La proposition d’écriture N° 64 vous demandait de commencer votre histoire par l’incipit d’Aragon dans Aurélien.Bien évidemment, cela a donné quelques belles histoires, à la fin pas toujours heureuses…

 Je vous les laisse découvrir…
Je vous souhaite une belle lecture. 

Voici vos textes: 

De Lucette de France

Sur les traces d’Aragon…

La première que fois que Jacques vit Marie-Madeleine il la trouva laide. Maigrichonne, les yeux noirs brillants comme un diamant, ses cheveux tout aussi noirs rassemblés en tresses embellies par un petit nœud rouge, sa robe criarde de rouge et de noir, avec des chaussures un peu avachies me semble-t-il ? Son teint était d’une couleur indéfinissable, la pâleur dominait malgré le grain foncé de sa peau. Mais d’où venait-elle ? Mon premier réflexe était de penser qu’elle était étrangère, venue de je ne sais d’où, donc, méfiance…
Elle me demanda un renseignement avec une voix remplie de mystère. De plus près, j’étais happé par ses yeux de biche. Elle me remercia laissant paraître son sourire à damner un saint. Ses dents blanches bien rangées comme pour mieux me dévorer, me faisaient l’effet qu’elle lisait tout en moi. Je la voyais comme une sorcière. En me quittant, elle me fit une révélation.
« Vous rencontrerez le grand amour, vous souffrirez en l’approchant et vous souffrirez encore plus en le perdant » … Bof ! je ne croyais pas à ces sornettes…
Je continuais à vivre ma petite vie bien tranquille, trop tranquille, puis au détour d’un chemin, je la croisai à nouveau en compagnie d’une femme encore plus brune qu’elle.
On se salua discrètement, un sourire doucereux dans ses yeux. Là, je me dis que c’était étrange de la revoir dans un endroit aussi paumé. Je me rendis compte que mes pensées étaient de plus en plus tournées vers cette inconnue.
Je décidai de mener une enquête discrète, en me promenant de long en large sur toutes les routes et chemins avoisinants. Mon chien était mon alibi, puisque j’étais censé le promener, mais lui, sa première qualité n’était certes pas la discrétion. Au détour d’un chemin, j’aperçus une petite maison campagnarde toute fleurie, avec deux beaux cerbères qui hurlaient à gorge déployées à la vue de mon pauvre Jack Russel qui dépasse les 30 cms. Il ne désarma pas, mon roquet, devant ces molosses qui étaient seulement un peu plus grands que lui de quelques mesures, mais ça suffisait pour se chercher la bagarre afin de délimiter son fief…
Avec tout ce tohu–bohu, la porte s’ouvrit, et mon « anonyme » apparut comme dans un mirage. Je la cherchais depuis des jours et pourtant n’y croyais pas. Elle demanda silence à ses gardiens, la conversation s’engagea. On se questionna mutuellement sur les races de nos chiens respectifs, et je continuai mon chemin…J’avais percé une énigme, mais le mystère demeurait. Les jours passaient, était-ce une coïncidence, car soudain… c’était trop évident, elle était seule sur une route déserte. L’occasion était unique, je devais lui parler en savoir plus sur elle. Aujourd’hui, son air était mélancolique, de la tristesse dans son regard. Au fil de la conversation, elle me dévoila qu’elle était gitane, mariée, emprisonnée avec un accidenté de la route devenu tétraplégique. Sa vie se résumait à être l’infirmière de cet homme en état végétatif. Elle avait bravé sa famille en épousant l’amour d’une seule vie, mais le handicap principal à l’époque, était qu’il n’était pas gitan. Elle avait dû fuir sa famille où elle était en danger pour vivre sa passion de femme, mais au bout de 10 ans, ce malheur l’avait rattrapée. Les siens lui disaient qu’elle avait le mauvais œil, et qu’ils ne veulaient plus la voir chez eux.
Je rentrai bouleversé, je me rendis compte que mon esprit divaguait, mon cœur battait la chamade, je ne pensais plus qu’à elle, je devenais fou d’amour…
On se revit au hasard des rencontres, toujours très discrètement. Elle avait accepté un bisou un peu audacieux, les étreintes avaient suivies. J’étais aliéné à Pâquerette qui était un pseudonyme des plus discret. Moi, Jacques, elle Marie-Madeleine, prénoms bibliques où nous mèneraient-ils ?
On ne se promit rien, on vivait notre amour incendiaire sans le provoquer d’aucune manière. Mais nos corps et nos âmes devenaient de moins en moins gérables. Cette souffrance du manque de l’un-l ‘autre devint invivable. Je me souvenais de la prophétie à notre première rencontre, et c’était ce qui arriva…
Un jour, courant vers moi, je la vis défigurée par le chagrin, essoufflée, elle tomba dans mes bras. L’accompagnatrice d’une promenade au hasard de nos balades était sa belle-mère qui avait été avisée de notre amour.
Désormais, il nous serait impossible de nous revoir, dit-elle, des caïds étaient venus nous rechercher pour nous mettre dans un endroit encore plus sûr, plus surveillé.
Nos adieux avaient été déchirants, nos cœurs en miettes.
Je suis partagé 15 ans après de cette romance. Elle avait raison, j’ai souffert pour l’accoster mais j’ai cru mourir de chagrin en la quittant. Ainsi va la vie…
Pour conclure :
C’est impossible, dit la Fierté
C’est risqué, dit l’Expérience
C’est sans issue, dit la Raison
Essayons, murmure le Cœur…
William Arthur Ward

