Pour la proposition d’écriture N° 61, Elie, le coiffeur chauve et Elsa, la danseuse obèse, vont vous entraîner dans un tourbillon d’histoires plus fascinantes les unes que les autres.  Mais, le destin s’est immiscé dans leur vie pour empêcher leur rencontre amoureuse. Parfois, tragique quand l’Histoire s’en mêle! 

Je vous souhaite une belle lecture. 

Voici vos textes: 

De Lucette de France

Elie et Elsa se sont connus à l’école primaire, il y a … 40 ans
Ni l’un ni l’autre n’aimait l’école avec ses règles, ses devoirs, ses exigences. Souvent, ils se retrouvaient pendant la récréation pour parler de leurs frustrations communes. Ils ressentaient les mêmes choses puisqu’ils les vivaient au même moment. Déçus, chahutés par les petits copains de l’époque – aujourd’hui on appelle ça du harcèlement. Plus les jours passaient, plus ils souffraient du mal-être profond dû aux persécutions de tous ces sales gosses, que l’on nommait « camarades ».
Ni l’un ni l’autre n’en parlait à ses parents, ne voulant pas qu’ils les sachent malheureux, alors ils s’épaulaient pour essayer de garder la tête haute. Les harceleurs étaient eux aussi des enfants malchanceux. Ils reproduisaient la souffrance qu’ils avaient en eux d’une manière ou d’une autre, n’ayant aucune conscience du mal qu’ils faisaient.
L’arrivée au collège s’était mieux passée. Elsa avait trouvé de la discrétion, de la gentillesse avec deux comparses. Quant à Elie, le beau gosse, il avait vite su plaire aux filles.
Chacun n’attendait qu’une chose : choisir leur métier et quitter l’enseignement au plus vite. Elsa voulait plaire à tout prix, malgré son surpoids. Son visage était fin, à peine maquillé, elle avait un regard doux. Ses grands yeux verts soulignés de noir, embellis par ses sourcils aux courbes bien arrondies. Vraiment très agréable à regarder, toujours vêtue à la dernière mode, elle savait se mettre en valeur. Elie lui, le « tombeur » avait toujours une cour de filles plus séduisantes les unes que les autres. Il avait l’embarras du choix.
Entre Elsa et Elie, les relations étaient toujours aussi sincères. Ils se voyaient moins, cependant c’était toujours avec grand plaisir qu’ils se rencontraient régulièrement au café du coin, sirotant un jus de fruits. Les années passaient, les voici à 16 ans, lui avait choisi la coiffure. Elle était indéterminée, mais voulait fuir cet environnement de plus en plus détesté. Chaque matin, elle y entrait sans conviction en attendant la sortie dans quelques heures. Aucun épanouissement personnel pour Elsa dans ce contexte, mais que va-t-elle faire de sa vie ?
Les dés étaient jetés, l’année se terminait, et les voici enfin « libres ».
Elie, super à l’aise dans ce milieu de coiffure, s’épanouissait au fur et à mesure que les jours et les mois passaient. Il réussissait tous ses examens, il en voulait toujours plus, aller encore plus haut, plus loin. De concours en concours, le voici maintenant en apprentissage chez un coiffeur de renom dans un arrondissement très huppé de Paris, il était aux « anges ». Les starlettes se l’arrachaient, toutes ne voulaient qu’Elie, tellement son œil, sa dextérité, sa jovialité faisaient de lui, l’«AS » du tout Paris…Lui, coiffeur de ses dames, avait un charme fou avec son crâne rasé par goût, mais une barbe à ravir, taillée à la perfection. Quelle classe !!!
