La proposition d’écriture N° 63 vous envoyait vivre dans un monde sans livres.
A mes yeux, un réel cauchemar mais pas tant dénué que ça de fondement au train où vont les choses!  
Entre cauchemar, rêve, découverte de soi et des autres, poème, vous allez faire un voyage intersidérant! 

Voici vos textes. Je vous souhaite une belle lecture: 

De Christelle de France

A cette époque

A cette époque les livres n’existaient pas, les connaissances étaient transmises oralement par les Anciens, les sages et les chamanes, à la fois guérisseurs, médiums et guides. Jean en faisait partie. C’est sa mère qui lui avait transmis ses dons et ses connaissances des plantes
Il habitait une petite maison ne comportant que quelques meubles rudimentaires en bois : un lit, une table, deux sièges, une sorte de commode avec des outils et un âtre.
Le matin, il sortait de chez lui pour aller ramasser deux œufs pondus du jour par les quatre poules qu’il élevait et des pommes de terre du potager. Petit déjeuner, le même rituel : une omelette aux pommes de terre avec un bol de café.
Il aimait la nature et la solitude c’est la raison pour laquelle il avait choisi d’habiter seul à côté d’une forêt, non loin de la mer. Comme il connaissait bien les plantes, il partait chaque jour sur une colline boisée faire la cueillette des herbes destinées à soigner des gens. Les plantes étaient ensuite entreposées dans une hutte.
Les personnes venaient de loin se faire soigner. Il écoutait leurs plaintes, plaçait sa main sur l’organe malade, fermait les eux, méditait un moment puis il allait chercher les simples pour la guérison. Quelques fois il faisait des emplâtres.
Pour les problèmes mentaux, il faisait jeûner le malade la veille de la consultation. Le matin il allait sur plage, faisait un rituel sur le sable en plaçant douze pierres. Il purifiait le malade en faisant brûler de la sauge autour de lui puis celui-ci s’allongeait dans la mandorle. Jean rentrait alors en transe, faisait des incantations en plaçant les mains au-dessus du corps et la personne allait mieux.
Jean ne manquait de rien. Même s’il ne demandait rien, les gens lui apportaient des légumes, de la nourriture et même parfois des animaux. On l’avait même aidé à planter son potager et il avait maintenant un chien et un âne qui lui tenaient compagnie.
Sa mère lui avait laissé des symboles gravés sur des pierres appelés « runes ». Il connaissait parfaitement la signification des 24 messages. Il les utilisait lorsqu’il se posait des questions sur ce qu’il devait faire, comment serait sa journée ou bien comment aider autrui.
Tous ses sens étaient en éveil : ils reconnaissaient les cris des oiseaux, des animaux. Il méditait chaque jour sur le sable en face de la mer pendant des heures. Il remerciait la nature, le soleil, l’eau, le vent.
Jean aimait sa vie. Il était libre et content de se savoir utile.


