “me contacter” de mon blog, La Plume de Laurence.

Créativement vôtre,

LAURENCE SMITS, La Plume de Laurence

 

 


Laurence Smits

Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

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