Quant à Elsa, de ménages en garde d’enfants, d’hôtesse de caisse en vendeuse en chocolat, elle se traînait, ne trouvant rien à son goût. Ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était aller danser le samedi soir en groupe. Elle s’éclatait. Enfin « des yeux étaient rivés sur elle », tant sa souplesse, son sourire, sa gaieté faisaient l’admiration de la salle. Elle oubliait ses quelques kilos de trop, elle faisait abstraction de tout dans ce dancing en vivant l’instant présent. Après maintes et maintes réflexions, elle décidait qu’elle en ferait son métier. Ses parents l’avaient dissuadée, ce n’était pas sérieux, pas d’avenir là-dedans, disaient-ils.
Elle quitta sa province, son pays, et la voilà arrivée au Portugal, d’où sont originaires ses parents. Elle dégota des petits boulots, et finit par se payer des cours de fado. Et là, c’était l’extase. En quelques années, son prénom était en lettres d’or dans les cabarets, en se faisant connaître de ville en ville. Elle était devenue « star » malgré elle.
Quant à Elie, son salon de coiffure était au centre d’une ville très embourgeoisée, sa réputation continuait de grandir. Hommes et femmes ne voyaient que par lui, lui l’ancien harcelé, le voilà au fait de son art.
Tous les deux n’avaient pas vu les années passer, mais leurs souvenirs et leur amitié étaient intacts. Ayant trouvé un trou dans leurs emplois du temps, ils s’étaient donnés rendez-vous dans leur ancien village maudit de l’époque. Elle l’avait tout de suite reconnu avec sa parure de poils sur le visage, et son crâne dépouillé. Il attirait le regard, quel dandy d’un chic rare…Etre un coiffeur chauve, barbu de surcroît, fait que les regards sont tout de suite attirés par le contraste. Ils s’étaient serrés très forts, avaient parlé de leurs vies, du chemin parcouru, ils riaient de tout comme des enfants en se faisant des éloges réciproques. La journée était trop courte mais Elsa était tombée amoureuse de lui comme toutes les autres…
Elle lui avoua ses sentiments quelques mois plus tard, puisque côté sentimental pour elle c’était la bérézina. Elle avait eu le coup de foudre instantanément, pourtant lui était sur la réserve.
Toujours élégant sans ses mots et ses gestes, il lui a dit avec délicatesse que c’était impossible car il vivait une belle histoire d’amour depuis 6 ans avec Camille. Prénom ambigu puisque Camille, elle l’avait appris plus tard, était un bel éphèbe, coloriste dans le même salon que lui. Ils s’étaient associés dans la vie professionnelle, comme dans la vie personnelle …
Elie et Elsa étaient restés amis. Deux ans plus tard, Elie recevait un faire-part de mariage avec en post-scriptum « Veux-tu être mon témoin de mariage ? » …Son corps s’était encore plus arrondi, puisqu’un bébé s’annonçait, et qu’Elie était tout désigné pour être le parrain…