De Laurence de France


En l’an 2220

« En son temps, Henry Miller, au XXe siècle, s’était demandé si un monde sans livre serait une calamité. Il avait répondu NON à son interrogation ». Mais, dans le monde dans lequel je me trouve, par le plus heureux –ou malchanceux devrais-je dire- des hasards, je peux dire qu’il s’est lourdement trompé. Je suis arrivé à une époque, 200 ans en avance sur mon époque en 2020, les livres n’existent plus, car il n’y a plus de papier pour les fabriquer, les arbres ayant disparu de cette planète.
En me rendant en pèlerinage en Ecosse sur les traces du personnage de Claire Fraser dans la sage Outlander, écrite par Diana Gabaldon dans les années 2000, j’ai touché les pierres de Craigh Na Dun et comme elle, j’ai traversé le temps. Mais, je suis arrivé dans le futur, en 2220. J’ai fait exactement fait l’inverse du chemin de Claire Fraser, qui elle, était partie 200 ans en arrière de son époque en 1946, soit en 1746.
Dans mon époque, j’étais un écrivain à succès, mais personne ne me connait plus. Pourtant, j’ai vendu plusieurs millions de livres dans quarante langues dans le monde. Guillaume Musso, c’est mon nom. Si vous faites des recherches intersidérales, vous ne trouverez rien à mon nom. Toutes les archives d’avant ont disparu de toute façon. Ne me demandez pas comment, je n’en sais rien. Il n’y a plus aucune trace de rien.
J’écrivais ou je lisais à longueur de journée ; c’était ma passion, ma raison de vivre. C’était mon gagne-pain, surtout ! Mais, dans ce qui compose la France, ou l’Europia de maintenant, là où je me trouve, les librairies n’existent pas. Les gens ici ne recherchent pas leurs origines, ne s’intéressent pas au passé ni à l’histoire. On n’est même pas dans Farenheit 451, monde dans lequel les livres étaient brulés. Les pompiers brûlaient les livres car ils existaient encore. Mais, ici, les gens ne savent pas ce qu’est un livre. Ils ne comprennent pas ce qu’est cet objet. Le mot a disparu de la langue, devenu si pauvre en 2220. Dans les habitations, ici, il n’y a plus d’objets non plus. Ici, je n’ai plus de repère et aucun moyen de repartir dans mon époque. Craigh Na Dun n’existe plus. Je suis coincé dans un monde terrible, à l’opposé de ce que j’ai toujours connu, sans moyen de repartir dans mon passé.
Je vis dans un monde sans repères, je suis perdu depuis mon arrivée, je vis cloîtré. Dans ce nouveau monde qui sera celui de la descendance de mes enfants, l’art n’a aucune place. Les humains vivent dans des machines et passent d’une machine à l’autre pour leurs besoins quotidiens. Comment peut-on vivre ainsi ?
Plus de livre, plus de rapport sexuel pour concevoir des enfants, plus d’école, plus rien de ce qui composait ma vie d’avant n’existe. C’est un monde vide de sens pour moi. J’ai besoin des livres pour vivre. C’est vital pour ma survie. La lecture n’existe pas ; les gens n’écrivent plus. Ils sont certes éduqués, mais autrement. Tout est appris ou transmis via des ondes qui parcourent le corps des gens en quelques millièmes de secondes. C’est proprement intersidérant pour moi.
Je voudrais mourir, ou du moins disparaître, mais à chaque fois que je suis prêt à passer le cap, ils me remettent en selle à mon insu. Ils ne laissent pas les gens partir. Ils ont tous les moyens possibles pour tout soigner. Je voudrais surtout rentrer chez moi. Mais, personne ne peut m’aider. Les gens ici vont sur toutes les planètes du système solaire et au-delà, ont une vision précise de l’avenir, mais ils ne peuvent pas m’aider à retourner dans le passé. Je suis coincé dans ce monde, à me morfondre. Je suis surveillé de près, car potentiellement subversif avec toutes les idées que je décris, venant de mon passé.
Je ne peux plus revoir ma femme, ni mes enfants. Je ne sais pas ce qu’ils sont tous devenus. Je laisse ce message intersidéral pour mes descendants, si j’en ai un jour. Le responsable du centre, ici, est d’accord pour leur transmettre ce message quand ils apparaitront. Je ne peux même pas leur signaler ma présence par les livres, positionnés dans une bibliothèque, comme dans le film Interstellar.
C’est le vide, le néant pour moi. Est-ce la réalité ou un cauchemar ?