De Nicole de Belgique

Voyage dans l’espace-temps – n°63

Je me réveille d’un voyage dans l’espace-temps.
Entré dans une cabine spatiale par défi envers la couardise de mes amis.
Mal m’en a pris. Un bouton rouge poussé et voilà, je me réveille en plein cauchemar.
Pas que l’endroit soit laid, non, un ciel serein, une mer turquoise.
Je suis sur une plage entouré par des hommes, femmes – peut-être.
Ils ne parlent pas, ne sourient pas. Qui sont-ils ?
Je suis écrivain, en passe d’être connu, Pierre Martin, spécialiste des romans noirs.
Je tire mon carnet de notes de ma poche, un stylo, j’écris mon nom.
Leurs regards restent ébahis, visiblement ils ne savent pas lire, ni écrire probablement.
Je suis arrivé dans un monde sans les mots pour le dire.
Comment vais-je vivre ici, surtout comment repartir ?
Je me sens l’âme en perdition sans la parole et l’écriture.
Un homme aux cheveux blancs, long corps scarifié, tatoué m’aborde, il semble être le chef du village.
Il regarde mes notes, il se prosterne. C’est peu dire que cet accueil me trouble.
Il me conduit dans une caverne trouée de toutes parts vers le ciel.
Une clarté diffuse sa lumière sur un coffre entouré de vestales, il ouvre sur des livres, trésors ancestraux auxquels les villageois n’ont pas accès.
Une créature extra-terrestre prend possession de ma personne, je serai leur gourou, je décide de leur apprendre à lire et à écrire. Je me fais comprendre par gestes.
Je suis conduit dans une tente somptueuse, les vestales baignent mon corps, ma peau, mes muscles oints d’huile de cèdre, la fatigue s’envole.
Le lendemain, je me mets à la tâche. Les villageois mettent leur énergie à l’apprentissage, ils ont tant attendu.
De plus j’ai remarqué un livre sur la fabrication des fusées. Retour vers le futur.
J’aborde l’avenir avec confiance.
Un sujet en or à ramener de mon voyage dans l’au-delà du monde connu.


Rencontre à Saint-Germain des Prés – n°64

La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva laide.
La rencontre eut lieu lors d’un dîner chez les Montaigu, dans le XVIe.
Bérénice assise à son côté , lointaine cousine provinciale de Paul, son ami intime.
Discrète, réservée, elle répondait à ses questions polies par monosyllabes.
Un repas fastidieux qu’il pensait vite oublier..
C’était sans compter sur les rencontres fortuites dans les hauts lieux de la culture germanopratine.
Aurélien vivotait de son emploi de lecteur aux Editions Euripide, écrivait pour une revue au tirage confidentiel,
tenté par l’écriture, il s’acharnait à se prendre pour un romancier.
Ses seuls vrais succès étaient le femmes, dandy, séducteur, son charme de déprimé chronique ouvrait toutes les portes, les défenses tombaient.
Aurélien les choisissait plutôt aisées et cultivées.
Un matin d’Avril, il revit Bérénice à la terrasse du Flore. Elle le héla d’un voix calme et douce.
Surpris, il s’assit auprès d’elle. Habillée de noir, façon Gréco, il lui trouva un charme à la fois suranné et
inaccessible.
Sur le champ, il décida de la séduire. Rien ne fut oublié dans cette entreprise, rendez-vous, cinéma, théâtre, découverte de Paris.
Leur liaison fit jaser tout St-Germain des Prés.
Insidieusement Bérénice lui devenait indispensable.
Sa curiosité, son éveil sensuel, il commençait même à la découvrir belle, de cette beauté que l’on trouve aux laides lorsqu’on s’en donne la peine. Bref, Aurélien était amoureux de Bérénice.
Bérénice l’absorbait, tirait avantage de son attrait et vénéneusement entreprenait une oeuvre de dépréciation de sa personne. Elle lui inoculait la maladie d’amour.
Une vengeance de femme si souvent délaissée pour les atours plus “sexys” des autres femmes.
Quand Aurélien fut au trente-sixième dessous, elle le quitta. Repartit pour sa province où elle convola avec un riche entrepreneur de pompes funèbres.
Lui, déprimé en fit un livre à succès, sa carrière était lancée…

