La proposition d’écriture N° 75 vous emmenait au 11e étage d’un immeuble pour décrire le spectacle sur le banc du square en bas.  

Il s’en passe de choses quand on mate du haut de son observatoire!  

Je vous laisse donc à la lecture des textes reçus cette semaine. Mais, attention, ne matez pas en excès…on ne sait jamais ce qui peut arriver! 

Je vous souhaite une belle lecture. 

Voici vos textes:  

De Lucette de France

Un jeune couple regardant de leur 11ème étage 

De jeunes tourtereaux vivent leur première expérience de vie à deux. Lui, Ruben proche de la trentaine, elle Maëva encore étudiante.
Nouvelle vie, lui campagnard pure souche, qui aime la simplicité, pas de prise de tête, elle, qui a déjà beaucoup voyagé dans le monde.
Leur amour est beau, comme l’était le mien il y a longtemps…Sûr qu’il faut y croire, l’innocence se voit dans leurs yeux épris. En attendant mieux, pour gagner des sous, Ruben fait des extras le weekend, étant nouveau dans cette grande ville. Maëva continue ses cours, c’est sa dernière année…
On dit que les amoureux vivent d’amour et d’eau fraîche, c’est vrai dans un premier temps. Il faut qu’ils en profitent avant que sans doute, tôt ou tard, la réalité de la vie les rattrape. En attendant, Maëva étudie sérieusement, pendant que Ruben passe l’aspirateur, fait le ménage, entre deux activités. Maëva a horreur du rangement, alors Ruben lui dit « tu exagères quand même ». Elle lui répond « tu es trop maniaque ». Querelles d’amoureux gentillettes. C’est un comble, quand Ruben vivait chez sa mère, le ménage était le cadet de ses soucis. Comme quoi, face aux responsabilités on change, et heureusement, nous sommes tous passés par-là…
Ayant des notions de cuisine, Ruben prépare aussi les repas. Maëva met ses pieds sous la table. Aujourd’hui, c’est sole meunière, gratin dauphinois, suivi d’un tiramisu. L’ambiance est joyeuse, un bisou par ici, un petit mot par- là, un peu de chahut. Il y a quelques années, impensable que la femme se fasse servir, c’était « le chef » de maison qui était servi comme un roi. Aujourd’hui, les jeunes femmes sont des « princesses » et n’ont aucun complexe à ne pas savoir cuisiner ou faire le ménage, et c’est tant mieux que les rôles puissent s’inverser de temps en temps…
Chacun a vaqué à ses obligations dans la journée, ils se retrouvent sur le balcon. Le lendemain c’est grasse matinée, rien d’urgent, alors ils se sont installés du haut de leur 11ème étage, enlacés dans les bras l’un de l’autre. Il est 23 heures, la lune brille et illumine les quais, les façades des maisons, les passants. Le fleuve scintille sous les lumières, la ville se mire dans ses eaux qui offrent un beau spectacle. On distingue des farfadets en joyeuse compagnie avec leurs potes les lutins et les trolls qui n’arrêtent pas de sauter sur les minis vagues du fleuve. Ruben et Maëva savourent ce délicieux moment, doux à leurs regards émerveillés sous cette myriade d’étoiles. Là, ils font encore et encore des projets, refont le monde, tout est nouveau, tout est beau…
Les douze coups de minuit résonnent du haut de la cathédrale. Ils se décident à quitter leur observatoire. Langoureusement, ils se délassent, ils prêtent l’oreille, et là, la poésie est tout autre. Un couple s’assène de noms d’oiseaux, à celui qui sera le plus vulgaire. Du coup, ils attendent, la curiosité les titille. Peu de voiture à cette heure- là, l’écho de leurs cris arrive jusqu’à eux, leur vulgarité atteint des sommets.
« Attend-moi, sal…, toi la poltronne va cuver, tu n’es qu’un fils de p…pour qui te prends-tu ? Allez vient, on finit la soirée dans un bistrot qu’on trouvera encore ouvert. Ah ! et ben-là, je suis d’accord, on fait la paix, tope la main » etc… Au bout d’une demie heure à vociférer leurs souffrances dans l’ivrognerie, la scène s’éloigne à leur grande déception. Assister à un théâtre de boulevard gratuitement sur son balcon, ça ne se refuse pas…
C’est mort de rire qu’ils prennent congé de leur nid d’amour. Ils ne savent pas ce que sont devenus ces lurons bien éméchés, mais, sûr qu’ils reviendront souvent à l’abri des regards pour scruter encore et encore la vie nocturne pour rêver à leur futur…