Texte de Marie-France de France – hors consigne – sur le déconfinement- 11 MAI 2020

DECONFINEMENT


La porte de la cage s’est entrouverte, j’ai senti un air de liberté.
Timidement je me suis approchée,
De mes ailes légèrement déployées, j’ai poussé la porte et respiré.
Un air de liberté m’a enivrée, tout avait changé.
J’ai tout d’abord aperçu les branches des arbres couvertes de feuillage.
Un ciel d’un bleu intense m’a ébloui,
Juste un petit carré de nuage blanc s’était aventuré dans ce ciel.
Dans les plus hautes branches des arbres,
Une ribambelle d’oiseaux copulait joyeusement.
J’ai eu envie de trinquer à cette liberté nouvelle,
D’embrasser les petits et les grands.
Mais on m’a dit « halte là, tu n’as pas le droit de me toucher,
Et ton visage doit être masqué ».
J’ai donc confectionné cet artifice, un masque de toutes les couleurs.
Parmi les personnes rencontrées, plus de sourire, plus de mimiques.
J’étais triste, mais on ne le voyait pas.
Je suis allée consulter mon agenda depuis bien longtemps oublié,
Il était inscrit « Anniversaire de Lise »
Je me suis empressée de lui trouver un livre,
Un livre pour exorciser ce virus malveillant.
Je suis tombée sur « La sorcière de la rue Mouffetard »,
Trop drôle, j’étais sûre que ça lui plairait.
J’ai donc confectionné un joli gâteau aux pommes venues de notre terre,
Celui qu’elle préfère.
Tout en affrontant mes peurs, je n’ai écouté que mon cœur,
Et suis partie masquée lui porter ce petit brin de bonheur.
On m’a dit « Attention Mamie, pense à ton avenir,
Ce vilain virus, il peut t’attraper et t’anéantir ».
Je leur ai dit : « Mon avenir, il est là, aujourd’hui »
J’ai attrapé ce petit bonheur et je l’ai partagé.