De Roxane de France

La Haine

La première fois qu’Alphonse vit Renée, il la trouva laide. Très laide même. Derrière ses épaisses lunettes qui ne cachaient rien de deux gros yeux ronds, elle lui faisait presque peur. Lui, celle qui enflammait ses rêves de jeune homme c’était la jeune laitière du marché, accorte et bien tournée. Hélas, comme tous les mariages arrangés entre familles plus préoccupées de leurs terres que du bonheur de leur progéniture, la grande exploitation des parents de Renée dans la corbeille de mariage l’avait emportée sur toute autre contingence. Alphonse s’était retrouvé pris au piège, la corde au cou. Et cela faisait maintenant près de 70 ans.
***
La vieille ferme était dans son jus. Décrépie, les volets branlants, jusqu’à la clôture qui n’était plus qu’un vestige du passé. L’intérieur ne méritait pas plus de qualificatifs enthousiastes. La tomette rouge, était à présent terne et usée. Les murs recouverts d’un horrible papier peint à grosses fleurs étaient imprégnés d’une odeur de bois brûlé, à croire que l’âtre fonctionnait jour et nuit. Accoudée à la longue table occupant le centre de la salle, Renée, les mains déformées par l’arthrose épluchait tant bien que mal les rutabagas du dîner tandis qu’Alfred sirotait un verre de Quinquina, gardant précieusement la bouteille à portée de mains. Camarade, le chien de chasse, ronflait sur le tapis élimé devant la cheminée, à la poursuite d’un os toujours aussi récalcitrant.. De fait, pas une parole ne venait troubler le silence oppressant qui alourdissait l’atmosphère irrespirable de la scène. Un bon quart d’heure s’écoula avant que Renée n’ouvrit la bouche.
– Dis donc l’Alfred, qui c’est-y qui a renversé le café sur la nappe ce matin ?