D’Elisabeth de France

Il est dans les environs de vingt heures, nous sommes à la maison, en famille, mon mari, mes enfants et moi. Dînons tranquillement, chacun, échangeons sur sa journée passée, en somme un soir ordinaire. Ma fille cadette, après avoir fini son repas, va se brosser les dents, puis comme tous les soirs, avant d’aller au lit, elle se met à jouer avec ses poupées. Soudain, stoppée dans son élan, elle croit entendre un bruit provenant de la coursive de notre étage. M’interpellant « maman, écoute, tu entends », dit-elle. Je m’approche, tend l’oreille, et en effet, moi aussi, je pense discerner un son, comme une voix. Intriguée, j’en fais part à mon époux. Tous deux, nous décidons d’aller voir de plus près ce qui se passe. Bien évidemment, on demande à la petite de rester à l’intérieur de la maison avec ses frères et sa sœur. En ouvrant la porte, cinq mètres plus loin, nous constatons avec effroi notre voisin de palier, étendu sur le sol, visiblement très mal en point. Le visage en sang et déformé. La voix presque éteinte, le souffle manquant, poussant des gémissements de douleur. « Aidez-moi, aidez-moi », implore-t-il ! Tentant, avec difficulté, de nous expliquer, qu’il venait de se faire agresser violemment et voler une somme d’argent importante par quatre hommes cagoulés. Qu’ils l’ont suivi. Le pauvre homme est méconnaissable. Immédiatement, nous alertons les autorités. Les aller -retour, les voix dans le couloir ont suffi à susciter la curiosité du voisinage, qui tous sont naturellement sortis de leur domicile. Tous, sous le choc, ébahis, les visages figés, l’incompréhension face au drame. Dans cette petite résidence paisible, où il ne se passe jamais rien, des gamins qui chahutent de temps en temps, ce à quoi nous étions habitués. Mais, il a fallu d’un soir pour déroger à cette tranquillité et assurance que nous avions. Un individu, de notre environnement, vient de se faire rosser. Un homme, dont en réalité, nous ne savons rien. Nous l’avons déjà croisé, rare fois, un bonjour par-ci par-là, rien de plus. Aussitôt, sur place, les policiers commencent leur enquête en questionnant la victime, le laissant narrer les faits, ils sont assez surpris d’apprendre que l’homme marchait avec autant de liquide sur lui, et s’en vantait auprès de certaines personnes. Pour être précis, pas moins de vingt mille euros, dont il s’est fait dépouiller. Cela nous a surpris également. Notre présence n’étant plus nécessaire, nous sommes rentrés à la maison, avec un sentiment d’insécurité. En rassurant tout de même nos enfants sur la situation. Le voisin est transporté en urgence à l’hôpital. Quelques jours plus tard, les esprits sont encore marqués par ce triste événement. Les policiers continuent leurs investigations, en interrogeant tous les habitants de la résidence. À sa sortie de convalescence, notre mystérieux voisin, est plus ouvert, plus bavard. Pour lui, c’est une forme de reconnaissance et de respect, pour ceux qui lui ont porté secours. D’ailleurs, il tient à nous remercier. Et nous raconte son séjour à l’hôpital, qu’il a eu droit à une chirurgie réparatrice, tellement qu’il a été amoché. Il ajoute qu’il pense avoir une piste, concernant ses agresseurs. Car, quelques temps avant le drame, il avait pour habitude de se rendre régulièrement dans un café, et se livrait rapidement et naïvement à des inconnus. Peu à peu, la vie reprend son cours. Mais l’homme reste une énigme. Non pas qu’il soit désagréable. Au contraire, un homme courtois, charmeur. Le genre de personne que vous ne pouvez pas louper, qui a toujours des histoires rocambolesques à raconter. Tantôt, revenant d’un tour du monde, se plaignant que pendant son absence, notre gardien en aurait profité pour changer la serrure de son appartement à son insu. Ou encore, gel aux cheveux, cachant sa calvitie naissante, jouant le coq de basse-cour, auprès de la gent féminine, qui selon lui, ne peut résister à son charisme. Par moments, je le trouve amusant, et en même temps inquiétant… Quoi qu’il en soit, nous sommes des voyageurs, et ce voyage, chacun veut exister, à son histoire. Nous nous devons de faire de notre mieux, en tenant compte de notre rythme, l’essentiel est de trouver sa route. Ce dont je lui souhaite, ainsi qu’à nous autre voyageurs.

