La proposition d’écriture N° 60 a dérouté certains auteurs fidèles, mais en a émoustillé d’autres. Entre poésie, souvenirs, réflexions, tableau en miette, une bonne blague, un cauchemar: vous avez le choix!Je suis toujours fascinée, chaque semaine, par les contrées où chaque proposition entraîne votre imagination! 

Voici vos textes:

Je vous en souhaite une belle lecture.


Informations de Catherine concernant James Ensor et son tableau «L’intrigue »

James Sidney Edward Ensor est né en 1860 dans la ville d’Ostende, en Belgique. Ce petit village de pêcheurs acquiert une certaine notoriété en 1834, lorsque le roi Léopold Ier en fait sa résidence estivale, avant de devenir au cours des décennies suivantes une station balnéaire animée et très à la mode.
C’est à Ostende que le père de James, James Frederic, un anglais cultivé, rencontre sa mère, Marie Catherine Haegheman, une petite bourgeoise locale dont la famille possède une boutique de souvenirs et de curiosités. Le magasin fait vivre la famille d’Ensor, et le futur peintre grandit dans ce décor de “coquillages, dentelles, poissons rares empaillés, vieux livres, gravures, armes, porcelaines de Chine, un fouillis inextricable d’objets hétéroclites” (lettre d’Ensor à Louis Delattre, 4 août 1898). Le parcours de l’exposition est d’ailleurs ponctué par quelques masques, coquillages, sirène… provenant du magasin et de la maison.
Ce milieu original exerce une influence déterminante et durable sur le peintre, comme il le reconnaît plus tard : ” Mon enfance a été peuplée de rêves merveilleux et la fréquentation de la boutique de la grand’mère toute irisée de reflets de coquilles et des somptuosités des dentelles, d’étranges bêtes empaillées et des armes terribles de sauvages m’épouvantaient […] certes le milieu exceptionnel a développé mes facultés artistiques”. Dès les premières manifestations de sa vocation, le jeune homme peut sans doute compter sur le soutien de son père, un homme intellectuel et sensible.

“Le peintre des masques”

Très sensible à la critique, Ensor apparaît blessé, déçu, désespéré après les expositions de 1887 et sa confrontation avec la grande toile de Seurat. Au cours de la même année, il doit affronter les disparitions de son père et de sa grand-mère, auxquels il était très attaché. Ces évènements marquent profondément Ensor et provoquent un tournant dans sa carrière et sa démarche.
Déjà présentes dans son œuvre depuis 1883, les représentations de masques et de squelettes prennent à partir de 1887 une place prééminente. Il revisite même une partie de sa production du début des années 1880 afin de la peupler de ces motifs. Masques et squelettes rappellent bien sûr l’étrange ambiance du magasin familial ainsi que la tradition du carnaval d’Ostende, mais ils ont également une portée symbolique. Les premiers camouflent et exacerbent une réalité que le peintre trouve trop laide et trop cruelle, tandis que les seconds pointent la vanité et l’absurdité du monde.

Informations de Caroline sur « L’intrigue » de James Ensor

Né à Ostende d’un père d’origine britannique et d’une mère flamande, le 13 avril 1860, James Ensor fut marqué très jeune par l’étrangeté de l’atmosphère familiale : ses parents vendent des curiosités exotiques et des animaux empaillés, une vieille servante flamande le terrorise avec des contes d’ogres et de fées. Il s’enthousiasme pour les scènes de carnaval, les fêtes populaires et ce mélange de joie et de tristesse qui pour lui restera inséparable de la Flandre et de la mer du Nord. Après deux années d’études à l’Académie royale des beaux-arts, il s’éloigne, dégoûté de l’enseignement officiel et ouvre un atelier dans le grenier de ses parents. C’est dans cet atelier-mansarde qu’il réalisera ses plus belles œuvres.

Il ne quitta pratiquement jamais Ostende, et ne cessa de se mêler aux gens pauvres, partageant leurs peines et leurs divertissements, formant à leur contact sans doute son sentiment tragi-comique de la vie. Plusieurs de ses toiles (La grève, 1888, Les Gendarmes, 1892 ) évoquent les luttes des pêcheurs et il accablera la bourgeoisie de ses sarcasmes. Détesté par les critiques, qui lui reprochent à la fois son engagement social et le macabre de ses représentations, il ne connaîtra une gloire relative que dans les vingt dernières années de sa vie. Le roi Albert 1er lui conféra même, en 1929, le titre de baron. Le musée qui abrite ses œuvres fut en grande partie détruit en 1940. Il mourut le 19 novembre 1949, accompagné à sa tombe par toute la ville, dans une atmosphère carnavalesque qui n’est pas sans rappeler le décor de sa toile « Entrée du Christ à Bruxelles, peinte un demi-siècle auparavant (1888) : il avait représenté parmi les fanfares militaires, les prélats, les charcutiers et les masques, son propre cercueil.