– Pourquoi tu demandes la Renée, si c’est pas moi, c’est toi. Et comme c’est pas moi, arrête de m’enquiquiner avec ça.
Renée piqua du nez sur le faitout et dix minutes plus tard…
– Dis donc l’Alfred qui c’est-y qui a laissé Camarade entrer dans la cuisine sans lui essuyer les pattes ?
– Pourquoi tu demandes ? Si c’est pas toi, c’est moi, mais tu l’as récuré le carrelage, alors cesse de me soûler.
Renée ne s’avoua pas vaincue pour autant.
– J’te préviens l’Alfred, si tu recommences le chien y rentrera plus dans la maison et t’iras coucher dehors avec lui !
Alfred avala une gorgée de Quinquina faisant claquer bruyamment sa langue, histoire de faire comprendre à Renée qu’il n’en avait rien à faire de ses menaces. C’était sans compter sur la ténacité de la geignarde et son envie d’en découdre comme tous les soirs dès qu’il s’installait devant sa bouteille.
– Dis donc l’Alfred qui c’est-y qui va nettoyer la mare ? Compte pas sur moi fainéant, j’en fais assez comme ça, la cuisine, la lessive, le potager. Je vais me tuer à la tâche si ça continue.
– Ça va, ça va, la Renée j’m’en vais la nettoyer demain ta mare si j’veux avoir la paix.
***
Dans la minuscule pièce de la Gendarmerie, Le Capitaine Bouffarde regardait le vieil homme assis devant lui. Tout le monde connaissait Alfred et Renée. Elle une enquiquineuse née, lui bougon et irascible. Il reprit pour la énième fois les questions restées sans réponse après deux heures d’interrogatoire.
– Alfred comment expliquez-vous la noyade de Renée ? Et ne me répondez pas que c’est un accident, les marques de strangulation sur son cou ne sont pas l’opération du Saint Esprit.
Mais depuis son arrivée, Alfred restait buté sur sa version des faits.
– C’est un accident j’vous dis, elle aura voulu nettoyer la mare et elle se sera noyée.
– Vous me prenez pour un biniou ? On se noie comment dans 50 cm d’eau ? Non, vous haïssiez Renée. Elle vous a mis en colère, vous n’avez pas pu vous contenir, vous l’avez étranglée puis jetée dans la mare pour faire croire à un accident.
– C’est pas moi ! Peut-être qu’un voyou sera passé par là, il aura tenté de la culbuter, elle était encore appétissante la Renée, elle aura résisté, il lui aura fait son affaire voilà tout.
– Se faire culbuter à 88 ans ? Allez Alfred avouez.
– C’est-à-dire que c’est Camarade …
– Alors là ça frise le délire. Que vient faire le chien là-dedans ? Du grand n’importe quoi !
– Non, Il a rien à y voir Camarade c’est plutôt que j’me soucie pour lui. Si vous me mettez en prison, il va devenir quoi.
– Ah c’est ça ? Pas d’inquiétude on s’en occupera, j’y veillerai personnellement. Avez-vous quelque chose à me dire maintenant.
– Dans c’ cas, oui Capitaine. Faut que j’soulage ma conscience, j’en peux plus. Alfred se prit la tête entre les mains et un flot de paroles s’échappa de ses lèvres.
– Vous savez Capitaine, j’suis pas instruit mais j’ vais vous confier c’que disait mon pauvre père, Dieu ait son âme, quand c’est qu’il allait péter un plomb. Il m’disait « Alfred la haine c’est la colère des faibles. J’sais pas qui a écrit ça mais c’est bien vrai, soit jamais haineux mon p’tit ». Alors moi, la parole du père c’est parole d’Evangile et la Renée avant que de la haïr, j’ai préféré lui clouer le bec. Allez-y passez-moi les menottes maintenant.
Le Capitaine Bouffarde n’en eut pas le loisir, ce furent les derniers mots d’Alfred qui s’effondra sur la table, les bras ballants. Son cœur, après 92 ans de bons et loyaux services, venait de démissionner sans préavis.
***
Le cimetière avait retrouvé son calme après l’enterrement du vieil homme qui avait rassemblé tout le village comme à chaque mise en terre, ce qui était fréquent vu la moyenne d’âge des habitants. Le cercueil d’Alfred avait rejoint la veille celui de Renée dans le caveau familial. Sans mauvais jeux de mots il y régnait un silence de mort, quand soudain…
– Dis-donc l’Alfred qui c’est-y qui a fait tout ce boucan hier, on peut donc plus reposer en paix ici.
– Oh boucle-la la Renée !!

De Roxane de France, « Le jour 0 » écrit le 11 mai

11 Mai 2020 – Le Jour 0

S’entrouvrent enfin les portes, s’affiche la liberté,
En lettres orageuses dans le ciel éploré.La relaxe compromise par nos sols inondés
Afflige les impatients. Fâcheuse fatalité.
Certains sont fort pressés de retrouver l’Avant,
S’affranchir du corset où ils sont engoncés.
Confinement cent pour cent ou à demi seulement ?
La réflexion s’impose. Retour sur le passé.
Le miroir me renvoie le reflet d’autrefois.
Rassurantes habitudes, paisible banalité,

Confortable routine, rituels cadencés,
Ephémères certitudes. Brutale réalité.
Loin de prophétiser ni d’user de poncifs,
Il serait vain de croire que le monde va changer.
L’Homme est ainsi fait que tôt vite il oublie.
Cette faculté pense- t- il peut lui sauver la vie.
Amère vacuité, qu’il nous faudra combattre,
Bannir toute servitude à la norme édictée,
Renaître dans l’éclat d’une folle espérance
Repeindre avec ardeur les couleurs du silence.
La Raison est une graine, un champ à cultiver
La Pensée un bourgeon qui n’attend que d’éclore
L’occasion est offerte d’encore se questionner,
De sonder en son Moi ce qu’il y a de secret.
Ce temps nous est donné pour ne rien regretter,
Mes portes resteront closes, c’est le choix que je fais.
Obstinée, je prolonge mon exil volontaire,
Je pars à ma recherche pour mieux me retrouver.
« Il est dit que tout homme doit découvrir quelque chose qui justifie sa vie »
Luis Sepùlveda, écrivain chilien, mort du Covid en Avril 2020