De Pakita de France

Un jeune couple vit au 11e étage d’une tour dans une grande ville. Le soir, ils se mettent sur leur balcon pour observer la ville la nuit. Ils observent ce qui se passe sur le banc du square en bas de chez eux.
« -Viens voir, Nini, j’ai l’impression qu’il se passe un truc bizarre en bas, comme si le banc, sur la place, juste en face de l’entrée de l’immeuble, bougeait…
– Mais oui, c’est ça, bien sûr !!!!
Nini s’est penchée par-dessus le balcon et n’a rien vu de particulier. Il faut dire que pour arriver à distinguer le vieux banc, tout déglingué, avec le réverbère à l’ampoule cassée, il faut une sacrée bonne volonté.
– « Je vois rien du tout »
– Mais regarde , regarde mieux , j’te dis … »-lui dit-il un brin narquois.
« Mince alors, c’est pas le banc qui bouge, c’est le sol . On dirait qu’il ondule ! Attends, je vais chercher mes jumelles …Nini, tu sais quoi…j’ai l’impression que c’est des rats. Des dizaines de rats. Pouah, ça grouille un max là-bas dessous. …
Elle trembla et vint se coller contre lui :
« – Arrête tout de suite, tu vas finir pas me faire peur pour de vrai …
– Eh… j’ai l’impression qu’ils nous ont entendus. Regarde, il y en a en un qui vient de lever la tête dans notre direction …Recule, vite, il faut pas qu’ils nous voient… » ajouta-t-il, mimant une terreur extrême.
Fascinés, pendant tout le reste de la soirée, ils se sont amusés à imaginer les rats en masse se précipitant d’un coup vers l’immeuble.
Cette nuit-là, les rats ont vraiment mis à sac l’épicerie d’Ali au rez-de-chaussée. Tout a été dévasté !
La nuit suivante, sous le banc, c’était gros temps. Les vagues de rats repus avaient grossi.
Nini et Alexandre, cachés dans un coin de leur minuscule balcon, les épiaient .
Blottis l’un contre l’autre , Nini et Alexandre ont rêvé à demi-mots, jusqu’à s’en faire battre le cœur un peu trop fort, la ruée des rats dans les étages
Un vieux corbeau freux nichait sous les toits. Il connaissait bien les rats. C’est à cause d’eux qu’il était maintenant solitaire. Ces saletés avaient boulotté sa dodue compagne et toute leur nichée … Au jeune couple, une nuit, perché sur le rebord du balcon il a graillé : « -Partez partez ! »
– Mais où aller ? »
Quelques nuits plus tard, ils évoquèrent une odeur terrible qui aurait alerté les locataires … Le lendemain, les pompiers intervenaient et sur trois étages, on découvrit des cadavres : au premier, la propriétaire : une exécrable centenaire que seule la joncaille faisait encore jouir; au second, un vieux barbon qui empestait le cigare et au troisième, la vieille Meriem qui aimai tant les loukoums à la pistache qu’elle en remplissait ses armoires sans jamais en offrir à quiconque. Qui aurait pu imaginer que les rats, fort discrets au demeurant, étaient de si bons vivants, croqueurs de diamants, fumeurs de Havane et, de loukoums très friands.
Alexandre et Nini ne sortaient plus guère sur leur petit balcon car les rats, avaient-ils remarqué, s’étaient organisés et avaient des guetteurs, bien que rien ne sembla leur faire peur. C’est à travers le fenestron de la cuisine – leur appartement n’était guère plus grand qu’une chambre de bonne – qu’ils avaient vu de fines rivières de poils lustrés confluer vers le banc et grossir la marée qui enflait, prête à tout dévaster.
Ce soir-là, le vieux corbeau, à grands coups de bec, une fois encore, les incita à partir ..
« Mais pour quel avenir ? »
Les choses s’accélérèrent. Dans leurs nuits de blanche insomnie, entendirent-ils les hurlements d’effroi qui couvraient les chocs des balais et des pelles sur le sol et contre les murs – armes de bien peu de poids – ou tout cela n’était qu’une occasion de plus de se faire peur et de trembler délicieusement. Ils évoquèrent plusieurs déménagements à la cloche de bois … forcément tous ces gens qui disparaissaient.
L’immeuble, ils en étaient certains , en hâte, se vidait …
Ne resta bientôt plus que la famille Cheng, que semble-t-il, les rats n’effrayaient pas. Il faut dire qu’ils revenaient de tellement loin que manger du rat était encore pour eux une sorte de festin, affirmaient -ils en souriant, tout en leur fournissant les petits paquets de poudre à rêver qui les amenaient à tant flipper.
Quand les Cheng, à leur tour, quittèrent le navire, Nini se dit que peut être que leurs casseroles n’étaient pas assez grandes, ou leurs estomacs déjà trop remplis, ils n’en sont pas venus à bout. Pire : ce sont les rats qui eurent le dernier mot …
Ne restaient plus que nos tourtereaux…Si le jour, la vie était à peu près sereine, la nuit, leur porte se bardait de chaînes. La fatigue et l’angoisse avaient cerné leurs pauvres yeux un rien vitreux, altéré leur haleine et bleui les veines. Elle n’arrêtait plus de trembler, sursautant au moindre bruit, le regard affolé tandis que lui semblait de tics tout agité…
Aussi, quand ils réalisèrent enfin qu’ils étaient les derniers, qu’ils n’avaient plus aucun moyen de leur échapper, ils acceptèrent l’aide du vieux corbeau freux.
– « Faites-moi confiance … Accrochez-vous à mes pattes et je vous emmènerai loin d’ici. A nous la belle vie ! ».
Ils firent comme il avait dit. Mais, quand les pieds de Nini quittèrent le rebord du petit balcon, elle paniqua, leva les yeux pour ne pas regarder en bas, sa vue se brouilla, au lieu des plumes noires, elle vit une fois de plus, une fois de trop, ce dont, depuis des jours, ses yeux s’étaient remplis : d’immondes poils couleur de nuit. ! En hurlant, elle ouvrit d’un coup les mains. Alexandre chercha à la rattraper mais elle l’entraîna dans sa chute et ils s’écrasèrent onze étages plus bas, juste à côté d’un vieux banc, tout déglingué, à moitié dessoudé du bitume usé dans lequel on l’avait planté. Le sol y était d’ailleurs tout bosselé. On aurait presque pu imaginer des vagues, sous le banc, qui roulaient …Une sacrée marée !


