La maison en ruine de la proposition d’écriture N° 99 vous a inspirés fortement.

Quel bonheur de vous lire et de voir votre imagination à l’oeuvre, juste à partir d’une consigne!

Bravo à vous! C’est un vrai cadeau que le ciel vous envoie au bout de votre plume!

Voici vos textes. Je vous en souhaite une belle lecture.


De Nicole

Une maison au Mont-Saint-Aubert

En 1985, mon compagnon et moi cherchions un nid où déposer notre amour.
Notre location du moment, petite, en ville, nous poussait aux longues promenades dans le plat pays du Tournaisis.
Aux alentours de la ville se dresse un mont à l’altitude un peu ridicule de +/- 149 mètres, très fréquenté les week-ends pour ses restaurants, cafés-terrasses, son chemin des poètes, sorte d’escalier de pierres bleues gravées de citations poétiques, en Wallon le Mont-Dié-Tournai.
En semaine, il en allait tout autrement. Plusieurs sentiers y conduisent.
Nous en aimions un, escarpé, étroit, chevelu de branches folles, creusé au milieu de mille chevauchées pédestres en quête de vertige. Peut-être un ancien chemin de druides.
Au détour du sentier, un entrelacs de ronces laissait apparaître une toiture de tuiles rouges encombrée de lierre et de vigne vierge.
En faisant fi des épines, nous frayant un passage, nous découvrîmes une petite maison de trois pièces et un jardin plongeant vers un panorama, la ville au loin, des rectangles de champs cultivés, des prairies aux vaches et chevaux broutant de l’herbe grasse et l’Escaut qui serpente vers la France.
L’intérieur du logis laissait apparaître des vestiges d’une tapisserie et des dessins psychédéliques, une sous-tapisserie de journaux des années 69/70, un vieil évier de pierre. Nous étions dans l’antre de hippies de ces années-là.
Il nous semblait entendre une musique planante des Pink Floyd.
Cette maison nous plaisait et nos visites étaient fréquentes.
Nous imaginions une vie de chaleur au coin d’un feu de bois, un jardin d’herbes potagères et une paix de l’esprit, des lectures, des promenades…
Une petite pancarte d’agent immobilier à demi effacée.
Renseignements pris: maison à abattre, trop dangereuse, instable, terrain hors de prix.
Le rêve fraîchit.
Le Mont-Saint-Aubert est le refuge des bourgeois tournaisiens argentés.
Vieille dame essoufflée je ne me promène plus sur les sentes escarpées.
Un bon souvenir de vie.

De Cyrille (hors proposition d’écriture)

Hymne à la journée

Le soleil poudroie l’herbe encore emplie de rosée. Les oiseaux sont levés depuis longtemps déjà. Leurs petits cris vont croissant depuis l’aube. Ils sont très actifs au moment présent. Le printemps représente ce pour quoi ils sont là ; concevoir leur descendance.
Il a d’abord fallu séduire une jolie dame avec qui ils voulaient partager leur avenir, leur espoir d’avoir de beaux petits, bien vaillants et bien forts. Ils se sont activés tous ces petits couples à préparer l’accueil des nouveaux nés. Brindille après brindille, l’édifice se construit, tout en solidité et en mouvance aussi. Ils ont tout géré, la pluie, le vent qui fait bouger les branches. Nous avons beaucoup à apprendre d’eux. A présent, c’est l’attente ; l’attente si porteuse d’espoir. Alors tout le monde s’affaire encore et encore pour les derniers préparatifs.
Les fleurs ne sont pas en reste. Dès la fin de l’hiver les roses de Noël montraient leur éclat. Elles ont passé le relais aux crocus, parsemés de-ci de-là sur l’herbe. Ces premières fleurs de printemps, du renouveau, alors qu’il fait encore bien froid, nous donnent les premières couleurs. Les jonquilles, narcisses et autres muscaris et myosotis se parent de leur beau jaune ou violet ou encore bleu pour ravir nos pupilles encore engourdies par la fraîcheur de l’hiver qui s’éteint petit à petit. Les tulipes, ces superbes corolles, commencent à nous faire franchir un autre pas et nous ensorceler de leur grand vase coloré.
Mais le doux et subtil parfum du muguet nous fait vite chavirer dès qu’il pointe son nez. L’envoûtante fragrance libérée fait basculer nos sens et nous projette dans ce tréfonds de nous-mêmes et nous libère d’on ne sait quoi ; mais est-ce important de le savoir ? Je ne le pense pas.
La pensée altère la respiration, l’instinct. Savoir se laisser aller, c’est si bon. Ça nous manque bien.
C’est pourtant si agréable de se laisser transporter par cet air câlin du matin, si propice au bien-être promis par notre sommeil pour une transition douce dans le jour et une bascule tendre et pleine de promesses vers une journée fructueuse pour nos sens.
En se laissant irradier par les premiers rayons du soleil, notre cœur se remplit de substance comme chaque jour. Il fait son travail avec application et engrange toutes ces graines de bonheur qu’il distillera avec préciosité toute la journée et toute la soirée pour nous laisser repartir dans les bras de Morphée la nuit venue.
Quel idéal début de journée. Comme nous aimerions tous profiter de cette osmose chaque matinée. Pourquoi est-ce si difficile ?
Se priver de tout cela nous blesse et nous meurtrit un peu plus à chaque fois.
Alors faisons en sorte d’être à nouveau digne de notre intérieur, de notre corps, de notre cœur et apprécions chaque beauté présente tout au long de notre journée comme si ça allait s’arrêter demain.
Restons à l’écoute de tout ce qui se passe et transformons-le en quelque chose de puissant, d’enrichissant pour soi et pour tous.
Quel bonheur pourrions-nous vivre si nous ne passions pas à côté à chaque instant en nous laissant envahir par le mental, l’analyse, le regard d’autrui, la peur générée…
Prenons soin de nous dans toute notre entièreté, en pleine conscience, car nous le valons-bien, non ?