De Michèle de France

La première fois que Maxime vit Hortense, il la trouva laide.
Que signifie « laide » ? c’est un jugement, un a priori.
Nous refoulons tout ce qui ne correspond pas à notre univers connu.
Hortense n’a pas les yeux clairs comme il les aime.
Elle n’a pas la taille fine comme dans son idéal.
Elle parle trop alors qu’il n’aime que les femmes discrètes, plutôt soumises.
N’est-ce pas le premier pas vers le racisme?
Celui-ci, ne s’adresse pas uniquement à la couleur de peau, à la race (même si étymologiquement c’est ça !) mais aussi et combien, à la situation sociale, au sexe de la personne, à l’âge, au caractère, etc.
Hortense a compris cela depuis toujours. Depuis qu’elle a vu sa mère galérer face aux refus de son père devant ses demandes légitimes de choix personnels d’évolution.
Hortense est née juste après la guerre et a aujourd’hui, 75 ans. Elle a vu tant de changements, tant de regards différents, tant d’injustices. Mais n’a jamais compris pourquoi le racisme, vu par la majorité, était uniquement lié aux colonies, à l’esclavage et à la couleur de peau. Hitler et les juifs, ce n’est pas la peau ??
Comment appelle t’on le fait que la femme n’ait pas eu le droit de vote avant 1944, ni même la possibilité de posséder un compte bancaire et de travailler, sans avoir besoin de l’aval du mâle, avant 1965 ?
Aujourd’hui ça semble incongru, et pourtant, en 2020, pour un même emploi la femme gagne encore jusqu’à 20% de moins qu’un homme.
En 2019, la communauté d’agglomération de Bourg en Bresse a été condamnée à 90 000 € d’amende pour avoir nommé trop de femmes dans son équipe de direction… Oui, en 2019!!!
Rejeter tout ce qui ne nous convient pas, dominer, humilier, c’est du racisme !!
Un enseignant a rapporté ces échanges: « M’sieur, je peux pas être raciste, je suis noire ! », «Je peux pas être raciste, je suis arabe ! ». À part ça, ils se foutent tous de la gueule des Asiatiques, des Chrétiens, des Roms, des Juifs… Mais ils sont persuadés qu’ils sont vaccinés contre le racisme par leur couleur de peau »
Hortense s’est endurcie, quand elle a compris tout ça.
Elle a même compris que son corps ne lui appartenait pas, lorsque, vers 13 ans, son père a essayé de la dominer, une nuit. Heureusement, elle a eu le réflexe de hurler, ce qui a fait fuir son prédateur. Elle en a parlé à sa mère qui a pleuré sans pouvoir faire quoi que ce soit. Bientôt, la pilule sauvera bien des femmes.
De réflexion en réflexion, d’expérience en expérience, Hortense a choisi ses mots qui sont devenus ses devises :
« Toutes tes actions et décisions sont fondées sur la peur ou l’amour, il n’y a pas d’autre choix »
et de Gandhi : « La femme n’est pas l’esclave de l’homme, mais une compagne et une collaboratrice appelée à partager ses joies et ses peines tout en restant aussi libre que lui pour choisir sa propre voie. » ….. Même si son amie lui avait conseillé, en riant « pour attirer les hommes, mets le parfum – intérieur de voiture neuve – »
La seconde petite fille d’Hortense, Elona, a réussi à intégrer les compagnons du devoir en 2009, en tant que menuisière. Ce n’est qu’en 2004 que les femmes ont entr’ouvert la porte du compagnonnage qui n’était qu’une affaire d’hommes.
Pourtant, Elona a apporté de la douceur à ce monde de brutes, des arrondis aux formes carrées du bois, de l’élégance aux échanges salaces. Comme une étoile lumineuse dans un brouillard récurant.
Elle a obtenu son diplôme avec les applaudissements chaleureux du jury, de ses collègues, subjugués par son talent, et un employeur à la sortie. Plus tard, Elona a créé son entreprise pour y déposer qualité, créativité, toujours à la recherche de la perfection et de la beauté.
Très jeune, Hortense, ayant vite compris dans quel monde elle évoluait, a toujours voulu être une femme, une vraie qui n’a pas peur des hommes, des autres. Cherchant à faire rayonner sa lumière intérieure, cette beauté qui lui semble bien plus importante que son tour de taille, et le mépris des autres.
Elle n’a jamais souhaité se marier. L’indépendance lui faisait toujours son clin d’œil quotidien. Elle savait que sa plastique ne ferait pas vibrer les photographes de mode.
Les hommes qui font grandir leur côté féminin, sans en avoir honte, trouvent grâce aux yeux d’Hortense.
Lorsque son amie, Louise, lui présenta Maxime, elle le trouva quelconque et compris vite qu’elle ne lui plaisait pas. Cela allait dans le sens de sa vie. Elle avait 18 ans et étudiait le journalisme.
Pourtant, Maxime était souvent dans les parages, et au bout de quelques mois, c’est ce qu’elle dégageait qui prit le cœur du jeune homme.
Il a dû s’armer de patience pour séduire Hortense, qu’il finissait par trouver très belle. Son regard intérieur l’avait séduit, lui a permis de modifier son à priori sur les femmes et d’expérimenter le regard du coeur.
Ils se sont mariés en 1965. Hortense, est devenue veuve en 2013.
Son indépendance lui allait toujours parfaitement.