L’Intrigue (1898) résume tout l’art d’Ensor et l’étrange « peuple ensorien », fait de créatures grotesques, de gens simples, d’images carnavalesques, de spectres et de masques. Douze personnages sont assemblés, en un groupe insolite, autour d’un couple. L’homme porte un haut de forme, la femme – mais est-ce réellement une femme ? – un chapeau fleuri. Au premier regard, il est impossible de savoir, comme dans plusieurs autres toiles d’Ensor, s’il s’agit de personnages réels masqués, de marionnettes ou de fantasmagories. L’étrangeté de la toile tient à la fois à sa construction et aux couleurs. Les visages masqués se détachent sur un fond bleu, qui pourrait être la mer. A l’angle gauche, en haut, on distingue une minuscule caricature à peine esquissée, qui montre qu’il ne saurait s’agir de personnages réels, mais d’une sorte d’apparition cauchemardesque. Les visages sont nettement individualisés, bien que les masques soient assez semblables. Les regards sont insaisissables et semblent fuir dans toutes les directions. Les lèvres sont soulignées de rouge et les yeux presque révulsés. Les vêtements aux couleurs violentes se confondent par endroits. L’un des personnages masqués port une poupée et, l’index levé, semble désigner quelque chose ou réclamer l’attention. Il est impossible de savoir pourquoi tous sont ainsi assemblés. Les masques, les couleurs violentes, les visages grimaçants, l’accoutrement insolite des personnages tout comme leur position dans l’espace suscitent un sentiment de malaise et d’angoisse.
Ensor a puisé les couleurs de sa palette et certaines de ses formes dans les toiles des maîtres flamands. On y retrouve ce mélange de lourdeur et de fantastique, mais aussi ces visages au nez busqués inspirés de Jérôme Bosch ou de Breughel l’Ancien. On y retrouve aussi l’atmosphère de carnaval, de dérision et de peur, chère à Ensor qui ne cesse de jouer avec tous ces symboles populaires pour les rendre menaçants. Il y a en effet chez lui, une proximité immédiate de l’angoisse et de la mort. Les personnages réels s’estompent le plus souvent pour ne laisser place qu’à leurs squelettes ou à leurs seuls masques, véritables tâches de couleurs, perdues entre le ciel et la terre. Par là, Ensor constitue une étonnante transition entre le symbolisme et l’expressionnisme. Ses toiles sont à rapprocher des poèmes Les Campagnes hallucinées, Les Villes tentaculaires d’Emile Verhaeren qui lui consacra d’ailleurs une belle étude, et qui, unissant la sensibilité flamande au symbolisme propre autant à la peinture qu’à la poésie, laisse transparaître déjà le cortège d’angoisses et d’images violentes particulières à l’expressionnisme. La passion d’Ensor pour les masques n’est pas seulement l’héritage d’un contexte culturel populaire qu’il affectionnait tant. Il décèle sur les visages autant la turbulence des expressions que la cruauté, les rictus, et ce sont eux qui lui servent à analyser le visage humain, au même titre que ces squelettes qui se battent pour une place auprès du feu. Cette vision hallucinée de la réalité, qui mêle la fête et l’horreur, l’insolite et le dérisoire, marque profondément tous les peintres expressionnistes qui découvriront souvent son œuvre au cours de la guerre de 1914. On la retrouve notamment chez les artistes de la Brücke et Emil Nolde.

De Lucette de France

A quoi me fait penser ce tableau ?