De Marie-Claire

Derrière la porte


Il l’avait tellement espérée, cette maison. C’est là qu’il avait grandi, entre un père qui louait ses bras à un éleveur de moutons et une mère qui accommodait les orties et les épinards sauvages, et rallongeait la soupe quand on n’en trouvait plus. Les causses, ce n’est pas de la rigolade. Il était le seul enfant, fait rare dans un pays où on a besoin de bras pour survivre, et ses parents avaient rêvé pour lui d’un avenir meilleur. L’instituteur, qui avait décelé en lui un esprit vif et volontaire, lui avait obtenu une bourse. Il était allé en pension, avait goûté au confort d’un lit moelleux, de l’eau courante, d’une assiette bien remplie, et les vacances le mettaient de mauvaise humeur lorsqu’il fallait regagner les étendues austères, la vie spartiate et des parents auxquels il ne trouvait plus rien à dire.
La mère mourut avant de savoir qu’il avait obtenu un diplôme d’ingénieur architecte. Il ne la pleura pas, il y avait si longtemps qu’il ne la voyait plus qu’une fois par an qu’elle était devenue une étrangère. Le père resta seul, accommoda lui-même ses potées, continua à fendre son bois pour l’hiver mais ses forces s’amenuisaient. La maison n’était plus entretenue. Ç’aurait pu être une petite merveille si on l’avait un peu aménagée. On aurait pu complètement la transformer tout en lui gardant son caractère, lui apporter du confort, du luxe même, planter des rosiers, creuser une piscine. Il ne manquerait pas d’estivants en quête de calme et d’authenticité pour louer la bâtisse à la belle saison, cela lui apporterait un revenu supplémentaire pour vivre sur le grand pied dont il rêvait. Pas qu’il en eût vraiment besoin, non, mais il est toujours agréable d’éblouir et il ne choisissait pas ses compagnes dans les milieux modestes dont il était issu.
– Tu ne peux plus vivre ici, papa. Je vais te trouver une maison où tu seras bien entouré, où tu n’auras plus à te faire de souci pour rien.
Le père s’opposa au projet avec la dernière énergie. Il avait toujours vécu là, pourquoi changer ? Le fils mit toute son énergie à essayer de le persuader puis, de guerre lasse, s’emporta. Il y eut des cris, et ce claquement de porte définitif : il ne reviendrait pas. Ce projet magnifique de gîte luxueux, il devait en faire son deuil pour l’entêtement d’un vieillard égoïste. Qu’il crève ! C’étaient des milliers d’euros qu’il perdrait chaque année pour voir cette maison s’écrouler au fil des ans, au lieu du prestige d’avoir un reportage dans les meilleures revues de décoration et de quoi emmener ses nouvelles compagnes dans des palaces, loin de ce lieu qui resterait toujours pour lui imprégné de misère.
Il n’était plus revenu. Jusqu’à ce jour où le curé lui avait fait savoir la mort du père. Enfin ! La maison était à lui, il allait pouvoir réaliser son projet. Son nom s’étalerait dans les revues de luxe et il serait plus riche encore pour séduire des femmes jeunes et belles.
Et il se trouvait là, tout seul devant la porte qu’il avait claquée vingt ans plus tôt. La maison n’était plus que ruines. Comme il avait bien fait de ne plus revenir, au risque de s’apitoyer sur une tête de mule qui, après tout, n’avait que ce qu’elle avait cherché. Il poussa la porte. L’odeur de poussière et de renfermé le frappa. Sur la table, un bol ébréché, un quignon de pain durci. Dans le coin, une couverture en tas sur le lit. C’est là qu’avait dû mourir le père. Sa place était encore un creux sur la paillasse. Il faisait sombre, froid, il faisait mort. Mais il allait changer tout cela, faire entrer la lumière, le soleil, la vie. Percer des ouvertures, daller le sol de pierre blonde, construire une annexe pour des chambres. Ici, le jacuzzi. Ici, la piscine naturelle, ici la cuisine d’été, et le pool house, et le sauna. Un paradis pour les nantis. Un revenu appréciable pour lui qui ne voyait que palaces et créatures de rêve.
Le creux dans la paillasse. Le creux marqué par le corps de son père. Pensait-il à lui, le vieux, quand il se couchait ? Lui en voulait-il d’avoir voulu le déloger de ce taudis ? Mais quoi ? La vie est ainsi faite, on ne peut pas la manquer pour faire plaisir à un vieillard qui ne voit même pas son intérêt. Mais ce creux, cette empreinte sur le matelas… Un reproche, un reproche vivant. Tu n’oseras pas ! Tu ne toucheras pas à une pierre de cette bâtisse. Tes travaux, tu aurais pu les faire pour moi. Pas ces fantaisies de riches mais un nouveau toit, un poêle, de quoi d’autre avais-je besoin ? Y as-tu seulement pensé, toi, l’ingénieur architecte ? Toi, mon fils ? Tu n’as pas voulu de père, je n’ai plus de cœur. Maudit sois-tu ! Cette porte pourrie, tu pourras la remplacer par des battants de bronze, elle n’ouvrira jamais que sur la désolation. Dans dix ans, douze peut-être, la mort te trouvera seul, riche de poudre aux yeux et dénué d’âme. Et elle frappera à la porte de l’enfer qui t’attend.