De Catherine de France

La femme qui est dans mon lit

« La femme qui est dans mon lit
N’a plus 20 ans depuis longtemps
Les yeux cernés
Par les années… »
La première fois que Georges vit Edith, il la trouva laide, en tous cas fort loin des canons de beauté qui l’attiraient d’ordinaire. Pourtant, comme tout le monde, il en avait entendu parler, et la connaissait à travers ses portraits et les soubresauts de sa vie dans les magazines. Il la savait très grande interprète, mais jamais n’aurait oser envisager de la rencontrer. Ça s’était fait par hasard, un jour qu’il débarquait à Paris à la gare où son ami devait l’attendre. Non seulement il était au rendez-vous, mais il l’avait entraîné avec grand empressement, lui glissant qu’il avait rendez-vous chez Edith, et qu’il fallait qu’il lui sauve la mise impérativement, en remplaçant au pied levé son pianiste qui venait de lui faire faux bond au dernier moment. Et c’est ainsi que Georges fut introduit maladroitement auprès de La Môme, qui le mit tout de suite au travail. Il s’exécuta, mais ressentit la plus grande honte, tant sa prestation fit preuve d’amateurisme, lui qui d’habitude, excellait dans cet exercice. Il avait en face de lui rien moins que cette chanteuse que le Tout-Paris adulait ! Autant il pouvait comprendre cette vénération, compte-tenu du grand talent de la dame, autant il ne pouvait comprendre comment de jeunes hommes, dont plusieurs furent ou étaient encore ses amants, pouvaient lui faire une cour effrénée. Physiquement, elle ne payait pas de mine : petite, la dentition irrégulière, le cheveu épars, la démarche d’une fille des rues, la quarantaine bien affirmée, et un vécu douloureux imprimé dans son visage aux yeux cernés. Limite si on ne pouvait émettre l’idée d’un petit penchant alcoolique ! Vraiment, elle était loin de tout ce qui l’attirait chez les femmes. De plus, ce jour-là, il l’avait trouvée autoritaire, capricieuse, et sa gouaille des faubourgs à l’accent parisien n’ajoutait pas à son charme.
Pourtant, il émanait d’elle un je ne sais quoi qui fascinait ses interlocuteurs, une fois évacuées les attentes physiques qui déterminaient l’idée de la féminité. Oui, elle était fascinante par son enthousiasme, son acharnement au travail, son culot, son talent, qui la rendaient si belle, quand elle chantait, avec ses tripes, des blessures de vie qui auraient pu être les siennes. Car elle portait haut et fort toutes ses blessures d’enfant, d’adolescente puis de femme : la vie l’avait meurtrie, et c’était cela qu’elle véhiculait dans ses chansons où elle donnait toute son âme.
Georges avait donc eu honte de sa première prestation dans le salon d’Edith, mais celle-ci ne l’avait pas rejetée. Elle l’avait invité le soir-même à son concert, pour qu’il s’imprègne de son répertoire et de son univers et ensuite contribue à l’enrichir son univers. Ainsi fut dit par elle et ainsi fut fait par lui, qui renforça son attirance improbable pour elle, et entra ainsi en osmose avec elle.
Il avait la moitié de son âge et il avait un charme fou. Elle avait le double de son âge mais exerçait sur lui comme une emprise, ce qu’elle déclenchait toujours chez les hommes de sa vie, et il la découvrit belle, enfin. Et il l’aima, et elle l’aima !
« La femme qui est dans mon lit,
n’a plus 20 ans depuis longtemps
Ne riez pas
N’y touchez pas
Gardez vos larmes
Et vos sarcasmes »
Ils vécurent, une année durant, un amour partagé, leur travail en duo renforçant leur lien amoureux. Le véritable amour est ailleurs que dans le physique, il est surtout métaphysique !
Georges lui offrit « Milord », dont elle honora le beau texte par son interprétation magistrale et envoûtante. Il reçut ce qu’elle en fit avec une grande émotion. Puis, ils se quittèrent, la laissant voguer vers d’autres amours et d’autres galères. Il lui rendit un dernier hommage en écrivant cette chanson, offerte à son ami Serge qui en fit un chef d’œuvre avec la complicité introductive de Baudelaire :
« Cette bohème-là, c’est mon bien, ma richesse
Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse… »
Dans cette chanson, Edith s’appela Sarah, mais c’est vraiment elle qui l’inspira : chaque mot, bien choisi, sonne juste et renvoie à son image de petite bonne femme en souffrance par son âme et par son corps : « le teint blafard, malgré le fard …le dos voûté semble porter des souvenirs qu’elle a dû fuir … »
La femme qui fut dans son lit n’avait plus 20 ans depuis longtemps !