De Catherine de France

Le revers de la médaille


Quand il avait été embauché pour suivre la troupe et être le coiffeur attitré des filles du spectacle, Elie avait tout-de-suite été emballé par la perspective de cette vie de bohème, au milieu d’artistes au succès grandissant. Lui, qui avait toujours eu du mal à convaincre des patrons de lui donner sa chance, du fait de sa calvitie, ce qui est, on peut le dire, le comble pour un coiffeur, avait réussi à intéresser le directeur de la troupe, justement grâce à son paradoxe, pour un spectacle surfant sur une vague paradoxale.
Ce qu’il n’avait pas prévu, c’était de se retrouver, après tant d’années, en présence d’Elsa, devenue une des vedettes du show : Elsa et son handicap d’antan, Elsa et sa douceur, sa gentillesse et une grâce qu’il ne lui avait pas du tout associées à l’époque. Il l’avait reconnue instantanément, alors qu’elle s’installait dans le grand fauteuil face au miroir, après l’avoir gratifié d’un joli sourire et d’un charmant bonjour. Elle ne l’avait pas reconnu, sans doute à cause de sa calvitie, et il ne s’était pas manifesté en ce sens, tétanisé par cette rencontre qui pouvait être interprétée comme une ironie du sort ou les prémisses d’un retour de bâton.
Avec une immense douceur, elle lui avait expliqué comment elle devait être coiffée pour le spectacle du soir, et lui était resté coi, complètement idiot, se contentant de mettre en œuvre son talent de coiffeur dont elle le félicita. Chaque soir, c’était le même rituel, et chaque soir, il prenait de plus en plus de plaisir à ce partage temporel qu’il se surprenait à attendre comme un collégien. Chaque soir, Elsa se confiait un petit peu plus, et lui écoutait attentivement. Il apprit ainsi que ses yeux maintenant rieurs avaient beaucoup pleuré par le passé, qu’elle avait beaucoup souffert dans sa jeunesse, au collège, puis au lycée, à cause des autres qui se moquaient d’elle sans arrêt, la traitant de grosse vache et l’affublant d’autres sobriquets insultants et dégradants. Ce qui l’avait aidé à tenir envers et contre tout, c’est sa passion de la danse, son paradoxe à elle, compte-tenu de son obésité. Contrairement à ce que les autres pensaient, elle n’était pas grosse parce qu’elle se goinfrait, mais à cause d’une maladie hormonale qui la faisait grossir et contre laquelle personne ne pouvait rien. Alors, elle avait décidé d’assumer et son poids et son rêve : en cachette, elle avait dansé, et dansé et dansé…, la musique la pénétrant intimement et lui offrant sa légèreté et sa grâce. Et puis, un jour, elle avait osé franchir le pas et s’était présentée au casting pour un spectacle où on avait besoin d’une danseuse obèse. Elle avait emballé le producteur, séduit par ce qui émanait d’elle quand elle dansait. Et c’est ainsi qu’elle faisait maintenant partie de la troupe, dans laquelle elle était extrêmement bien intégrée.
Plus elle se confiait, plus Elie sentait la honte l’envahir, mais aussi, plus il s’attachait à cette belle jeune femme qui, à ses yeux, éclipsait toutes les autres danseuses, aux formes plus conventionnelles. Son visage était lisse comme la peau d’une pêche, et pénétré d’une douceur infinie. Son sourire l’irradiait complètement et intensément. Aux yeux d’Elie, son embonpoint était soudain devenu l’atout majeur de cette personne généreuse dont il tombait éperdument amoureux. Si on lui avait prédit cela, il y avait quelques années en arrière, il aurait éclaté de rire et peut-être même cassé la gueule à l’impertinent qui aurait osé imaginer ce duo improbable. Oui, Elie était amoureux, mais aussi coincé par son passé, et puis son mensonge, ou plutôt son omission. Quand, un soir, Elsa l’avait questionné sur lui, il avait balbutié que sa vie n’était pas intéressante à raconter et qu’il n’aimait pas parler de lui, embrayant tout-de-suite sur une question la concernant, elle.
La coiffer chaque soir de représentation était un vrai moment de bonheur pour lui, et il sentait bien qu’Elsa manifestait de l’intérêt à son encontre, et pourquoi pas, un peu plus ! La coiffer chaque soir était aussi une torture car il ressentait une immense honte. Comment allait-il se sortir de l’impasse dans laquelle il s’était mis tout seul ? Jamais il ne pourrait déclarer sa flamme à cette personne qui hantait ses pensées jour et nuit. Tous les soirs, depuis les coulisses, il la regardait danser, évoluer majestueusement et faire onduler et virevolter ce corps, autrefois vécu comme un fardeau aux yeux des autres, aujourd’hui si bien habité d’une grâce et d’une légèreté paradoxales, mais incontestables, qu’elle seule avait su dégager comme l’étendard d’une énergie de vie capable de tout vaincre. Il lui vouait une admiration sans faille qui décuplait sa honte. Comment aurait-il pu lui avouer qu’il fut l’un de ses tortionnaires d’antan, un de ceux qui l’avaient fait pleurer et qui l’avaient torturée à grands coups de matraques verbales, un de ceux qui lui couraient après pour la faire maigrir, comme ils disaient, tout en criant « Attrapez la dodue ! » ?
Elie avait vraiment honte de son attitude d’alors, et sa punition suprême était d’être amoureux fou de celle dont il fut le bourreau, amoureux fou de ce défaut physique qu’il adulait aujourd’hui. La vie était parfois cruelle, mais lui ne l’avait-il pas été trop envers elle ? Alors, il prit le parti de taire son amour et se contenta d’aimer Elsa en silence, tout en continuant à la coiffer et à l’admirer jour après jour.