Poème de Françoise Hardy, « Tant de jolies choses » (dédié à son fils Thomas), proposé par Françoise T

Même s’il me faut lâcher ta main
Sans pouvoir te dire “à demain”
Rien ne défera jamais nos liens
Même s’il me faut aller plus loin
Couper les ponts, changer de train
L’amour est plus fort que le chagrin
L’amour qui fait battre nos cœurs
Va sublimer cette douleur
Transformer le plomb en or
Tu as tant de belles choses à vivre encore
Tu verras au bout du tunnel
Se dessiner un arc-en-ciel
Et refleurir les lilas
Tu as tant de belles choses devant toi
Même si je veille d’une autre rive
Quoi que tu fasses, quoi qu’il t’arrive
Je serai avec toi comme autrefois
Même si tu pars à la dérive
L’état de grâce, les forces vives
Reviendront plus vite que tu ne crois
Dans l’espace qui lie le ciel et la terre
Se cache le plus grand des mystères
Comme la brume voilant l’aurore
Il y a tant de belles choses que tu ignores
La foi qui abat les montagnes
La source blanche dans ton âme
Penses-y quand tu t’endors
L’amour est plus fort que la mort
Dans le temps qui lie ciel et terre
Se cache le plus beau des mystères
Penses-y quand tu t’endors.
L’amour est plus fort que la mort.

De Bernard

Ruines

Il ne reste que quelques pierres sur le versant du coteau,
Rongées par ces lignes de lierre et une dizaine d’arbrisseaux.
La maison avait peu de pièces, il y a un reste de cheminée,
La fin d’un pignon paresse, il prend le temps pour s’écrouler.
Il y a bien une centaine d’années que plus rien n’est habité,
On y voit des traces fanées sûrement d’un ancien potager.
Vivre dans ces collines de rocailles ne devait pas être très aisé,
Et ils sont partis dans la pagaille de ces villes surpeuplées.
Ils ne voyaient plus que misère et l’espoir d’une vie meilleure.
Ils ont laissé un désert et quelques traces de leur labeur.
Leurs descendants sont à l’usine ou enfermés dans des bureaux
Rêvant de collines qui fascinent où ils pensent qu’il fait toujours beau.
La désertification rurale nous laisse souvent un goût amer,
Voir ces dé-constructions fatales ne peut pas nous rendre bien fier.
La vie de paysans était dure, mais ils savaient prendre leur temps
et vivre prês de la nature était sûrement plus passionnant.

Poème de Gaëlle Joly Giocometti, « Où sont les femmes qui écrivent ? », proposé par Françoise T

Où sont les femmes qui écrivent ? Vous pensez aux femmes de sexe féminin ?
Les femmes qui écrivent répandent leur désir sur le ventre bedonnant d’une feuille vierge. Écrivent ce qui ne peut se faire entendre.
Les femmes qui écrivent s’allongent sur le rebord de la fenêtre.
Femmes au bord de.
Prêtent à exister. Prêtent à souffrir plutôt que.
N’hésitent pas à se déplier froissées.
Écrivent les yeux ouverts sur la nuit.
Écrivent pour n’enfreindre aucun commencement.
Écrivent.
Je n’écris pas, je suis une femme.
J’écris je. Le je à soi, le je des autres.

Les femmes qui écrivent passent à côté de leur vie. Créent une histoire consacrée à ce qui brûle les gencives, leur vérité au bout de la langue.
Elles écrivent comme elles mentent, éhontément.
Elles abusent, dépassent la ligne tracée à l’avance.
Elles écrivent ce que la vie ne suffit pas.
Elles écrivent, l’amour attendu, l’amour en présence, l’amour regretté.
Les femmes qui écrivent veulent se faire comprendre. Les femmes qui écrivent définissent leur frontière, au-delà de la cuisine, un peu plus loin que la chambre à coucher.

Les femmes qui écrivent ont-elles rêvé de devenir Miss France ?

Les femmes qui écrivent sont les mères de leurs mots, parfois de leurs enfants.

Étreintes décousues, fil à retordre entre le café à couler et la sensation écoulée.
Entre la surface des choses et la peau du frémissement.
Entre la voix et son affaissement.
Un monde entier entre leurs cuisses dévorantes.

Les femmes qui écrivent font voeux de silence par peur de perdre le fil de la pensée.
Les femmes qui écrivent ont un clitoris, des lèvres, un ventre, des cuisses, une bouche, des seins, un carnet et un stylo dans leur sac à main.
Les femmes qui écrivent sont nues. De la tête en l’air
aux pieds sur terre

Elles écrivent comme un homme, somme toute.