De Françoise de France

Vu d’en-haut…

Parce qu’elle vit sous eux, elle s’enjolive dès la nuit venue. Chaque pan d’ombre est piqué de phares jaunes et rouges, lumières filantes, ou bien encadrées, alignées, qui paraissent flotter ; d’autres encore, lointaines, qui ont la patience des étoiles. Fixes ou mouvantes, toutes baignent dans la sourde rumeur d’une nébuleuse enflée, invisible, vagues lueurs, vapeurs et fumées, moteurs étouffés, voix, odeurs échappant de cuisines, d’officines… et aussi, proches d’eux, relents de cigarettes consumées.
C’est une de ces tours impersonnelles à douze étages que l’on occupe faute de mieux. Leur premier « chez-nous », avec vue plongeante sur la ville.
Il fait doux en ce début septembre. Sous leurs mains qui se touchent, la barre d’appui a conservé la tiédeur du soleil radiant. Une chance, ce balcon de la largeur d’une porte. S’accouder à la balustrade, regarder, commenter, échafauder, tout en sirotant un verre ou deux, c’est le rituel de fin de journée, au crépuscule. Ils ont cette candeur d’ignorer ce qu’est le vertige.
« Fichtrement mal éclairé, le square en bas », remarque Benoît.
― « Des gamins ont lancé des pierres tout à l’heure », dit Naja.
Benoît se penche. « T’as vu le type, près du banc, avec son imper et son chapeau ?
― Oui, c’est marrant. Vu d’en-haut, on dirait Colombo. Tu crois pas qu’on devrait éteindre chez nous ? », ajoute Naja.
― « T’as raison, j’y vais. »
Il fait un détour vite fait par le cagibi, installe le noir à l’intérieur et rejoint Naja dont les pieds nus captent la tiédeur endormie dans le béton. Épaule contre épaule ils sont nimbés de nuit. Ils sont à trente mètres du sol.
Dans le petit square, il y a aussi une femme, qui passe et repasse, quitte l’ombre pour la lumière, quitte le peu de clarté pour un pan de nuit… et revient. Elle porte un foulard noué à la française, des lunettes noires comme si elle craignait la violence d’un projecteur dirigé sur elle.
« Elle me rappelle Bardot dans ce film qu’adorait ma mère », chuchote Naja qui s’est mise à l’aise.
― « Hé, tu vois, c’est mieux qu’au cinéma, ici, sous nos pieds, gratis ! », lui souffle le jeune homme tendu vers la scène qui se joue en bas, sans sous-titres ni musique d’atmosphère.
L’hypothèse effleure Naja. Les coups fourrés de banlieue, ça peut mener loin…
Benoît a déployé la longue vue qu’il a prise en passant, avec l’écharpe nouée autour. Surtout, qu’aucun éclat de lumière n’attire l’attention d’un voisin, ou même d’un passant levant la tête. Drôle d’idée ; ils ne font pourtant rien de mal.
« Dis, tu la vois ? Elle ressemble vraiment à Bardot ? » demande Naja, certaine que son chéri mâte en priorité la fille. « Lui en tout cas », répond Benoît, « on dirait vraiment un privé à l’ancienne. Je sais pas s’ils se parlent, n’arrêtent pas de bouger, de tourner… Il clope, pas elle. C’est comme s’ils attendaient quelque chose, ou quelqu’un… ».
« Hé, tu fais quoi Naja ?
― « Comment ça Minou ? Je filme avec la super caméra aux yeux de chat que tu m’as offerte. »
― « Fais gaffe, Naja, faut pas te faire repérer. Déjà que t’es en culotte. »