De Roxane de France


Où es-tu mon repère
Disparu de ma vie
Je cherche l’exemplaire
La palpable harmonie
Qui guidait tous mes pas
Me montrait le chemin
De la douce poésie
De la subtile prose
Fiction, Réalité
Essai Philosophique
Nouvelles, Documentaire
Mémoires, Historique
Tu enchantais mes jours
Enrichissais mes nuits
Questionnais mon esprit
Fabriquant l’insomnie
Vidées de leur substance
Mes étagères sont nues
Punition ultime
Ou cauchemar absolu
Fahrenheit l’incendiaire
N’est plus une invention
La peur entre en mes veines
Comme l’insidieux poison
Je hais l’acceptation
Je bannis l’inconscience
Je condamne l’ignorance
J’engage le combat
Ecrivons mille ouvrages
Ne laissons pas s’enfuir
Les effluves d’un poème
La magie des souvenirs


De Lucette de France


Voir un livre pour la première fois

Après un divorce difficile, je cherche un sens profond à ma vie. Après maintes réflexions, maints essais et échecs, je finis par trouver une issue pour fuir ma souffrance, pour ne pas revivre chaque matin ce « ratage » qui m’a anéanti.
Un matin, sac en bandoulière, caméra aux poings, je m’envole pour des contrées lointaines le plus loin possible de cette société tape à l’œil que je ne peux plus supporter ni de loin ni de près. Je donne un coup de balai à ma vie, et me voilà devenu baroudeur pour une année sabbatique, sans y être trop préparé…
Me voilà face à « mon sauve qui peut » dans les moindres détails. Les premières semaines j’arrive en Asie. Longtemps j’en ai rêvé de l’Inde. Mon Dieu, quel dépaysement, toute cette population qui grouille de partout, ces voitures qui sortent dont ne sait d’où, toutes ces couleurs vives qui égaient tout en cachant la misère d’une partie de la population. Je trouve une famille qui accepte de m’accueillir, afin de m’imprégner de leur culture. Je n’en crois pas mes yeux. Je suis en vie ou je rêve ? Tout me sidère, leur nourriture, la façon de s’alimenter. Le soir tombé, ils partagent leurs lits pour ne pas dire leurs grabats, leur relation parent-enfant, leur logis souvent misérable mais très accueillant au demeurant. Ils arrivent à partager les quelques grains de riz en mangeant avec appétit. Chez moi, mes enfants trop gâtés comme toute leur génération, repousseraient avec dédain ce menu béni des Dieux tout en étant frugal. Le bonheur de partager avec des inconnus se lit dans leurs yeux noirs. C’est tellement naturel dans cette famille, que le don de soi se transmet de génération en génération.
Au bout de quelques jours, riche de ce vécu incroyable, je me décide à reprendre la route.
De pays en pays, la douleur de l’absence des miens s’apaisent un peu. Heureusement, internet existe, j’arrive à capter un lien avec ceux que j’ai laissés lâchement, mais c’était mon salut, mon pèlerinage, mon chemin de croix pour mieux me retrouver…
Au hasard de mes rencontres, d’escales en escales, je me retrouve en Amazonie. J’ai vu un reportage qui m’a déboussolé en voyant une tribu de chasseurs-cueilleurs traquée par le nouveau gouvernement de Jair Bolsanoro qui remet en cause les terres acquises au prix du sang versé par tout un peuple.
Cette tribu s’est retrouvée décimée régulièrement par toutes sortes de fléaux. Les maladies, l’humidité, la précarité, le manque d’hygiène, sans oublier les guerres tribales pour agrandir leurs territoires. Me voici embarqué avec un de leur condisciple, qui me guide dans cette forêt étouffante, où tous les dangers nous guettent à tout moment. A pas de loup, nous avançons à travers cette jungle, car ces chasseurs-cueilleurs n’ont jamais vu d’homme de race blanche. Ce sont des gens pacifistes, tant que l’on ne s’introduit pas dans leur contrée. Ils ne vivent que de cueillettes, de pêche et de chasse. Un journaliste trop curieux, un peu trop téméraire a été assassiné atrocement pour les avoir défiés sans aucune précaution. Pour eux, chaque individu est une menace pour leurs vies. Ils sont chassés régulièrement par les trafiquants de bois, en perdant petit à petit leur territoire.
Arrive ce qui devait arriver, sans faire de bruit, on se voit encerclés par douze lances bien effilées. Mon appareil photos en bandoulière, mes jumelles, ma montre, rien n’y fait. La peur m’envahit ainsi que pour mon accompagnateur. Une idée m’arrive, et « si tu leur montres la Bible ». Pour eux, la Bible ne veut rien dire. Je sors un cahier avec des crayons, je fais des dessins, ils ont l’air intéressés. Je plonge ma main à l’intérieur de mon treillis, aussitôt sur leurs gardes, ils dirigent leurs flèchent dans ma direction. Je me mets à genoux et leur tend le livre…. Ils n’osent le prendre, ils hésitent tout en étant tentés. Le chef approche avec suspicion, ouvre de grands yeux, s’adresse à tous ses hommes, je comprends qu’ils se détendent en écartant leurs flèches. Je transpire d’effroi et de soulagement en même temps. Le chef pose son arme, délicatement touche du bout de ses doigts ce trésor, le caresse, pour enfin le prendre dans ses 2 mains. Il tourne les pages, encore et encore, reste sidéré devant des gravures dont il ne comprend pas la signification, mais on voit l’émotion dans ses yeux…
A tour de rôle, chacun y va de son culot devant cette chose énigmatique pour eux. Enfin, la sérénité revient grâce à mon guide. Il leur explique à sa manière à quoi sert cet objet, et leur annonce que je leur en fais cadeau. Aussitôt, une ronde joyeuse nous entoure au rythme de leurs chants. J’en suis bouleversé, l’émotion me serre la gorge. Ce peuple si vulnérable devient ami avec un intrus indiscret au péril de sa vie.
Quelle belle leçon de vie, pour moi le nanti qui prend l’avion comme une absolue nécessité, comme eux prennent leurs armes pour survivre…
Je suis rentré chez moi, après avoir laissé « ma peau d’arriviste » qui connait tout sur tout, et ça fait maintenant 10 ans que je consacre ma vie pour ce peuple qui m’a aidé à redevenir humain…