D’Amara

Lorsque je suis repartie en Algérie en 2017, je fus heureuse de pouvoir visiter le petit village de mes grands-parents où j’ai passé une partie de ma jeunesse durant l’été. Je découvre donc que certaines maisons neuves ont été construites à proximité de maisons en ruines. En allant à la source du village par les petits chemins rocailleux du village, je passe devant quelques maisons en ruines qui ont éveillé des souvenirs d’enfance. Je me souviens des familles. Je revois encore les chefs de famille. Mes vacances au pays étaient longues, deux mois chaque été durant des années depuis enfant jusqu’à l’âge adulte. Des souvenirs ont surgi soudainement. J’ai fait un scan rapide des maisons, je me souviens des familles qui ont résidé autrefois dans ces maisons, plusieurs générations cohabitaient dans ces maisons en pierre. Les plafonds étaient en bois et les murs peints en chaux blanche. A l’intérieur vivaient donc les grands parents, les enfants, les petits enfants et parfois les arrières petits- enfants et même une tante ou un oncle. Les pièces de nuit étaient étroites. Les femmes se retrouvaient pour dormir et discutaient à la lumière tamisée avec les enfants qui retrouvaient de la chaleur dans leurs robes. Les hommes qui se réveillaient de bonne heure pour aller au travail dormaient de leur côté. Quand il faisait chaud, certains pouvaient coucher dans la cour ou sur la terrasse. Le coin cuisine se trouvait souvent dans un petit hall qui juxtaposait une pièce. Le café traditionnel dégageait une odeur qui me fait sourire. La pièce douche était près de la porte d’entrée en bois. Et puis les toilettes sèches étaient très souvent à l’extérieur de la maison, la porte était inexistante, les familles mettaient un rideau en tissu ou des roseaux. Ces ruines ont éveillé des souvenirs. Je rêve une petite heure, j’entends les rires des enfants, les cris des mamans, les odeurs du pain cuit au feu de bois, qui jaillissait des fenêtres sans volets. Ces maisons en ruines sont toujours dans le paysage, elles n’ont pas été détruites car appartiennent à des familles. Et si je retourne un jour au village, je ferai un pèlerinage pour retrouver ces émotions.

De Jacques

Terre de roches

En suivant la descente du fleuve…
Doucement, la mer
Une clef qui s’invente
Bossanova à tue-tête
L’été me voyage
Et le paysage s’insère dans mon regard

Au plus près de l’eau
Des maisons, solarium au soleil
Le temps d’août à s’asseoir
À vivre presque dehors
Mirant l’air salin
D’un sourire entendu

Ailleurs, voilà des turnes grises
Mortes d’abandon
Où sont-ils ceux-là
Qui partageaient le hiatus
Entre les rires, le dur labeur
Et les enfants, leurs jeux, la turbulence

Partis loin, la ville, l’usine peut-être
Car terre ingrate, folle de roches
Trop azimuté pour encore rêver
D’une vie simple
Comme une promesse imaginée
Une retouche au fatum

Respire d’asbeste
Qui macule au lavoir
Mousmé et marmaille
Qui ne soufflent plus
Et s’emportent au vent

Le salin se souvient
Sous la koubba
La réminiscence pour les autres
Ceux qui restent
Ceux qui reviendront
À la recherche d’une belle vie.

De Lucette

Dans mon village picard, j’avais au moins une fierté quand j’étais enfant et quand les «parisiens » en villégiature me demandaient, « qu’est-ce que c’est que cette ruine ? »….Toute fière, je répétais ce que j’avais toujours entendu :« c’est Charlemagne qui y a vécu».
Ne riez pas, tout concorde, mon village s’appelait dans les temps anciens « Charlepont ». Convenez que c’est proche de Charlemagne, ensuite avec le temps le « h » a été supprimé, mais la légende circule depuis toujours.
J’imagine l’empereur à la barbe fleurie armé jusqu’aux dents, faire halte à cet endroit. Doté d’un grand parc, certains arbres par leur majesté sont sans aucun doute bicentenaires. Certes, ils ne sont pas de l’époque de Charlemagne, mais les vestiges prouvent néanmoins qu’un grand seigneur y a vécu. Quand on voit cet immense château dévoré par le lierre qui ronge les pierres au fur et à mesure des siècles, ce décor fait marcher l’imagination. Et bien je vais vous dire un secret : mon père a travaillé dur en abattant des arbres pour le compte des propriétaires de l’époque. En échange, il avait le droit de prendre des pierres de ce château. Il a construit sa « chaumière d’ouvrier » avec ces pierres-là. Ainsi, j’ai vécu de ce que les « serfs » avaient bâti avec les moyens d’alors. Il a autant sué en la construisant, que tous ces ancêtres, ces pauvres bougres…
Les dépendances sont toujours debout, là, ce sont les jardiniers, les femmes de ménage qui habitent ce lieu, en attendant la venue d’une riche famille aristocratique, au nom de Monsieur le Comte d’ Estéraque. (Mes humbles excuses pour l’orthographe du nom). Monsieur et Madame Comte d’Estéraque ont leur place attitrée au premier banc dans l’église. Derniers arrivés, premiers sortis. Excusez du peu « Noblesse oblige » …
Revenons à Charlemagne, quand il venait à Charlepont, une vraie escorte de charriots en tous genres le suivait dans les chemins aux ornières béantes. Les gueux, les corvéables à tout va, avec leurs maigres troupeaux assuraient le vivre aux seigneurs en cueillant des trouvailles dans les bois et les forêts. Des cerises, des fraises, des herbes sauvages glanées de-ci de-là, faisaient le régal de ce géant qu’était Charlemagne. Il fallait qu’il pense au bois sec, pour cuire les perdrix, les ortolans, les marcassins etc. Tout animal crédule passait par les armes, en l’occurrence les arcs de ces valeureux guerriers qui l’accompagnait pour rejoindre leurs compagnons qui se battaient pour défendre ou s’octroyer une province pour que notre France soit toujours plus grande, toujours plus belle.
Les références de l’époque étaient la gloire au pays, pas de sentiment, pas de congratulation, que de la rigueur et des atrocités pour qui oserait défier ce cher monarque. Pas grand cas de la vie humaine, il était Empereur d’Occident et tous lui devaient respect et obéissance.
Charlemagne était entouré de courtisans mais aussi de belles « oies » promises au seigneur. Il les engrossait, et les jetait en pâture avec son rejeton, et à la suivante… Que de génocides, de viols ont été perpétrés en ces temps de guerre. Il a été sacré Empereur en l’an 800, nous sommes maintenant en 2021, et toujours les mêmes atrocités, toujours les mêmes guerres, les génocides, la famine, la misère…
L’être humain ne s’est pas amélioré, toujours la course au profit, à la médisance, à la discrimination, à la haine de l’autre.
Aucun « Dieu » de tous ces rois pourtant très pieux n’a réussi à embellir l’âme de tous ces peuples de par le monde. Bien au contraire, on tue encore en son nom…
L’intelligence défend la paix. L’intelligence a horreur de la guerre.
Vous voulez la paix, semez la tolérance…