De Françoise V de France

– Elie, le coiffeur chauve ; Elsa, la danseuse obèse – C’était le nom des personnages, en lettres grasses et ramassées, sur l’affiche A3 tout juste sortie d’imprimante.
En vrai, le garçon se nommait Bastien. Sa camarade, Luciane. Tous deux en classe de Première, ils avaient créé un petit spectacle en secret, qu’ils voulaient présenter le 15 juin. Rien qu’eux sur scène.
Étaient-ils amoureux ? Des indispensables et fréquentes répétitions sans témoins, ils faisaient le plus grand mystère.
En dehors, les observant autant que possible pour traquer le moindre indice, la moindre faille, leurs camarades, jaloux d’être écartés, y allaient de commentaires plutôt ironiques, voire peu charitables.
– Une idylle saisonnière, le temps d’un divertissement ?
– Il est si petit avec son mètre cinquante-neuf. Tout doit être riquiqui, chez lui.
– Doit pas être à la hauteur… si vous voyez ce que je veux dire !
– Il a pour lui la généreuse chevelure de son père. En somme, le succès de Samson. Mais gare aux ciseaux qui traînent…
– Luciane dans un rôle de femme-baleine ! N’importe quoi ! Son père fait partie des anonymes des salles de spectacle, il a dû se rabattre sur de vieilles nippes trouvées dans les poubelles !
– Alors, échec assuré ? On viendra avec des tomates. Vont tenir quoi, une minute, deux… ?
– Patience ! La pièce nous livrera peut-être leur petit secret.
Bref, tous en étaient là, à attendre le jour de la représentation.
Le père de Luciane avait réservé les costumes via une relation de relation, donc pour pas cher du tout.
Durant les répétitions, un édredon enroulé servait d’enrobage à la gracile personne qu’était sa fille. Manquait la robe façonnée pour contenir le tout, sans le danger d’une perte grotesque en plein tourbillon.
Soulignons malgré tout le fait (c’était deux semaines auparavant) que Luciane ― par préférence, ses cheveux étaient très courts ― avait voulu intervertir les rôles entre le garçon et elle, sa balance électronique ayant attiré son attention anxieuse sur une prise de poids de deux kilos et demi. Subitement, sa prestation de danseuse obèse lui avait paru préfigurer un futur détestable et peut-être irréversible. Heureusement, consulté deux jours plus tard, le mécanisme de précision trouva bien de modifier son mode de calcul.
Ainsi, tout rentrait dans l’ordre, la pièce pourrait avoir lieu.
Sauf que le papa-régisseur n’avait pas prévu les aléas de la vie dont les mystérieuses lois mettent en péril d’innocentes initiatives.
La veille du grand jour, Luciane n’avait pas encore été livrée de l’hallucinant costume choisi pour sa teinte bleu-noir, dont les expansions sophistiquées devaient la transformer en baleine. Et Bastien n’avait encore, pour tout déguisement, qu’un bas troué de sa mère destinée à écraser la fière toison noire héritée de la lignée paternelle, dont par tradition on ne se défaisait jamais, se contentant avec les décennies de se parer de fils d’argent, rendant le dernier soupir en toute simplicité sans attendre le blanc vertigineux des hauts sommets. Puisque de père en fils, on ne dépassait jamais le mètre cinquante-neuf !
Au sein des deux familles, la consternation faisait bouillir les esprits. Énervement, rictus affiché, noms d’oiseaux… Ils en étaient là, comme sur le point d’en venir en mains, à espérer quelque miracle réconciliateur.
Ça sentait bigrement le roussi, la veille du grand jour.
Ah, parlons-en, justement, de ce grand jour.
« Encore une tentative d’élimination d’un collège. Feu circonscrit à temps, mais des salles inutilisables au rez-de-chaussée », titrait le journal local. Et l’article déroulait les rengaines habituelles.
La police menait son enquête. Fallait y aller avec circonspection. Élémentaire, prioritaire, forfaitaire, temporaire, déficitaire ou tout ce qu’on voudra, l’école républicaine de ce quartier était devenue un lieu exposé aux opinions divergentes et à fort potentiel expressif, dût-on verser le sang pour se faire entendre.
Bon, quel rapport avec Elie le coiffeur chauve et Elsa la danseuse obèse ? Aucun.
Ah si, il fut annoncé que la représentation n’aurait pas lieu.
Évidemment, une rumeur instantanée trouva le chemin d’oreilles complaisantes : Hé ! Si ça se trouve, ils n’étaient pas prêts les amoureux ; c’est eux qui ont foutu le feu au collège ! Avec son mètre cinquante-neuf, n’est pas allé plus haut que le rez-de-chaussée… Et de déblatérer sans fin, avec des si, des ah ! …
Quant à savoir si l’idylle envisagée entre les deux acteurs éconduits allait s’enfler ou s’éteindre…
Franchement, ça vous intéresse ? On s’en fiche un peu, non ?