De Françoise V de France

La laideur en question

La première fois qu’il vit La Joconde, Médéric la trouva laide, d’une laideur repoussante.
Il comprit sans difficulté pourquoi, au fil des décennies, le portrait avait pu, et pouvait être encore l’objet de tant de railleries caricaturées : ajout d’une moustache, d’une paire de lunettes, d’une pipe – disons pour les moins inventives.
Son ami Bertrand, qui s’intéressait à l’art à travers les habitudes culturelles de ses parents, trouva Médéric bien léger, avant de reconnaître que la découverte d’une peinture monochrome dans une revue grand public ne permettait pas d’appréhender l’œuvre réelle, si vivante dans son cadre, déclinant la palette expressive d’un peintre de génie tel que Léonard de Vinci. Lui qui avait cette chance de participer à toutes sortes de sorties partageait volontiers avec l’un ou l’autre de ses amis les commentaires intarissables d’un père impatient à dire et redire… et redire… « mais papa, tu l’as déjà dit ! » … et redire encore…
Bon, ce serait quoi, normal ? s’interrogeait Médéric.
Pour lui, la femme peinte était anormale, justement.
C’est ça ! Elle était proche d’une reconstitution de physionomie à partir de deux photos identiques. Vous coupez les clichés en leur milieu, à la verticale, et reformez un premier visage avec deux moitiés semblables dont l’une est inversée ; puis un second avec les deux autres morceaux.
Qui tente l’expérience se trouble devant la sensation désagréable d’une difformité. Difformité révélée ?
Pour le coup, cette pseudo reconstitution peut faire douter de l’image que l’on donne.
Quelle portion de soi présenter ?
Ça tient à quoi, la chance ? Surtout à l’approche d’un examen : scolaire ou sentimental.
Bertrand dit : « Y a une imprimante à la maison, viens, on va faire l’essai avec ma photo de carte d’identité agrandie. » Ah ben, mince alors… C’est que, avec ses deux parties plus arrondies, il aurait presque fini par choper cette bizarrerie de La Joconde.
« Il te manque plus que l’habit ! Ha-ha-ha… T’as pas un vieux rideau ? suggéra Médéric mort de rire.
— Hé ! J’ai le front normal, moi. Alors qu’elle, t’as vu cette caboche ! J’y faisais pas attention jusque-là. Je regardais La Joconde et je devais l’apprécier. T’as peut-être raison Med, Léonard de Vinci n’a pas livré tous ses secrets : il a peut-être utilisé ce procédé. C’était quand même un sacré inventeur.
— Donc t’es d’accord maintenant, elle est moche !
— Moche, je sais pas… Enfin, je préfère de loin les filles du lycée. Une fille normale qui bouge, pas une fille encadrée comme ça, façon musée…
— Dis-moi, La Joconde, c’était la petite amie du peintre ?
— Mona Lisa, qu’elle s’appelle. En vrai, c’est un mystère, y en a qui disent que c’était un mec. C’est mon Daron qui dit ça.
— Sans blague ! Moi, je pensais plutôt à une bonne sœur qu’aurait des idées pas très nettes sur sa vocation… pas le genre blanche colombe… Elle a quelque chose d’ambigu dans le regard, tu trouves pas ? … comme si elle avait bu un peu plus que ”avec modération”. En petit, elle passerait mieux, un timbre-poste sur une enveloppe, par exemple.
— Il existe ce timbre-là ; mon frère l’a dans sa collection. Med, si mes parents acceptent, tu viendrais avec nous la voir en vrai, au Louvre ? »
Ils s’y rendirent quinze jours plus tard.
De cette nouvelle ”première fois”, Médéric attendait une révélation.
Lorsque le jeune homme aperçut enfin, dans son royaume, quoique mise à distance par cet inévitable avant-plan de touristes japonais mitraillant la toile planquée derrière une vitre, La Joconde originale, qu’il savait autant adulée que brocardée, il la trouva pour sa part… il la trouva franchement… immonde !
Elle lui fit penser à la nouvelle conquête de son père lorsque cette oie grasse débarquait tout apprêtée de la salle de bain embuée.
Immonde !
Et jamais il ne pourrait pardonner à ce père d’avoir accueilli à la maison une Mona Lisa de chair sortie de son cadre ancien, après avoir répudié Marie-Louise qui, de chagrin, s’emmura dans un asile, ce musée des horreurs qui enterre des vivants.
Sitôt qu’il aurait la majorité, il s’en fit la promesse, il la sortirait de là, sa mère.
Trois ans encore à patienter.