De Claude

DES ILLUSIONS

C’est au détour d’un chemin tortueux que je l’aperçois, cette petite maison nichée dans la montagne et protégée par un épais rideau de verdure.
Poussé par ma curiosité naturelle, je m’aventure sur un long sentier bordé de ronces et finis par atteindre non sans mal cette maisonnette. Je découvre alors qu’elle est dans un état de délabrement avancé. Les murs, d’une couleur indéfinissable, sont décrépits et criblés de trous.
Je pousse la porte. Le bois est vermoulu et tombe en poussière par endroits. Un trou béant dans le toit laisse passer assez de lumière pour éclairer une pièce spacieuse et un escalier hasardeux qui mène à un grenier mais que je ne me risque pas à gravir. C’est un paradis pour les araignées, ces artistes, dont les toiles sont exposées partout. Une colonie de hérissons a élu domicile dans un coin de la pièce. Ce qui ne manque pas de piquant.
La pièce est sommairement meublée : une table en chêne nappée de lierre et un tabouret branlant. De plus, il y règne une forte odeur de musc, de moisi et… de poudre.
J’ai déjà la tête qui tourne et j’ai l’impression que je suis observé. Pourtant l’endroit est désert et le silence impressionnant. Je me précipite au dehors, comme poussé par une force invisible. Assis sur une souche d’arbre, j’hume l’air frais avec délice, reprends lentement mes esprits et laisse vagabonder mon imagination.
Qui pouvait bien vivre là ? J’élimine d’emblée l’hypothèse d’un refuge. Mais qu’un couple de montagnards, habitués aux rigueurs de l’hiver, ait habité cette maison ne me paraît pas invraisemblable. Ou un berger peut-être, au vu du confort spartiate des lieux.
A moins qu’il ne s’agisse d’un artiste à la recherche de paysages grandioses. Ou d’un écrivain en mal d’inspiration, cherchant le décor idéal pour le roman qu’il aimerait écrire…
J’ai l’impression que les murs veulent me parler, me raconter leur histoire et qu’ils cherchent à me retenir. Mes chaussures de randonnée s’accrochent aux plantes et je manque de tomber. Dans le ciel, un aigle royal, ses ailes largement déployées, survole la maison avec élégance.
Je rentre au village, bien décidé à me renseigner auprès du syndicat d’initiative sur ce lieu étrange. J’y suis accueilli par une charmante jeune femme, une étudiante probablement, qui, ne sachant pas de quoi je parle, me donne l’adresse de l’instituteur du village : « il y est né, il y a toujours vécu et il a même écrit un ouvrage sur l’histoire de la région », me précise-t-elle, admirative.
Va-t-il pouvoir m’aider à résoudre ce mystère ?
Je rencontre un homme aux cheveux blancs, à la carrure imposante, portant des lunettes rondes cerclées de métal. Il ne cache pas son étonnement lorsque je lui raconte mon aventure.
_ « Où dites-vous l’avoir vue, cette maison ? »
Je sors alors ma carte et pointe mon index à l’endroit précis où elle se situe.
_ « Je connais cette région depuis ma tendre enfance et jamais, je ne suis tombé sur l’endroit que vous me décrivez. Mais je ne veux pas mettre en doute ce que vous dites avoir vécu. Je vous propose donc d’aller sur les lieux demain à 10 heures. Vous serez mon guide. Cela vous convient-il ? ».
Sac à dos à l’épaule, je refais, en compagnie de l’instituteur, le trajet effectué la veille. Mais au détour du même chemin, le croirez-vous, aucune trace de cette maison en ruine. Je me frotte les yeux : la maisonnette a disparu !
Pourtant, c’est bien le chemin que j’ai pris hier, j’en suis sûr ; je reconnais d’ailleurs l’écran de verdure.
Je retrouve même la souche sur laquelle je m’étais assis, mais elle se trouve perdue au milieu de sapins majestueux !
Je suis confus et regarde l’instituteur d’un air désolé.
_ « Comment est-ce possible ? Pourtant je vous assure que… »
A son air dubitatif, je comprends qu’il croit qu’il s’agit d’une farce, d’un canular. Quant à moi, je suis abasourdi, éberlué, stupéfait et je me confonds en excuses.
_ « Vous prenez des médicaments… ou autre chose ? » me lance l’instituteur.
_ « Absolument pas ! » m’empressé-je de répondre. « Je suis en parfaite santé, même si vous êtes en droit d’en douter ». Mais déjà il rebrousse chemin. Il garde le silence jusqu’à notre arrivée. Puis il se tourne vers moi :
_ « J’y pense à présent, le massif du Vercors, cette véritable forteresse naturelle, abrita, vous le savez, de nombreux maquisards pendant la Seconde Guerre mondiale et on m’a rapporté que près de Villard-de-Lans, non loin d’ici, de nombreux résistants avaient été fusillés par les nazis en juillet 1944, alors qu’ils tenaient une réunion secrète dans la maison de l’un des leurs. Peut-être que… ».
Hallucination ? Mirage ? Illusion ? Je n’écarte aucune de ces éventualités car la thèse que je dois soutenir dans un mois sur « La Résistance dans le Vercors en 1944 » occupe mon esprit depuis tant d’années qu’elle finit par m’obséder.
Il faut que je le dise à cet instituteur.