De Michèle de France

Le coiffeur, Eloi, est heureux. Ce soir, le quartier fête la journée des voisins.
Chacun apporte sa quote-part avec des tartes, des salades, des gâteaux, du vin, du cidre, etc… Il aime rencontrer de nouvelles têtes, car ça bouge tout le temps dans ce quartier de jeunes cadres dynamiques qui sont tout le temps en mouvement ou en mutation.
Il a travaillé toute la journée et n’a pas eu le temps de préparer quoi que ce soit, à part apporter 2 bouteilles de son meilleur vin rosé. Il a eu une idée.
Dans un chapeau, il met 10 papiers pliés en 4. 1 « gagné » et 9 « perdu ». Et de nombreux « perdu » dans une boite.
La soirée bat son plein lorsqu’il se met à compter le nombre de convives : 27. Donc, il remet 17 « perdu » dans le chapeau, mélange le tout avec de jolis mouvements en expliquant gaiement, que chacun va tirer un papier. Il y aura un gagnant pour une séance coiffure gratuite quel que soit la demande du gagnant, coupe, brushing, couleur, etc.
Des « ho » , « super », « belle idée », « joli cadeau » fusent de toute part.
Chacun ouvre précieusement son petit papier et l’on entend beaucoup de « bon ben perdu » sauf une dame qui agite son bras « j’ai gagné » !!
Tous les yeux se posent sur Elsa, une jeune femme aux yeux de velours noirs qui ne s’était pas fait remarquer dans son coin. Elle se lève et malgré son obésité semble ne pas arrêter de se déplier. Elle est immense. Devant les regards étonnés, elle leur dit.
Mon père mesure 2m10 et ma mère 1m80. Pour moi, ce sera 1m90. Et je sais que j’en impose avec mon tour de taille si large !
De nombreux sourires arrivent en réponses à son explication. Certains demandent s’il y a des basketteurs dans la famille.
Oui, mon père et mes deux cousins.
Eloi ne sait plus que dire, car il avait remarqué ce joli minois derrière la vitrine du magasin de tourisme. Il était tombé sous le charme de cette demoiselle. Mais n’avait jamais remarqué sa haute taille, lui, qui ne mesure qu’1m69.
Bravo….. ?
Elsa, répondit elle !
Bravo Elsa, ajouta t’il ! Vous pourrez venir cette semaine si vous le souhaitez.
Oui, est-ce que vendredi matin vous irait ? Car je dois passer mon concours de danseuse de Samba Vers 16 h.
Oh, j’adore cette danse, s’écria t’il malgré lui.
Nous essaierons ensemble si vous voulez, vendredi avant ma séance de coiffure, ce sera une joie pour moi, lui dit-elle dans un sourire éclatant qui le fait fondre.
Tout le monde se met à sourire, devant cette idylle qui semble prendre forme.
Mais Eloi sent bien que la différence de taille sera rédhibitoire. Il est déçu, car il ressentait des frissons en pensant à Elsa. Et la largeur de sa taille ne le dérangeait pas tant que sa hauteur. De plus, vendredi, elle aura des talons, pensa t’il tristement.
Un des convives lève son verre à la santé d’Elsa et de son concours, suivi par tous les autres, et la soirée se poursuit dans une superbe allégresse.
Vendredi, Elsa arrive dans une robe rouge flamboyante qui met ses larges formes en valeur, avec des talons de 5 cm. Elle regarde Eloi qui ne semble pas très joyeux. Elle se penche vers son oreille.
« Je ne vous plais pas ? »
« Oh si, au contraire… Mais je suis si menu et si petit »
Elsa enveloppe Eloi sur un début de samba et l’entraîne dans ce rythme endiablé en se frottant à lui et en caressant son crâne chauve.
Et moi, j’adore embrasser les petits chauves sur leur crâne.
Elle se penche, le regarde en souriant en déposant un doux baiser sur les lèvres du coiffeur médusé et heureux.