― « T’inquiète, je sais y faire. On me dit sournoise, j’en ai aussi les bons côtés. »
Benoît rigole en silence. Pour sûr, elle est sournoise, sa chérie, mais qu’est-ce qu’elle est bien roulée. Et elle sent si bon. C’est son pain d’épices, à lui. Pour lui tout seul.
Si on peut s’amuser de tout, ça n’exclut pas les questions. Comme celle-ci : la hauteur du point de vue dispense-t-elle de se sentir concerné ? Si quelque chose de grave devait arriver, eux, témoins privilégiés des étapes préliminaires quoique difficiles à saisir d’un méfait prémédité, quelle serait leur responsabilité ? Non-assistance à personne-es en danger ? Non, à ce stade, ce n’est que du roman. Entendre un couple s’engueuler dans un appartement voisin ne signifie pas qu’un meurtre va s’y produire. S’il fallait suspecter la moindre attitude heurtant le sens de l’ordre ou de la bienséance propre à chacun…
« Dis donc, Naja, le type, il a pas l’air bien du tout. On dirait qu’il titube… »
― « Alcool… drogue… grosse fatigue… ou comédie… ».
― « Peut-être… Tu filmes toujours ? ».
― « Plus que jamais ! T’as raison, il chancelle… mais elle aussi ! T’as vu ? On peut rien faire, Benoît, personne ne menace personne. »
― « Alors ça suffit. Rentrons. »
― « Ah non ! T’as peur ? … Moi, je filme jusqu’au bout. »
― « Au bout de quoi ? ».
Benoît s’est détourné. Il ressent de la gêne, se ressert un verre pour donner le change. Un verre qui a perdu toute saveur. Les choses se sont désaccordées. Il la regarde, l’échine arrondie, le fessier tendu, les coudes appuyés à la balustrade. Elle est toute avec ce qu’elle voit, plus avec lui.
Le zoom performant est une merveille… Ma parole, ils tournent une série, se dit Nadja, excitée. Non, impossible, où seraient les techniciens ? Oh, ne rien rater… Elle filme avec appétit… se refusant de penser à ce qu’elle voit… Colombo s’est affaissé le premier, comme une vieille chaussette, la fausse Bardot n’a pas tardé à suivre, c’est vraiment comme au cinéma, sans le son. Deux corps effondrés. Personne autour. Pas de générique de fin.
Tout avait l’air si doux… feutré… irréel…
J’y crois pas, qu’elle se répète, sans rien perdre de la scène, ou il ne se passe plus rien. Pas un passant, même à dix mètres, même à vingt mètres. Tous devant leur écran ?
Benoît l’a rejointe. Ils ont attendu un peu, jeté un œil ici et là, au plus près, au plus loin.
Quel sinistre tableau juste sous leurs yeux et quel manque cruel de sous-titres du début à la fin.
Pour finir, ils ont appelé le 17 en qualité de témoins oculaires ; attendu encore ; ça avait l’air d’une blague, et pourtant… N’ont pas vu grand-chose, juste un véhicule au gyrophare débranché. Au pied des tours, ça craint toujours, les problèmes sont étouffés. Alors la suite de l’histoire, ils n’en sauront rien. Naja, au moins, conservera sa première petite vidéo secrète, en lui attribuant un titre farfelu, comme le ferait un espion.
« Houlà, j’ai besoin d’un remontant », dit-elle, un tantinet frustrée.
― « Le fond de bouteille n’est plus bon », prévient Benoît.
Naja hausse les épaules et boit au goulot, paupières closes. Prête à tout.
« On fait dodo ? »