Au premier abord, quand je regarde ce tableau, j’y vois des gens heureux qui font la fête. Ce serait trop simple, et je n’aurais pas matière à broder sur lui, alors…
Mon œil scrute méticuleusement chaque individu, ce n’est pas du bonheur que j’y vois, mais plutôt de l’ironie, de la moquerie, de la raillerie, de la méchanceté.
La perfidie est cachée derrière ce visage grimé. On ne connait pas son nom, c’est tellement mieux de dire des horreurs en cachant son identité. Tel autre visage- le marionnettiste a beau faire de la musique, les paroles qu’il profère ne sont guère aimables sur la société dans laquelle il vit. Et regardez ce pantin avachi dans les bras d’un galant, sans doute est-il un espion, qui charme ces dames en chapeautées, toutes aussi frivoles que lui. Où sont Arlequin et Colombine costumés eux aussi pour passer inaperçus? Glanant de-ci de-là des informations sur le roi du moment. Les rois de France, beaucoup envient leur place, certes on pense qu’avec l’argent du peuple ils assouvissent tous leurs désirs les plus fous, n’ayant pas de compte à rendre s’ils règnent en maître absolu. Leurs reines toutes aussi mesquines malgré leurs sourires de façade, leurs fausses risettes sont cruelles et gare à qui répandra des fausses rumeurs ou des vérités pas avouables. La Bastille n’est pas loin…
Ces messieurs à visages grimés, surmontés d’un haut de forme, content fleurette à cette femme qui lui roucoule dans le cou à s’en rendre ridicule. Sa robe n’a rien de sobre, des couleurs vives à éblouir un non-voyant. C’est fait pour attirer le regard, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle y arrive. Au fond, elle lui va à ravir, car malgré ses grands airs, son vocabulaire est vulgaire, ses mots sont ceux d’une fille de joie, que rien n’effraie. Les hommes, la rue, l’alcool, peut-être la drogue l’accompagnent au quotidien, jusqu’à ce qu’elle perde tout en tombant sur les pavés d’une ruelle malfamée. Comment un être humain peut-il tomber aussi bas ? Que lui est-il arrivé de grave dans sa vie ?
Les musiciens en habit de carnaval font hurler leurs crincrins, accompagnés d’aboyeurs qui déversent des flots d’horreur entre deux pintes de bière. Le ciel est nuageux, ils se réchauffent tous en se regroupant, en chantant, en hurlant leurs vérités du jour, pour supporter leurs propres misères intellectuelles. A cet instant- là, ils existent en proférant des noirceurs qui font glousser tout ce beau monde qui se gausse en écoutant toutes ces folies souvent déloyales.
De tout temps, les fausses informations, les rumeurs, les propagandes, les mensonges circulent, y compris de nos jours. Pas une seule journée sans que ne soient diffusées des fake-news, de l’intox. Certaines informations sont outrageusement déformées, et pourtant un grand nombre y croit.
Bref, sous le charme, les danses, les masques, méfions-nous des loups !

De Nicole de Belgique

L’étrangeté, l’angoisse distillées par ce tableau me troublent, une forme de rejet d’une laideur affichée.
Des couleurs violentes, des personnages serrés.
Des créatures grotesques entourant un couple.
Un carnaval de dérision.
Des visages grimaçants. Leurs masques mettent la méchanceté en relief.
Vision hallucinée, fantasmagorique, cortège d’épouvante cadrée par la mort omniprésente.
Lumière de la cité balnéaire derrière la lourdeur, la pesanteur, la touffeur, la menace du chaos instrumenté, orchestré.
Pour moi, un malaise total.

D’Anaïs de France

La troupe gaie, dans une matinale enchantée, dessine son plus bel habit avec ses poudres, dans un essor clownesque, la vanité de ces maquillages, pour faire le show, pour surprendre, pour remuer les gens qui traversent, les gens qui marchent, pour questionner par cet épouvantail de couleurs. Une bande à part, pleine de vie, pleine d’enthousiasme, pleine de vigueur, ils chantent jusqu’à que leurs souffles disparaissent, des étincelles grandioses qui en ressortent, en partageant toutes leurs lumières intérieures, dans un appel de chanter, de danser avec ces oiseaux avec ces gens de passages, de chanter à tue-tête dans ces gares, chez ce boulanger, chez ce coiffeur. Parfois huer, parfois partageant, parfois hésitant dans un petit sourire se maquillant les lèvres… Ils se relèvent toujours pour ce partage, pour cette grandeur de flammes intérieures, sans s’arrêter dans cette vente de rêve, qui les hume de bonheur.