De Laurence de France

Etre chauve, c’est assez à la mode à notre époque. Avoir en plus un petit bouc qui accompagne la calvitie, volontaire ou pas, naturelle ou rasée, ça fait chic. Elie, coiffeur pour hommes de génération en génération, n’avait pas choisi son physique ingrat, bien entendu, mais l’assumait parfaitement. Avait-il le choix pour se sentir bien dans sa peau ?
Il excellait dans son métier, une petite boutique du côté de Ménilmontant à Paris, dans un quartier où les gens ne roulaient pas sur l’or. Elie ne coiffait pas les vedettes du cinéma, mais il connaissait un certain succès auprès de ses clients. Il ne coiffait pas les femmes. Il ne sentait pas à l’aise avec la gente féminine. Comment aurait-il pu les conseiller avec son crâne chauve, brillant mais chauve ! Il aurait sans doute usé de son charme naturel, de sa gouaille bien parisienne, mais, il se sentait bien comme ça, dans son univers habituel, l’univers dans lequel il avait grandi, aux côtés de son père, du genre Jean Gabin, vous voyez le genre !
Il n’avait jamais eu pour ambition de développer un réseau de salons de coiffure, d’apposer son nom partout dans le pays. Il aimait sa vie tranquille. Ce n’est pas manquer d’ambition, ça n’est-ce-pas ? Il vouait une passion véritable à son métier, à tel point qu’il ne consacrait pas de temps à flirter ni à trouver la femme de sa vie. Elie avait bien eu quelques amourettes, sans lendemain.
Mais, à trente ans, il se sentait dans la pleine force de l’âge, et il voulait des héritiers, histoire de léguer son affaire et son héritage familial. Ça le titillait de plus en plus ! Alors, pour ce faire, il fit le tour des petites annonces dans la presse locale. Ce ne sont pas les femmes qui manquaient, pour sûr ! Il savait qu’il n’allait pas tabler sur un physique de femme du genre Miss France. Il recherchait plutôt un profil ingrat, comme lui. Comme cela, entre gens au physique ingrat, on se comprendrait mieux, pensait-il. Par le biais d’une annonce donc, il fit la connaissance d’Elsa, prénom peu courant à son époque. Elle travaillait dans un cabaret, pas au Moulin Rouge, oh que non. Dans un tout petit cabaret, et son numéro de danseuse était plutôt, disons, comique. Elsa était une danseuse obèse, bien en chair, belle mais au physique ingrat malgré tout. Elle dansait avec grâce et légèreté, malgré ses formes voluptueuses !
Elle adorait danser, c’était sa passion. C’était un bon point. Elie ne voulait pas d’une bourgeoise qui restait à la maison à longueur de journée, juste bonne à récurer l’appartement et à torcher les moufflets. Non, il voulait une femme qui soit capable de s’assumer, sur tous les plans. Alors, Elsa lui convenait. Ce n’était pas le coup de foudre, mais ils s’entendaient bien tous les deux. Et puis, à leurs âges, il fallait quand même se caser pour ne pas devenir vieille fille ou vieux garçon célibataire aigri.
Elsa dansait de façon classique, mais en y ajoutant des pirouettes. Son obésité rendait plus facile ce côté-là de son art. Elle pratiquait également les claquettes, assez en vogue à cette époque-là. Elle était déterminée à percer dans ce milieu artistique, mais son physique ingrat et improbable aurait fait rire aux éclats tout directeur de troupe. Elsa aurait pu jouer dans un cirque un numéro de clown. Mais, dans ces années-là, au début du XXe siècle, laissait-on une femme jouer un numéro comique avec un autre clown ?
Elsa était une femme courageuse, se jouant de toutes les moqueries qui avaient accompagné son enfance, surtout à l’école. Sa vie n’avait pas été rose, comme celle d’Elie. Les moqueries, harcèlement et insultes avaient rythmé le quotidien d’Elsa quand elle était toute petite. Elle avait décidé, une bonne fois pour toutes, de ne pas prêter attention à cette méchanceté gratuite. Cela ne l’atteignait plus ; elle s’exprimait autrement qu’en répondant hargneusement à ses détracteurs ! Elsa faisait ce qui lui plaisait, alors, peu importe le jugement des autres !
D’ailleurs, elle trouvait Elie gentil, attentionné et doux, même si sa petite taille et son visage ingrat le rendaient repoussant au premier abord. Ses copines de ballet rigolaient en lui disant qu’elle n’aurait qu’à se mettre un sac sur la tête quand son nain serait au-dessus d’elle pour la bagatelle !
Elie, le coiffeur chauve disgracieux et Elsa, la ballerine voluptueuse auraient voulu s’unir, mais l’Histoire en décida autrement. Le destin d’Elie bascula en ce premier août 1914.

  Créativement vôtre,
Laurence Smits, La Plume de Laurence    

La plume de Laurence
contact@laurencesmits.com

Laurence Smits

Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

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