De Catherine de France


Un monde sans livres.

« Encore un matin, un matin pour rien ! » se disait Ségolène, matin après matin, depuis qu’elle était arrivée sur cette planète, il y avait plus de six mois, en tant qu’ambassadrice européenne. En fait, elle se retrouvait être la seule représentante de tous les continents de la Terre. Seule l’Europe avait obtenu une toute petite enclave diplomatique sur cette nouvelle terre, découverte 10 ans plus tôt, avec laquelle chaque pays rêvait d’avoir un lien, quel qu’il soit, avec, si possible, perspectives économiques à la clé, et plus, si des richesses potentielles pouvaient aiguiser les appétits gargantuesques des plus richissimes terriens.
Un jour, le Président l’avait convoquée et extraite de sa mission du moment dans les pôles, pour lui proposer une nouvelle mission, à elle, l’ambitieuse de toujours, mission qui, disait-il, allait lui ouvrir, à son issue, les portes des plus hautes fonctions dans le prochain gouvernement. Flattée à l’extrême, elle n’avait pas hésité un seul instant à accepter ce rôle d’ambassadrice européenne auprès de l’Administrateur Suprême de la planète Zéro Zéro. De plus, elle allait être la première humaine à vivre cette aventure, ce qui ne manquait pas de flatter son égo.
Dans son enthousiasme, elle avait oublié toutes les contraintes liées à sa mission, et particulièrement à sa condition d’humaine : elle devait en permanence vivre sous air artificiel, ne pouvant survivre dans l’atmosphère de Zéro Zéro sans appareillage. A cela, il fallait ajouter la durée du voyage pour rejoindre la planète, sans excès de bagages, pour que la navette puisse mener parfaitement à bien ce vol initiatique.
A son arrivée, elle fut installée dans un palais à la mode de là-bas, tout au top de la robotique et de la domotique. Elle se retrouva isolée dans sa tour d’ivoire, à attendre une hypothétique invitation de l’Administrateur Suprême, qui tardait à penser à elle. Elle connaissait peu l’extérieur, étant confinée sur place, mais pouvant disposer de tout ce dont elle avait besoin. Comme elle ne parlait pas la langue, elle s’adressait à un écran géant pour exprimer ses désirs et ses attentes, qui, traduits instantanément, étaient exaucés dans les plus brefs délais. A l’inverse, quand on devait l’informer de quelque chose, une voix monocorde l’interpelait via l’écran.
Bref, dans ce monde luxueux où elle avait facilement satisfaction, elle était néanmoins en manque de relations, et aussi en manque de centres d’intérêts possibles. Ses bagages ayant été limités, elle n’avait pu emporter que le strict nécessaire. La lecture étant un de ses hobbies terrestres, elle s’était risquée à demander à son ami l’écran des livres pour étudier et aussi se distraire. Elle dut réitérer sa demande maintes fois, sans réponse, jusqu’à sa dernière colère, où on lui fit comprendre que personne ne connaissait ce mot, et donc qu’on était dans l’impossibilité de donner suite à sa demande. Elle entreprit donc d’expliquer en long, en large et en travers, ce qu’était un livre, comment c’était fait, et à quoi ça servait. Elle comprit vite que cet objet ne faisait pas partie du vécu de cette planète où tout était stéréotypé, dicté et structuré de manière très froide, où toute subjectivité était impensable… Alors, vous pensez bien qu’il en était de même de l’imaginaire ! Cette nouvelle terrassa Ségolène qui resta abasourdie et sans voix (un exploit, la concernant !) pendant plusieurs jours. Elle n’arrivait pas à imaginer qu’on puisse vivre sans livres. Elle avait toujours vécu parmi eux, depuis sa plus