De Roxane de France

Les Masques de Carnaval


Les soirs de Carnaval ils déferlaient joyeux
La musique guidant leur houle cadencée
Le visage dérobé sous le masque précieux
Leurs habits de soierie brillant de mille feux
Surréaliste toile d’un artiste inspiré,
Magique farandole de la foule enivrée.
La clameur des badauds aux accents se mêlaient
Couvrant les ritournelles de mille gondoliers
Venise en ce temps- là n’était pas sous les eaux
Les paquebots n’avaient pas envahi la Lagune
La Place San Marco abritaient les moineaux
Renaud jetait du pain à des pigeons idiots
Saint Pierre bénissait le flot des pèlerins
Quand l’Horloge sonnait l’heure astronomique
Le Lion bienfaiteur étendait sur la ville
Sa force protectrice du haut de son clocher
Les amoureux assis aux terrasses du Florian
Dégustaient lentement le divin café noir
Partageaient leurs émois et leurs photographies
Préservant les images d’une faillible mémoire
C’était il y a longtemps, bien avant les tourments
Les masques de nos jours sont tous chirurgicaux
Les chansons qui égaient nos parcours balisés
Sont celles des oreillettes sur You Tube branchées
Quand notre délivrance aura bientôt sonné
Ils auront je l’espère la raison retrouvée,
Banni les Croisiéristes, refoulé l’Imbécile
Rendu à nos amours la belle Sérénissime
Nous nous embrasserons dans les venelles étroites
Carnaval revivra sous les lustres d’antan
Arlequin dansera sur le Pont des Soupirs
Et Colombine libre, rira à en mourir.

De Catherine de France

Traumatisme


Je ne sais pas comment je me débrouille, mais je n’arrive jamais à partir à l’heure pour aller au boulot. Je traîne, je traîne, et puis après, je suis obligé de courir pour rattraper le temps perdu … et aussi mon bus. Si je le manquais, ce serait terrible, car le suivant étant un quart d’heure plus tard, je serais vraiment en retard pour prendre mon service de nuit à l’hôpital.
Je sors donc de la maison et entame ma progression grignoteuse de temps. C’est curieux : je me hâte, mais avec l’impression de ne pas être payé au niveau des efforts fournis. Alors, je décide de courir, mais mes jambes ne répondent pas aux injonctions de mon cerveau. Un sentiment d’angoisse s’empare petit à petit de moi. Et tout autour de moi, l’ambiance de la rue se transforme. Je croise de plus en plus de gens bizarres. Ils sont tous masqués d’une manière grotesque, et vêtus du plus mauvais goût. Ils crient, chantent, chahutent, et aussi me regardent … bizarrement. Et plus j’avance dans la rue, plus la foule se densifie, et plus je me sens en danger. Autour de moi, ce n’est que folie : dans les accoutrements, dans les masques hideux et sordides, dans les comportements … J’ai l’impression d’être seul au monde, perdu au milieu d’une multitude, un intrus dans un monde insolite que je sillonne à contre-sens, dans un élan freiné par une force invisible qui ralentit mes efforts de précipitation. Qu’est-ce qu’il se passe ? Je me sens anachronique, décalé dans ma quête et dans la normalité de mon accoutrement, incongru au milieu des autres ! Ces gens sont complètement fous !? Pourquoi suis-je le seul à être comme je suis ? Où est l’arrêt de bus ? Depuis le temps que je cours, je devrais être arrivé depuis longtemps ! Me suis-je trompé de route ? Et toujours cette sensation de ne pas avancer comme ça devrait ! Ces cris, ces hurlements, ces grouillements, cette marée humaine bigarrée aux masques effrayants, cette folie collective, me font tourner la tête !
Soudain, devant moi, mon arrêt de bus, enfin ce qui, à mon avis, est mon arrêt de bus, tout en ne l’étant pas ! De grandes affiches tapissent les parois de verre. Et sur ces affiches, je peux lire la raison de tout ce remue-ménage : aujourd’hui, quinze mai, c’est le Grand Carnaval des Fous. Ah ! Tout s’explique alors ! Je me sens rassuré, tout en me demandant pourquoi je n’avais jamais entendu parler de cet événement, ni par mes collègues, ni par mes amis, ni par ma famille : c’est étrange tout de même ! Laissant le flot des fameux fous se déverser sur la chaussée, je me positionne pour attendre le bus que, d’ailleurs, j’ai dû rater.
Soudain, je suis pris à partie par des personnages inquiétants et menaçants.
« Où est ton masque ? Tout le monde doit avoir un masque, c’est O-BLI-GA-TOIRE ! »
J’essaye de me dégager des mains de deux individus au faciès figé dans le plastique, mais d’autres arrivent et m’encerclent.
« Ton attestation ! Dépêche-toi, donne ton attestation ! Si tu n’as pas de masque, il te faut une attestation attestant que tu es en mission spéciale ! Ton attestation ! Tu n’en as pas ? Alors, ton masque ? Il est interdit de circuler sans masque pendant toute la durée du Grand Carnaval des Fous ! »
Bien sûr, je n’ai ni l’un ni l’autre : comment aurais-je pu savoir ? J’essaye de me dégager de toutes ces mains qui m’agrippent. Un personnage chapeauté et grimaçant semble apaiser le groupe et demander des explications, son regard rivé ardemment sur le mien. D’une voix rauque, après avoir entendu le discours de mes agresseurs, il crie :
« Pas de masque !? Pas d’attestation !? Qu’on le mène à la prison pour subir le supplice du masque de fer ! »
Des mains me soulèvent et m’arrachent à mon arrêt de bus. La foule me hue et je suis transporté sans toucher terre. Je hurle et me débats.
Soudain, une sonnerie tonitruante arrête net le délire général. Le silence se fait dans la rue et j’en profite pour hurler de toutes mes forces : « Au secours !!! » Je me dégage des mains qui me retiennent et me retrouve, en nage, assis sur mon lit, la sonnerie de mon réveil me perçant les tympans, tout en me sauvant la vie. Un cauchemar !!! J’ai fait un cauchemar !!! Vite, mon masque ! Où est mon masque ? Ah, le voilà ! ouf ! Le masque en tissu que ma mère avait cousu dans un vieux drap et que j’utilise en rouspétant à chaque fois que je dois sortir, conformément aux directives gouvernementales, en ces temps de pandémie, m’apparait tout-à-coup comme un véritable allié que désormais j’arborerai avec conviction et détermination, tant je suis soulagé que ma terrible aventure ne soit qu’une pitoyable mauvaise fiction.