De Nadine de France autour des 5 sens

Rêver avec les cinq sens

Nous emprunterons au ciel
Ses joyeux cumulus
Le soleil s’inclinant illuminera notre couche
Je déposerai une goutte de parfum
Au creux de mon cou
Pour que l’envie te vienne de me goûter
Comme on croque
Un fruit nouveau
Un doux présage des beaux jours
Pêche à la peau de velours
Abricot au goût acidulé
Nos souffles se mêleront
Aux soupirs du vent
Un chœur d’anges jouera un air de musique
Doux et céleste
Cupidon en sera le compositeur
Mieux qu’une flèche
Elle nous ira droit au cœur
Et à l’abri des indiscrets
Nous apprendrons à nous aimer
Du bout des doigts
Pour commencer.


D’Elisabeth de France

Depuis peu, mon conjoint et moi, avons emménagé dans ce nouvel appartement, situé dans un quartier calme. Malgré mon acrophobie, nous n’avons pas pu résister à cette superbe et grande terrasse, sans vis-à-vis, offrant une vue magnifique sur la ville. Ce soir, les températures sont douces, c’est aussi, la pleine lune, elle brille, le ciel est paré d’étoiles. Tout semble réuni afin que nous puissions dîner en terrasse. Je me revêts de mon tablier, enfile ma casquette de cordon bleu et file en cuisine nous préparer un gratin d’ignames. Laissant mijoter ce bon repas, qui, parfumant les lieux d’odeurs épicés, passant de l’Afrique aux Caraïbes. Ouvrant davantage notre appétit. Bercés sur un fond de jazz, verre de cocktail à la main, accoudés, nous admirons ce qui nous entoure. C’est alors que les miaulements incessants d’un chat couvrant le son de la musique nous perturbent. Mais pas si simple de voir ce qui se passe en bas, lorsque l’on vit au onzième étage. Il est préférable de s’y rendre, je saisis une lampe torche, et nous descendons. L’animal, sous un banc, au contact de l’herbe. Nous nous rapprochons tout doucement, pour éviter de l’effrayer, et là, surprise , c’est une chatte sur le point de mettre bas. Mon conjoint a eu l’idée de remonter à la maison, récupérer un carton et un vieux vêtement, afin qu’elle soit à l’aise, car le travail avait déjà commencé. Nous sommes restés auprès d’elle, en l’assistant et la rassurant, du mieux que nous le pouvions. Sous le regard luisant et bienveillant de Madame la lune. Ce fut une première pour nous, longue et intense en émotions. La féline donna vie à sept chatons. Après avoir vécu cette expérience, cela nous semblait logique, que cette chatte était seule, et que nous n’aurions pas cœur à l’abandonner à errer avec ses petits. D’un regard complice, nous prîmes soin de placer chaque petit dans le carton ainsi que la maman épuisée, pour regagner notre nid. Qui désormais, serait le leur également !