tendre enfance. Pendant ses études dans la plus haute école pour dignitaires, elle avait délaissé les livres stimulant l’imaginaire au profit de ceux qui lui permettaient d’apprendre et d’être la meilleure, étanchant ainsi sa soif de connaissances, au service de sa soif de pouvoir politique. Et elle avait réussi ! Il lui restait peu de marches à gravir pour réaliser ses ambitions ultimes, et cette mission était son dernier tremplin. Mais à quel prix ! Un monde sans livre, c’était inconcevable ! Comment allait-elle tenir ? Comment allait-elle occuper ces longues journées à attendre la bonne volonté de l’Administrateur Suprême ? Elle se sentait vide, nue, vulnérable. Sur quoi appuyer ses pensées ? De quoi nourrir son esprit toujours vif ? Elle passait de déprimes en colères, d’un apitoiement sur elle-même à de la haine pour son Président qui l’avait envoyée dans cette galère. L’ennui la rongeait, elle n’arrivait plus à aligner ses idées comme avant. Son esprit en déroute avait grand soif de mots pour asseoir ses pensées.
Elle commençait à se demander si elle n’était pas victime d’un complot politique, si le Président ne l’avait pas placée là pour mieux s’en débarrasser. Elle s’était déjà posée la question lors de sa mission précédente de Grande Surveillante de la Fonte des Icebergs et de la Calotte Glaciaire. Ses doutes devenaient petit à petit des certitudes.
Puis, le besoin d’écrire se fit plus pressant, à défaut d’assouvir le besoin de lire. Elle avait déjà écrit plusieurs livres et cela lui avait procuré beaucoup de satisfaction. Elle réclama donc à son écran geôlier du papier et un stylo. Ces deux-là n’existaient pas plus dans ce monde-là que les livres. Elle réclama alors un ordinateur, sans succès. On lui expliqua qu’ici, tout passait par l’oralité : on dit, on parle, ça suffit à être entendu et compris ; les mots d’ici n’ont pas de forme écrite. Elle multiplia ses colères, tel le vilain Vizir Iznogoud, mais c’était peine perdue : elle se retrouvait dans la situation d’un homme préhistorique qui avait tout à inventer, en commençant par les dessins sur les parois de son habitat. Mais les siennes étaient lisses et aseptisées à souhait, et elle n’avait rien en sa possession qui puisse laisser une trace quelconque sur une quelconque surface.
Alors, elle se décida à demander une entrevue distancielle avec son Président, pour l’appeler à l’aide et lui faire part de son désarroi. Celui-ci lui répondit ne rien pouvoir faire pour elle, qu’il ne pouvait lui faire parvenir ni livres, ni papier, ni crayons, ni ordinateur, les consignes de l’Administrateur Suprême étant strictes, sous peine de rompre les relations diplomatiques. Alors elle le supplia de la faire rentrer dans son pays, sur sa bonne vieille Terre. Il lui rappela que s‘il faisait ça, sa carrière politique à elle serait ruinée à jamais, et ses ambitions réduites à néant, ce à quoi elle répondit qu’elle s’en fichait, qu’elle voulait rentrer à tout prix, qu’elle tournerait définitivement le dos à la politique, pour se consacrer à la lecture et à l’écriture, tant elle avait soif de mots autres que des boniments électoraux.
Un bref instant, elle crut discerner un imperceptible sourire de victoire sur le visage du Président, qui s’empressa de donner suite à sa requête, après qu’elle eut exprimé sous serment son renoncement politique. Elle allait donc pouvoir savourer son long voyage de retour, et se repaître à l’avance des perspectives de sa future carrière littéraire. Son premier ouvrage s’intitulera à coup sûr : « Comment survivre dans un monde sans livres ? »