De Françoise V de France

Beaucoup de lèvres rouge-sang : noce de rubis ?
Serait-ce – pour rire et par une bande de comédiens grimés – un simulacre grinçant du mariage…
Imaginons plutôt une fête, celle de la Grande Suspicion.
Madame Pétoche, dont la grande bouche bavasse, est au bras de Monsieur Filou à tête de renard, mais ”renard mort”. Les encadrent : Madame Potin et Monsieur Baratin en habit vert et tête de fouine.
À gauche de ce dernier, il y a un avorton à chapeau gris vomissant un flot blanchâtre qui semble relié à l’encolure de l’habit vert ; c’est une marionnette.
Baratin, couard et ventriloque, actionne son double fantoche, le fait palabrer.
À l’arrière, quelqu’un se fend la gueule. Sans doute a-t-il capté une méchanceté.
Un autre, teint de bouchon et l’oreille mal dirigée, demande : « Y dit quoi, y dit quoi ?
– C’est pas moi qu’ai dit, c’est le pantin qui s’accroche à mon bras », se défend Baratin tandis que Madame Potin s’enfle d’une importance imaginaire.
Dans son dos, chapeau couleur de bile, la mort à dents de scie ouvre un croissant d’ironie glaçante ; elle aussi manipule un personnage de chiffon. Qui fait penser à un coq.
Roi du poulailler, celui-là sait se faire entendre, il réveille les endormis.
S’apprête-t-il à annoncer le Jugement dernier ?
Mascarade générale, rires jaunes… Grotesques personnages.
Si ce n’est un mariage, quoi d’autre qui s’appliquerait à notre époque ?
Une vision hallucinée se projetant sur un pan de notre conscience, l’appelant à reconnaître l’état déliquescent où se retrouve notre monde intérieur depuis que la peur de l’autre est entrée méticuleusement, subrepticement en nos âmes, sans distinction de genre, d’âge, de niveau social ; les soumis comme les râleurs, les effacés comme les arrogants occupés à coloniser l’espace public ?
Regarde-toi, genre humain ! Vois ce que les discours fallacieux font de toi en un tour de main.
Tu as tout gobé. Aucun recul, aucune analyse.
Qu’as-tu fait de ta boussole ?
Tu nous trouves grotesques, mais l’état de peur te farde, te déforme. L’état de peur irraisonnée te rend d’abord étranger à toi-même. Si tous ont peur, si tous suspectent, tout est perdu.
Ne vas-tu pas résister, tout reprendre à zéro, tenter de TE retrouver, toi, pour offrir à la vie une sérénité que tu auras su reconquérir, et réapprivoiser de cette façon celui dont la résistance est devenue réflexe de Pavlov, plus que sage disposition ?
Le soleil fait fondre les maquillages.
Allez ! bas les masques, camouflages et autres faux-semblants.