De Laurence de France

La première fois que Merlin vit Alina, il la trouva laide. Très laide. Horriblement laide.

C’était au lycée, en classe de terminale, l’année du sacro-saint bac. De grosses lunettes noires en écaille, un appareil dentaire qui gâchait son sourire le peu qu’elle souriait, des cheveux plats et un visage… avec de gros boutons d’acné, digne de Quasimodo, version féminine. Ugly Betty réincarnée au lycée Jean Jaurès ! Il fallait la voir pour le croire !

Alina n’était pas belle et elle le savait. Mais, elle était douce, intelligente et travaillait dur pour réussir. Dans un monde, et surtout dans un lycée huppé régi par les apparences, elle faisait tache. Ses qualités demeuraient invisibles aux yeux des autres élèves. Elle ne savait pas non plus se mettre en valeur du côté vestimentaire. Ce n’était pas important à ses yeux. Elle était parfaitement consciente de son physique désagréable. Aucun garçon, à ce jour, n’avait essayé d’être son petit copain.
Pour Merlin il n’était pas question de l’approcher ou de lui parler. Dans le cas contraire, il se serait débarrassé d’elle vite fait. Il refusait de la regarder de plus près, la trouvant laide, moche, hideuse. Là s’arrêtait sa capacité à trouver d’autres mots. Alors, il utilisait toujours les mêmes pour la qualifier.
Alina refusait de céder à tout ça et gardait la tête haute en toute circonstance. Elle avait déjà assez subi et enduré au cours de sa scolarité de la part des autres. Elle aimait aider les autres et se rendre utile, malgré tout. Mais, en raison de son physique, c’était la fille la plus détestée de son lycée. Il est vrai que les autres ne voient pas forcément la réussite des autres d’un bon œil, encore moins d’un laideron !
« Eh, mec, tu rêves ou quoi ! Je vais pas aller demander à cette fille de me donner des cours de maths. T’as vu la mocheté que c’est ! Je vais quand même pas ramper devant Quasimodo alors que je la regarde même pas ! », gémit Merlin.
« C’est sûr, Merlin, sauf qu’elle, elle réussit. Et pas toi ! Tu sais ce que ton père t’a dit si tu n’as pas ton bac, tu te rappelles, hein ? », répliqua Artur, son ami d’enfance.
« Oh, tais-toi, je le sais, mec. Ça me fout assez les boules. Mais comment prendre des cours avec une mocheté pareille ? », rétorqua Merlin, un brin condescendant.
« Tu prends des cours pour avoir de meilleures notes, pas vrai ? Alors, tu t’en fous que cette fille soit belle ou pas ! Tu vas pas la mettre dans ton lit, ok ? Tu piges ? Tu vas pas faire l’enchanteur de toute façon ! », s’énerva Arthur.
« Ah, ah, ah ! Très drôle… », répondit Merlin de guerre lasse.
Alina s’avéra, bien sûr, indispensable à Merlin et le sauva de sa désastreuse moyenne en maths. Elle s’attira des ennemies quand la cohorte de lycéennes sut qu’elle passait beaucoup de temps avec le juteux Merlin. Elle se pliait en quatre pour aider son camarade de classe. Alina voulait se faire une place dans ce monde de jeunes huppés, qui la dédaignaient, pas seulement pour son physique, mais aussi parce qu’elle venait d’un milieu modeste.
Mais, les deux lycéens se rapprochèrent fatalement et Merlin dut reconnaître qu’Alina avait des qualités humaines que les autres filles de son bahut ne possédaient pas. Il avait déjà vécu son lot d’aventures féminines, mais, malgré lui, il se sentait attiré par cette fille, qu’il avait qualifiée de tous les sobriquets avant. Alina tomba aussi sous le charme de Merlin. Aucune fille ne résistait d’ailleurs à ce dernier.
Bon an mal an, la relation entre les deux jeunes progressa au fil des mois. Les filles de la classe, jalouses, la regardaient toujours de travers mais se taisaient dorénavant à son passage. Merlin les avait prévenues.
Grâce à l’aide d’Alina, Merlin obtint son bac et s’évita ainsi les foudres de son père. Les deux s’étaient si bien rapprochés qu’ils étaient devenus officiellement petits amis. Alina choisit de faire des études de médecine et Merlin partit pour une école d’ingénieur. Mais, leur histoire dura, bien au-delà des études.


Créativement vôtre,

 Laurence Smits, La PLume de Laurence  

 La plume de Laurence
contact@laurencesmits.com





Laurence Smits

Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

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