De Françoise V

SANS PAPIER

Si ça continue, je serai bientôt aussi indéchiffrable qu’un livre délavé… faudrait que quelqu’un passe… quelqu’un comme moi… Trouver le moyen de noter deux-trois phrases, quelque part…
« Fiche le camp, Nick ! Ce n’est pas en nous rendant fous les uns après les autres que tu vas trouver matière à écrire. Ton prochain roman, on s’en contrefiche. Allez ! Dégage ! »
C’est comme ça que je suis parti, éjecté par les miens, épouse, enfants, belle-famille.
Pas le chien. Retenu à l’anneau du portail, il ne put me suivre et, gueulant à fendre l’âme, il exprima des regrets sincères et un profond mécontentement.
J’adore la moto. Elle exige d’emporter le minimum. À moi la liberté ! Je trouverais bien de quoi compléter mon bagage en chemin. Filer dans la nuit, une folie époustouflante. Incroyable ! aucun signal d’alerte venant en sens inverse, pas même l’éclair d’un radar assassin. Où j’allais ? Nulle part. Je voulais m’évader et, vivant l’évasion, entrer dans une fiction qui s’écrirait au jour le jour : je serais mon propre sujet.
Vers deux heures du matin, le sommeil est venu interférer avec mon enthousiasme. Continuer, c’est du délire, me disait une petite voix dont je ne tins pas compte.
Quand la conscience me revint, je n’étais pas dans mon lit, pas sous une tente non plus, pas davantage en bonne compagnie. J’étais seul, et sans rien. Pas de chemise, une chaussure manquante, le jean fendu, mettant en valeur le fuselé d’une cuisse tachée d’ecchymoses fraîchement tatouées…
Je me relevai pré-cau-tion-neu-se-ment… M’étirai. Tout semblait fonctionner, mis à part un certain brouillard intérieur.
Une fois debout, le lointain m’apparut. Je me trouvais au centre d’un grand espace où des arbres aux reflets bleus faisaient cercle à distance, au coude-à-coude, disons à mille mètres, me surveillant. Sinon, ce n’était partout que de l’herbe inclinée, rousse et rêche. Inutile de chercher une piste, une direction. Rien. Par réflexe, je levai les yeux. La voûte qui pâlissait à l’est clôturait ce curieux territoire muet. J’étais donc… mort ? — Pari réussi, quel beau sujet de roman ! ricanais-je amèrement.
C’est alors qu’ils déboulèrent, hommes, femmes, enfants portant des panières d’osier tressé.
Il est de terribles questions qui se posent à nous, abruptement : Qu’étais-je à leurs yeux ?
Soyons pragmatique. En tant que prise (ou proie), je restais le sujet d’un roman possible. Une autre main que la mienne, évidemment, pourrait l’écrire… Vu sous cet angle, c’était vexant. J’eus malgré moi un grand frisson.
Ce peuple homogène (tous pareils) et je dirais surtout : sans lien avec ce que je connaissais, ne montra pourtant à mon endroit que de plaisantes dispositions : on me nourrit, on m’offrit une paire de sandales à ma pointure, ainsi qu’une large chemise à carreaux à peine usée.
Et l’une des femmes, robuste et énergique, répara mon pantalon éventré sans que j’aie à m’en défaire. Ce faisant, tous les regards convergeaient sur ma personne immobile. Étais-je un dieu tombé du ciel ou un gibier à engraisser ?