De Michèle de France

UNE BONNE BLAGUE


Depuis les années d’université de droit, des amis trentenaires qui ne se sont jamais quittés se retrouvent chaque vendredi soir pour l’apéro chez les uns et les autres, à tour de rôle. Par chance pour leur amitié, ils sont tous restés dans la région parisienne. Ils prévoient, chaque mois, une sortie ou un événement qu’ils peaufinent à chaque retrouvaille hebdomadaire.
Seuls Victor et Philippe sont arrivés dans le groupe un peu plus tard en épousant respectivement Emilie et Laure. Au final, ils sont onze. Arthur et Xavier sont un couple d’homosexuels. Jacynthe est mariée à Claude. Olivier est le seul célibataire. Et il reste la sœur de Jacinthe, Rose, mariée à Pierre.
Ils travaillent tous dans des emplois juridiques, sauf Victor l’architecte et Rose qui a cessé son travail à la naissance des jumelles.
Cette semaine, ils ont décidé de se déguiser pour se rendre au vernissage de Jocasta, la tante d’Olivier, une grande artiste de renom, un peu snob. Le but est de se faire passer pour des artistes déjantés. Pour ce faire, il va falloir trouver des déguisements facétieux dans lesquels ils ne devront pas être reconnus.
– Si chacun se transformait en légume, proposa Philippe
– Ah très drôle, mais il aurait fallu que ce soit pour un vernissage d’Arcimboldo, répondit Rose dans un rire communicatif, qui rendit Hilare toute la petite bande.
Pour calmer les esprits, Pierre servit un verre de sangria à tout le monde avec des petits fours.
– Moi, Jacynthe, je vous propose de mettre des habits de la cour de louis XIV ou ceux des ouvriers de Germinal de Zola
– Pas mal, mais trop banal, dit Olivier, il faut que ma tante soit beaucoup plus épatée, mais ne devra pas savoir à qui elle a affaire.
– Oui, dit Emilie, et si on reproduisait le radeau de la méduse de Géricault ou le déjeuner des Canotiers de Renoir.
Arthur en levant son verre à la santé de tous, proposa que chacun réfléchisse à l’idée pour en reparler la semaine suivante.
Laure, toute la semaine, a préparé tout un dossier qui lui semble tenir la route.
Elle a beaucoup réfléchi, gambergé, et justement, la soirée du vendredi a lieu chez eux cette fois-ci.
Elle se sent fébrile et en même temps, sûre de ses choix, même si Philippe n’a pas eu le temps d’être présent pour elle. Laure regarde sa montre, impatiente depuis dix minutes, lorsque le coup de sonnette la fait sursauter.
Ils sont tous là !
N’y tenant plus, elle leur pose la question…
– Alors, avez-vous des propositions sur le sujet que nous avons évoqué la semaine dernière ? leur demanda-t-elle avec une lueur dans les yeux
Ils se regardent en répondant les uns et les autres « Trop de travail cette semaine », « Je suis allé plaider au tribunal d’Orléans », « les jumelles ont eu de la fièvre », « Deux dossiers d’héritage difficiles » …..
– Bon, vous n’avez pas eu le temps, mais moi j’ai beaucoup planché sur le sujet, jour et nuit, car il m’a tenu en haleine. C’est comme si cette idée m’habitait, et je voudrais vous la soumettre.
Laure prit une profonde inspiration, les regarda tous l’un après l’autre en souriant et continua….
– Concentrez-vous bien, et pensez aux tableaux de Thierry Poncelet… Ses tableaux sur les Aristochiens !
Un point d’interrogation s’inscrit sur tous les fronts ! Laure continue à exprimer ce qu’elle a en tête.
– On pourrait juste s’en inspirer pour être un groupe d’animaux ou d’énergumènes habillés en personnages.
– L’idée me parait excellente, mais il nous faudrait des masques, s’écrie Emilie.
– Venez autour de la table, je vais vous montrer
Elle sort les documents concernant les peintures de chiens en hommes, en femmes, avec robes, chapeaux, accessoires divers et leur présente aussi un masque en silicone.
– C’est génial, s’écrièrent tous d’une seule voix.
Seul Xavier exprime ses doutes quant à la fabrication des masques.
Mais, Laure a prévu une réponse à cette question.
– Vous connaissez Sybille, mon amie artiste sculpteur. Je l’ai contactée et elle pourra nous faire des masques personnalisés en silicone.
Ils étaient tous enthousiastes après avoir choisi la photo du chien habillé, qui leur parlait le plus. Une base pour faire parler leur créativité. Ce n’était que le début de l’aventure !
Durant toute la semaine, chaque soir à tour de rôle, ils sont allés voir Sybille qui leur a concocté un masque original. Elle avait pensé à tout, en faisant venir un ami costumier pour leur présenter des vêtements et les aider à faire émerger ce qui trottait dans la tête de chacun.
Le vendredi suivant, ils sont tous allés dans la grande maison de Xavier et Arthur pour leurs essayages, les retouches des vêtements et peindre les masques ivoire afin de leur donner une vie humano-animalo-grotesque.
Les jumelles de Rose et Pierre étant gardées par leur grand-mère maternelle, Ils ont passé un week-end de folie, tous ensemble, à rire et à construire leur projet.
Le dernier samedi du mois de mars, à 19h, ils firent irruption au vernissage et la sensation de la foule a été inévitable. ils n’ont jamais dévoilé leur identité, ayant transformé leur voix et sont restés tous collés les uns aux autres, ne laissant personne leur poser de questions…
Au bout d’une heure, ils sont repartis comme ils étaient venus, laissant médusés, Jocasta et ses invités.
Quelques photos avaient été prises.
Durant leurs rendez-vous hebdomadaires, longtemps, ils ont reparlé, avec bonheur, de leur blague.
10 mois plus tard, alors que Laure faisait du lèche vitrine d’art comme elle aimait le faire régulièrement entre galeries et librairies, à l’heure du déjeuner, elle s’arrêta devant un tableau en vitrine. Elle le regarda avec beaucoup d’attention.
Ce tableau, c’était eux au vernissage de Jocasta. Elle se souvenait des photos prises et l’une d’elle avait donc été reproduite à la façon « symbolisme ».
Laure resta longtemps en contemplation, sourit en pensant « quelle épopée… Nous n’avons pas vécu ça pour rien, puisque nous resterons dans l’histoire de l’art !! Il va falloir que l’on revienne tous pour regarder ensemble ce chef d’œuvre !! “