De Marie-Claude

Le sentier sinueux se perd dans les buissons de ronces. Eboulis de grès jaunes, pas la moindre signalétique, juste la fraîcheur moite d’une fin d’après-midi de mars et moi qui reprends mon souffle. La pente était rude. Faible craquement sous les taillis, ruissellement de la cascade proche, sourde inquiétude, j’ai perdu mes repères et je m’enfonce à travers les broussailles. Et soudain je la vois.
Trapue, digne vieille dame défiant le temps, le chapeau troué, amputée d’une épaule, béante sous la protection d’un chêne centenaire brûlé par la foudre. La porte de bois s’enfonce sous mes doigts, un pan s’effrite à mes pieds, je scrute la pénombre. Lit de fortune, commode délabrée, chevet rongé d’humidité, objets d’une autre époque : opinel rouillé, lampe de poche écaillée verdâtre, harmonica cabossé… et un carnet marron.
Le cœur battant, mal à l’aise, je pénètre dans l’intimité de celui qui a couvert les pages jaunies d’une écriture nerveuse à l’encre bleue presque effacée.
« Ils ne m’ont toujours pas eu. Le docteur m’a donné du pain, une gourde, une couverture et la nuit venue nous avons grimpé dans les broussailles, le cœur dans la bouche, la peur au ventre. Ma blessure saignait toujours, il m’a refait le pansement, sans un mot, un taiseux lui aussi, sourcils froncés, gestes précis, je lisais en lui et ça disait : Je suis là, ça va aller.
Le docteur n’a pas pu la sauver, Marie. Trois balles dans son ventre gonflé par la maternité, et moi qui ai tué ce salaud. S’ils me prennent c’est la cellule étroite et je deviendrai fou. Pour toi il faut résister, ma douce, vivre avec ta voix d’ange, tes mains-caresse, ta peau de soie, et ne pas penser à ce petit être mort avant d’être né. Juste ton souvenir et cette maison refuge, ma prison, mon cercueil ou mon antre, moi bête traquée, mon havre avant la fuite. »
Je tourne la page, ébauche crayonnée d’un beau visage profond, yeux noirs d’espoir, lèvres ourlées, boucles rebelles, puis deux pages déchirées. A demi caché dans la terre battue, un album à la couverture pâlie et je reconnais ce jeune blond intemporel flanqué d’un chien au pelage blanc : Tintin au Tibet. Lecture étrange ou appropriée pour un prisonnier dans les montagnes.
« Aaron est revenu me voir avec son grand-père le docteur. Il m’a laissé sa BD préférée. Je lui ai joué quelques rengaines sur mon harmonica…ça m’a remué de sentir ses yeux noirs sur moi. Sept ans, vif, curieux mais pas une question sur moi. Il doit savoir. Juste un moment de bonheur dans mon infinie solitude. »
Aaron. Mon cœur s’arrête. Mon ami d’enfance. Ces bribes de souvenirs qu’il m’avait confiées un soir où le vin avait plus coulé que d’habitude. Moi, incrédule, pensant qu’il en avait rajouté pour captiver mon attention, moi l’intello de la ville, lui le paysan-instituteur. Son amitié improbable avec un homme traqué au fond des montagnes, les heures passées dans cette maison isolée auprès d’un homme instruit semant en lui la petite graine du désir. La soif d’apprendre. Apprendre à dessiner, sur les murs de la maison, apprendre les histoires magiques et les querelles des dieux de l’Olympe, les explorations d’Ulysse et les ruses de Pénélope qui tissait et défaisait son ouvrage, apprendre qu’il faut apprendre, qu’il faut transmettre, que c’est cela le sel et le sens de la vie. La mort de son grand-père qui les avait soudés. Et toutes ces minutes passées dans cet asile, cette forteresse, son cadre structurant et son terreau fertile à échanger et nourrir les rêves. Son rôle pour assister l’érudit, bien plus tard, dans sa fuite, les minutes consacrées à préparer son départ, entre ces murs à demi détruits. A présent je m’abandonne à la lecture. Comment un fils orphelin a trouvé un père. Comment lentement des liens se sont tissés, abrités par cette dame alors dans la fleur de l’âge, solide, tenace et bienveillante. Cette ruine a une âme.