Imaginer le pire, c’est déjà fuir. Moi, ne voulant parier que sur leur loyauté d’hommes à homme (hommes groupés d’un côté, homme isolé de l’autre), je leur demandai fort civilement s’ils pouvaient me fournir du papier ordinaire, soumettant à leur expertise ce projet que j’avais de tisser par écrit l’aventure qu’était ma rencontre fortuite avec eux.
Ils se regardèrent l’un l’autre. Regards exagérément énigmatiques — de mon point de vue d’esseulé minoritaire. Mes pensées s’emmêlèrent, m’affolèrent … et s’il pleurait encore, scrutant le bout de la route… mon chien. J’aurais dû le lâcher ! … « T’es si doué pour te raconter des histoires abracadabrantes que tu finis par y croire toi-même ! » C’est le reproche de ma femme, exaspérée par mes approximations. Elle n’a pas tort… Quand même, à un récit aléatoire, autant inclure à mon avantage ce qui vient se mettre en travers de mon chemin. Ça s’appelle de l’ouverture d’esprit, non ? Elle, bien sûr, dira plutôt : imposture – ou bien : opportunisme – ou encore : finasserie…
Allez, pas le moment de rêvasser, me réprimandai-je.
S’étant concertés sur un mode étranger à ma façon de faire, l’un des hommes se défit de sa chemise et me présenta son dos comme écritoire. Surface plissée qui portait diverses marques anciennes, en creux et bosses, sur lesquelles je n’eus aucun goût de m’attarder.
Eh bien ! Qu’attendait-il de moi ? Que je les efface ?
Sinon, avec quoi pouvais-je écrire ? Cet homme à genoux s’offrait-il comme ardoise ?
Non. Totalement déraisonnable.
Mon expression ahurie leur fut peut-être une insulte car des voix maugréèrent dans les rangs.
Quelques notes cassantes parvinrent à mes oreilles aiguisées, des ricanements aussi.
Je refis le geste élégant et appliqué d’écrire sur un support ; ils firent celui de se gratter la tempe pour signaler une anomalie de cervelle chez un simplet. Vraiment vexant. À moins de considérer que le geste pût véhiculer une tout autre considération… Un drôle de mot tinta à l’arrière-fond de mon crâne : bibliotête.
Moi, je ne voulais que du papier. Papier, un mot si simple. Comment le mimer ? Qu’avaient-ils compris ? Pa-pier – ce n’est pas sorcier quand même ! Ils avaient sûrement un mot à eux. Du reste, je ne savais que donner en échange. Pas question en tous cas de me les mettre à dos. À dos ? Soudain, un éclair de lucidité reconquise. À dos… tagada, tagada, tagada… Ah mais… où était ma moto ? Moto, moto, comment leur expliquer… Sans papier, pas de croquis !
Je n’eus pas plutôt émis ce son de gorge sorti du rayon de mon enfance : vroom-vroom-vroom, avec les poignets mimant l’emballement d’un moteur de pétrolette, que leur index se replaça sur leur tempe en dessinant des cercles, tandis qu’en leurs prunelles sombres s’allumaient d’étranges étincelles. De quoi fiche le feu à la prairie déjà roussie.
Hé… ! Hé… ! …
[…] Ce que tu lis là, lecteur improbable, n’est qu’un point de départ.
Sans cahier, pas d’écriture. L’envers de mon jean recousu m’a servi de brouillon tant qu’il y avait de la place, grâce au bic tout neuf trouvé au fond d’une poche.
Peux-tu m’aider ? Hélas, il est sans doute trop tard, car si tu lis le fond de mon pantalon, c’est que je n’y suis plus… DEDANS !