De Caroline de France

Le tableau de mamie

Que de bons souvenirs de ma grand-mère, Christiane. Une femme en or, avec le cœur sur la main, toujours prête à rendre service. Le plus étonnant, c’est qu’elle ait pu adopter cinq enfants. Ce qui ne l’empêcha pas de s’occuper au mieux de ses trois enfants naturels. J’adorais me rendre chez elle quand j’étais adolescente. Mon passe-temps préféré était de m’occuper de ses nombreux chats. Elles les avaient tous recueillis alors qu’ils étaient abandonnés ou sauvages. Parfois, certains devenaient dangereux, je devais rester sur mes gardes. Un jour, je voulus faire comme mamie, nourrir les chats afin de la soulager de sa journée. Je me rendis vite compte que c’était une mauvaise idée. Le sac de croquettes attrapé, je me dirigeais dans les appartements de ses petits locataires sur pattes. Je pris les gamelles pour ensuite faire la distribution. Les chats commencèrent à me regarder bizarrement, puis ils arrivèrent sur moi un à un et ce fut bientôt le K.O général dans la pièce. Un tableau des tableaux de ma grand-mère tomba au sol puis disparut sous les gesticulations de ses animaux enragés. Je pris rapidement mes jambes à mon cou pour sortir de la pièce. Une demi-heure plus tard, avec une bonne dose de courage, je retournais sur les lieux. A mon grand étonnement, pas un bruit, ses félins avaient eu raison du sac et entamaient maintenant une petite sieste. Le truc, c’est que le fameux tableau était en miette. Il faut dire que je le trouvais très laid et flippant avec ses personnages masqués dignes de mes pires cauchemars. Qu’aller dire ma grand-mère, c’était une œuvre d’art d’une grande valeur sentimentale pour elle. Ses huit enfants l’avaient acheté pour ses 70 ans après de longues années d’économie. D’un côté, j’étais soulagée et de l’autre j’avais peur.
Soulagée, parce que ce tableau me faisait penser à un film d’horreur à chaque fois que je le voyais, alors bon débarras. De l’autre côté, j’avais vu une fois ma grand-mère en colère et je peux vous dire que ça file droit.
Bon, il fallait que je lui explique, que je crache le morceau. Je partis à sa rencontre dans la cuisine. Mamie était toute affolée. Le feu avait pris dans la cuisine, impossible d’en venir à bout. Je courus dans la cage aux lions, enfin aux chats et je fis sortir tout le monde. Puis, ma grand-mère et moi encore sous le choc, regardions le malheureux spectacle. Mamie me remercia pour mon courage. Le courage d’avoir sorti tous ses petits protégés. Je compris d’autant plus ce jour-là que quand nous avons un souci, il peut toujours y avoir plus grave.