De Marina

La maison abandonnée.


Allongée dans l’herbe, les bras croisés derrière la tête, mon regard s’arrête sur une maison en ruine, là au bord du chemin.
Une sorte de balcon dépasse au premier étage. Les tavalans le soutiennent sous l’avancée du toit de la grange.
Je vois l’homme de la maison, avec son fils, y apporter du bois. En hiver, les habitants y récupèrent les bûches bien sèches pour chauffer la maison.
Je m’approche et réussis à me faufiler à l’intérieur. De la paille jonche le sol. Là vit le bétail : des vaches, des poules, quelques brebis et des lapins dans les clapiers, tout au fond.
La mère ramasse les œufs pendant que l’aînée trait les vaches. Les aliments sont conservés, avec la viande, sur le balcon, à l’abri de la pluie et surtout des prédateurs.
Un escalier, aujourd’hui en ruine, permet d’accéder à l’étage où vit la famille.
Une grande pièce avec une immense cheminée est la pièce principale. Il y avait sûrement une grande table où tout le monde prenait ses repas ensemble, pas comme aujourd’hui.
Il doit y avoir deux chambres : une pour les parents et le petit dernier, une pour les enfants.
L’hiver, tout le monde reste près du feu à confectionner ou rapiécer les vêtements, fabriquer des outils. Les enfants participent ou jouent entre eux avec des jouets faits maison.
Au printemps et en été, tout le monde dehors, il faut s’occuper du potager, des champs, sortir les animaux. Les journées sont longues et tout le monde s’effondre à la tombée du jour.
À l’automne, on commence à rester plus à l’intérieur mais il faut préparer les champs et le jardin pour l’hiver, rentrer les bêtes.
Cette famille a de quoi se nourrir et se vêtir. Ils vivent de peu, mais bien et ensemble.
N’étaient-ils pas plus près du bonheur que la plupart d’entre nous ?

De Karine

Je me souviens de cette brise légère par ce bel après-midi d’été très ensoleillé. Ce petit vent doux était divin. Juste ce qu’il fallait pour avoir chaud sans dégouliner de sueur. C’était très agréable et rendait notre randonnée avec Caroline encore plus charmante. J’étais bien. J’étais détendue, sereine. Je laissais mon imagination voguer. La vue était splendide. Nous décidâmes de quitter la forêt pour faire un crochet dans cette prairie, en direction de cet étonnant vestige que j’avais aperçu quand nous étions en haut de la colline. Elle m’intriguait cette ruine. Quelle était son histoire ? Pourquoi était-elle encore là ? Comment vivaient les gens qui habitaient dans cette bâtisse ? Qu’ont-ils vécu ? Sans doute une histoire invraisemblable !