De Michèle de France


OÙ SONT PASSES MES LIVRES ?

8h Natacha se réveille, s’étire.
Comme elle commence à 10h, elle prend le temps de lire quelques pages du romans de Stephen King. Elle tend le bras pour allumer et prendre son livre. Elle tâtonne, recommence, ne trouve rien. Elle se tourne complètement vers sa table de nuit, son roman n’est pas là !
Elle réfléchit, elle est sûre de ne pas l’avoir bougé depuis hier matin. Elle l’a bien vu hier soir avant d’éteindre la lumière, là posé près de la lampe. Elle ne le lit pas le soir, car ce livre pourrait lui faire faire des cauchemars.
Elle se lève pour aller à la salle de bain.
Elle s’arrête net. Contemple avec stupéfaction, sa bibliothèque vide. Tous les rayonnages qui supportaient des écrits de toutes sortes sont allégés, ils respirent, ils ne supportent plus rien. Il n’y a plus aucun livre de rien, ni historique, ni de cuisine, ni de poésie, ni romans.
Elle file dans son bureau, là où sont les livres de psychologie et de spiritualité. Elle se laisse tomber dans son fauteuil. Sa tête fonctionne à 100 à l’heure, sans résultat. Pourquoi tous ses livres ont ils disparu ?
Natacha prend une feuille, se met à écrire n’importe quoi. Ouvre son ordinateur et écrit aussi n’importe quoi. Tout fonctionne. Mais les livres ? Elle ne se sent pas capable de vivre sans eux.
Elle est effondrée. Se met à pleurer. Puis se précipite vers ses bijoux. NON, ils sont tous là. Ce n’est pas un vol, elle ne comprend rien.
Elle descend à la cave, vérifier dans les caisses la présence des livres qu’elle a récupérés après le décès de sa mère et qu’elle doit trier, garder ou donner à la bibliothèque. Malheureusement, les caisses sont vides aussi.
Elle réouvre l’ordinateur, cherche sur Amazon, la Fnac, les librairies, mais aucune réponse à sa demande, et aucun livre pour enfants. Même le mot librairie ne semble pas reconnu !!
Sa montre lui donne 9h45. Elle se sent épuisée. C’est décidé, elle va se mettre en arrêt maladie aujourd’hui, elle se sent vraiment trop mal.
Au moment où elle pose la main sur son cellulaire, pour prévenir son employeur, celui-là se met à vibrer et l’alarme sonne.
Après quelques secondes, elle tend la main vers son téléphone posé sur son livre. Elle se frotte les yeux, les écarquille. Il est 8h.
Quel cauchemar se dit Natacha, en caressant les livres de la bibliothèque bien garnie.
Je revis s’écrit-elle, en tourbillonnant, les bras écartés.
Ouf, ce n’était qu’un mauvais rêve.

 La proposition d’écriture N° 64 vous fait commencer votre histoire avec l’incipit d'”Aurélien” de Louis Aragon.

 Alors, à vos plumes!  


Créativement vôtre,

Laurence Smits, La Plume de Laurence
  
La plume de Laurence
contact@laurencesmits.com 



Laurence Smits

Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

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