De Laurence de France

Plus personne ne savait qui était une femme ou un homme, qui était bourgeois ou ouvrier, qui était jeune ou vieux, qui était grand ou petit, qui était beau ou laid…C’était la fête, pas celle à neuneu, que nenni ! C’était la vraie fête, où tout était permis, où tout était légal, où on pouvait faire ce qu’on voulait, où on pouvait devenir quelqu’un d’autre, où on pouvait faire les fous, où on pouvait ripailler, où on pouvait festoyer, où on pouvait s’adonner à tous les plaisirs, même charnels !
Ça n’arrivait qu’une fois par an, alors autant en profiter ! C’était le jour le plus important, celui où on démarrait le carnaval ! C’était un jour de fête, alors je faisais la fête ! Comme je le disais, je faisais le plein de bonne humeur, de bonnes choses pour mon palais mais aussi pour mon corps, j’en profitais, quoi !
Sur la photo, là, tu me vois, je suis celui qui arbore fièrement le chapeau haut-de-forme. J’aimais bien me déguiser avec des vêtements de bourgeois ou d’aristocrate. Ça me changeait de mon ordinaire : tu penses bien, j’étais mineur au fond de la mine, alors ce n’était pas souvent que j’avais l’occasion de me faire beau ni de me déguiser, crois-moi !
Je n’étais pas trop pour la religion, ça, ça n’a pas changé mon petit, mais j’aimais bien le carnaval. D’abord, les origines n’étant pas chrétiennes, alors ça m’allait. Déjà, les pharaons ou les Grecs dans l’Antiquité se déguisaient et organisaient des fêtes au début du printemps. Moi aussi, je restais dans la tradition : je buvais, je mangeais, je dansais…beaucoup, en excès, ne le répète pas…
Je fabriquais mon masque avec de la pâte à papier, du fait maison, comme tout le reste du costume ! Ça m’occupait pendant les longs mois d’hiver pluvieux de la région. On a formé un groupe avec mes potes mineurs. Ce sont eux qui m’entourent sur la photo ! Un groupe de joyeux lurons !
En février, il faisait froid à mon époque, beaucoup plus que maintenant, alors on se réchauffait comme on pouvait, le goulot descendait vite dans le gosier, on pourrait dire ! Les femmes faisaient des tonnes de crêpes et de gaufres, de beignets aussi. On se goinfrait comme des cochons ! Rien ne nous arrêtait !
Ce que j’aimais dans ce carnaval, c’était que la vie normale était mise entre parenthèses, chacun faisait ce qui lui plaisait ! C’était le monde à l’envers, un monde utopique pour une seule journée. Toutes les classes sociales se mélangeaient, sous couvert des déguisements. C’était l’occasion de jouer à être un ou une autre, le temps d’une journée et d’une nuit. Quelle aubaine ! J’aimais bien cette transgression des interdits de l’ordre social et l’inversion des rôles. J’oubliais toute retenue, tu me peux me croire mon petit !
On déambulait dans les rues de la ville, tonitruant, gueulant à tout va, certains avec leurs instruments de musique de l’orchestre, d’autres tapant des pieds et battant des mains. On s’arrêtait dans chaque estaminet, ou bar si tu préfères. Et, crois-moi, à mon époque, il y en avait plein ! On était complètement bourrés à la fin de la nuit, mais peu importait, on était tellement heureux ! Une journée complète de liesse avant de redescendre dans les entrailles de la terre ! Mais, à mon époque, petit, on n’avait pas la télé ni les touristes qui venaient nous envahir comme maintenant. On était peinards, entre nous. Jamais, tu ne pourras connaître ce qu’on a connu nous.
Moi, je suis content d’en avoir profité, car, tu vois, maintenant que je suis coincé dans mon fauteuil roulant, à mon âge, je fais le carnaval rien qu’avec mes souvenirs… 


Je tiens à rendre aussi cette rubrique participative: si vous avez des idées de propositions d’écriture, pensez à me les envoyer via le blog et je les proposerai de temps à autre.
Chaque semaine, vous recevrez une proposition d’écriture, pourquoi ne pas vous lancer? Il n’y a que le premier pas qui coûte…
Chaque proposition est un jeu de créativité.
Laissez-vous guider par votre intuition, votre imagination, votre envie d’écrire!

Laissez filer vos idées, laissez les mots sortir tels qu’ils sont tout simplement ; c’est tellement mieux et spontané !
Ecrire, c’est se sentir libre.
Ecrire, c’est la liberté d’imaginer.
Créer demande du courage !
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Créativement vôtre,


Laurence Smits, La Plume de Laurence


Laurence Smits

Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

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