De Laurence de France

Arthur et Mélanie aiment bien admirer leur ville à la nuit tombée, du haut de leur onzième étage. C’est beau une ville la nuit ! Ils habitent dans une tour quelque peu décrépie, mais la vue est à couper le souffle. On ne peut pas tout avoir en même temps quand on est jeune !
Ils voient au loin le fleuve – la Garonne- serpenter paresseusement charriant la boue de sa cousine la Dordogne, arborant la forme d’un serpent ondulant. Les réverbères le long des quais se reflètent comme des scintillements d’étoiles. L’eau est noire de loin, presque comme un mystère lointain. On s’attend toujours à ce qu’une apparition fantomatique émerge des flots calmes.
Tous ces instants sont épiques. L’obscurité est parfois d’acier quand la pluie se mêle aux eaux troubles et à la surface ténébreuse, brute et opaque. On aperçoit de petites lumières un peu plus loin : c’est un paquebot, arrimé arrivé depuis la veille. Bordeaux est devenue une cité touristique, on n’y peut rien !
Mais, en ces instants nocturnes, le fleuve envoie comme un signe d’éternité, un temps uniforme, coulant et égrenant ses secondes au fil des songeries du jeune couple, qui admire mais se tait.
Puis, soudain, une voix se fait entendre, comme cela arrive certains soirs, surtout le weekend. Ils ont déjà vu des situations pas très avouables du haut de leur promontoire, de drogués, de gens paumés, de braillards, de soulards, enfin, tout ce que la ville peut rejeter la nuit d’incompris et d’exclus en tous genres. Là, c’est autre chose. Là, c’est beau. Là, ça se laisse écouter. Ça se laisse regarder en bas.

Un jeune, pas plus de vingt ans, se met à déclamer de la poésie. C’est beau, c’est léger et ça fait du bien ! A chaque poésie terminée, les gens, sur leurs balcons, applaudissent, comme au temps du confinement quand ils le faisaient pour les soignants.
Ce jeune homme est un nouveau poète, qui offre des vers avec son mégaphone pour la population autour.
Bien sûr, il y a les râleurs de service, qui ne peuvent pas écouter leurs sacro-saintes informations et qui lui vocifèrent de la fermer sur le champ. Mais, cet inconnu n’en a cure de ces malotrus insensibles à l’art.
Puis, il y a les autres, qui écoutent pendant un long moment cet artiste, debout sur le banc en bois dans le square situé au pied de l’immeuble. Il dit s’appeler Saïd et appartenir au cercle des poètes de la rue.
Ses paroles, ses vers tracent la voie d’un langage accessible à tous pour permettre à la poésie de sortir de son carcan, dans laquelle elle se sent trop à l’étroit. Saïd pose les mots sur le monde tel qu’il est. Il a des mots à dire, à murmurer, à chuchoter, à clamer et à crier.
Il éveille le désir de dire et de créer chez les anonymes qui l’écoutent religieusement. Il leur donne l’envie de s’exprimer avec les mots, de la même manière que les grands noms de la littérature en leur temps.
Saïd, au fil des mois, est devenu un fou furieux de la poésie. Il a commencé par le slam déclamé dans la gare Saint-Jean, si proche. Il récite de beaux vers, il offre les siens. La poésie en plein air, ce n’est pas mieux que les infos ? L’art sort de ses murs où il peut parfois étouffer !

La poésie avec Saïd le poète entre en action, dans des endroits improbables. Il affranchit la poésie hors de ses murs, la transformant en culture urbaine. Les vers dévalent le pavé, s’affichent sur les murs. La poésie récompense ainsi chaque vendredi soir ou le weekend les spectateurs attentifs dans leurs étages.

Arthur et Mélanie se prennent à rêver tout en écoutant Saïd, le cœur plein d’émotions, des pensées plein la tête, avec une vision du monde pacifique. La rue est désormais le refuge de la poésie, le lieu où elle vit, où elle s’offre. La rue désormais inspire l’écriture poétique, même si les vers sont parfois rugueux. Les vers se répercutent contre le béton des parois d’immeubles. La ville devient l’univers du poète moderne. Il n’y a plus d’âge pour se muer en poète des temps modernes. La rue est devenue un espace poétique à ciel ouvert permettant à tous d’écouter un brin de poésie sur un bout de trottoir. Ces nouveaux poètes explorent le langage comme ils explorent la ville !

Le monde n’irait-il pas mieux si les gens déclamaient leurs alexandrins au lieu de se battre avec des armes ?


 Je publierai les textes de la proposition N° 76 ou tout autre texte de votre inspiration le samedi 24 octobre.  

D’ici là, passez une belle semaine et prenez soin de vous.


Créativement vôtre, 

Laurence Smits, LA PLUME DE LAURENCE   




La plume de Laurence


contact@laurencesmits.com

Laurence Smits

Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

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