Une porte, un morceau de mur adjacent à un reste de tour cylindrique, deux grands chênes situés de chaque côté, le tout au milieu des prés.
Pourquoi étais-je attirée par cette loque de pierre comme un aimant ? Quelles étaient ses paroles que j’entendais, alors que personne ne parlait ? Je me souviens encore d’avoir demandé à Caroline :
– Caroline, tu entends ?
– Quoi, les oiseaux chanter ?
– Non, les cris, les appels au secours.
– Non, je n’entends rien. Tu es sûre que ça va ?
– Oui, ça va, mais j’entends des voix.
– Hou la ! Repose-toi un peu, bois un coup, c’est certainement un coup de chaud ou la fatigue.
C’était vraiment étrange cette sensation que je ressentais. L’impression de ne plus être moi-même. Je n’étais plus sereine du tout. C’était vraiment mystérieux ! J’écoutais Caroline, je bus un peu d’eau et mangeai quelques amandes.
Cette ruine était ornée de gravures et de moulures, c’était un régal pour les yeux ! J’observais tous les détails de la porte, l’orientation, la façon dont elle était construite afin d’essayer de comprendre ce que c’était avant… Ce qui est sûr, c’est que cette demeure était particulière. Elle avait une âme !
Sur les montants de cette mystérieuse porte, ornent fièrement une corde et la date de 1709 sculptée dans la pierre. Je suppose que c’est la date de construction. Cette demeure a été détruite certainement par le temps, ou par les bombardements, nombreux dans la région.
Qui avait vécu dans ces murs ? Des seigneurs, des moines, des marquis, des comtes ou des religieuses, voire même peut-être des bandits, des bannis, je n’en savais rien. Mais il y a eu plusieurs habitants et donc plusieurs vies.
Plus je me rapprochais de cette ruine, plus j’avais une sensation étrange. Le sentiment de sérénité avait bel et bien laissé sa place à l’angoisse, la curiosité et la compassion, le tout bien mélangé. Sensation très étrange et fort désagréable, tout en étant un tantinet excitante.
Je touchais les pierres blanches de cette porte et ses moulures d’abord avec mes yeux puis avec mes mains. À l’instant même où je posais mes doigts sur les restes de cet édifice, je sentis mon cœur palpiter, des bouffées de chaleur survenir, une oppression au niveau du thorax, puis des tremblements m’envahir, ma vue se brouiller. Je ressentis cette sensation de « tête vide », et puis, plus rien.
J’ouvris les yeux, je voyais le ciel. Je compris que j’étais allongée par terre. Je tournais la tête et je revis cette ruine. Je venais de tomber dans les pommes, comme on dit. Après un certain moment, je repris mes esprits. Pendant que j’essayais de me relever, je me souvins d’avoir vu Caroline très inquiète. Elle n’arrêtait pas de parler et de me poser des questions :
– Que t’est-il arrivé ? Est-ce que ça va ? Tu es blanche, parles moi, raconte-moi. Tu m’as fait peur. Qu’as-tu ressenti ? Qu’as-tu vu ? Parle ! Un fantôme ou bien ?
– Tu ne crois pas si bien dire. J’ai vu. Non, ce n’est pas possible.
– Mais si, dit ! Raconte, de toute façon raconte ça te fera du bien. Il ne faut pas garder ça en toi. Extériorise !
– J’ai cru voir, non, j’ai vu… une fillette. Elle était jeune, elle avait treize ans. Elle portait une chemise de nuit blanche toute déchirée. Ses cheveux étaient mi- longs, châtains et décoiffés. Ses yeux étaient d’un noir profond, sa peau était blanche, non plutôt livide avec plein de cicatrices dont certaines étaient ensanglantées. Elle avait une marque autour du cou. Elle avait des cernes sous les yeux, elle était épuisée, mais qu’est-ce qu’elle était belle. On aurait dit un ange ! C’est elle que j’entendais, c’est elle qui m’attirait, vers la porte. Elle voulait que je sache.
– Elle voulait que tu saches quoi ?
– Qu’elle avait souffert. Qu’elle comprenait mon mal-être passé. Qu’elle me comprenait. Que j’avais eu raison de vivre. Qu’elle était fière que je me batte pour renaître. Non, ce n’est pas vrai, c’était forcément une hallucination, un tour joué par mon esprit. Comment ai-je pu voir et entendre ça ? J’ai vu un fantôme et il m’a parlé, qui de plus est. Cette fillette avait souffert et s’est faite violée à treize ans. Non, mais je suis complètement cinglée.
– Cinglé, non. Je reconnais que c’est bizarre, que ça paraît fou. Mais bon…
– Mais pourquoi moi ?
– Et tu me demandes pourquoi toi ? Rappelle-moi cocotte, il t’est arrivé quoi à treize ans ? Merci. Ce n’est pas tombé sur moi, je te signale. Alors ne me demande pas, pourquoi toi ? Ça, c’est évident.
– Oui peut-être. On va renter. Ça ne te dérange pas, je suis fatiguée.
– Pas de soucis. En rentrant, j’aimerais passer à la bibliothèque. Je voudrais quand même savoir comment s’appelle cet endroit.
Sur le chemin du retour, nous croisâmes Albert assis sur son banc. Albert est le doyen du village, 100 ans depuis 5 jours. Nous le saluâmes et discutâmes un peu. Il nous appris que cette demeure était maudite. Ici, les gens du village, la surnommaient “La Bâtisse des pendus”. Il nous raconta l’histoire de la demeure du marquis et surtout de la petite Perrine qui y vivait. Elle avait laissé une lettre expliquant sa vie et pourquoi elle voulait en finir afin de retrouver sa deuxième maman, Anne, la marquise.
La petite fille que j’avais vue s’appelait donc Perrine.

Perrine était la petite dernière d’une famille de malheureux paysans qui avait eu huit enfants. Elle avait été donnée à l’âge de huit ans au maître des lieux pour éponger les dettes de sa famille. Les parents qui étaient très pauvres avaient accepté sachant que l’épouse du seigneur ne pouvait pas avoir d’enfant et qu’elle en était terriblement malheureuse. Ils savaient que la petite serait aimée. Le marquis leur avait promis une bonne éducation en échange, et un bel avenir pour la petite. Les premières années avaient été douces et tellement différentes pour Perrine. Elle avait des habits, non plus des haillons. Elle mangeait à sa faim tous les jours, des légumes, de la viande et non plus une soupe à l’eau avec un navet, une carotte et un os, plus claire de jour en jour, car par manque d’aliments, on rajoutait simplement de l’eau, plutôt que d’en refaire une. Elle avait les cheveux brossés tous les jours par la marquise, sa nouvelle maman, qui l’aimait beaucoup. C’était idyllique. Mais comme dit le dicton : c’est le calme avant la tempête !
Un matin, le marquis trouva sa femme morte, et la petite Perrine âgée de onze ans à ses côtés, pleurant tout en brossant les cheveux de la marquise. Elle qui aimait ça d’habitude. Le marquis était triste d’avoir perdu son être aimé, et se mit en colère auprès de Perrine en lui disant que c’était de sa faute. Il attrapa sa ceinture et tapa de toutes ses forces sur Perrine, jusqu’au sang. Une fois fini, Perrine pensa alors qu’il était calmé et que tout allait rentrer dans l’ordre. Mais il la saisit par les cheveux et l’enferma dans la salle noire. Cette pièce du château portait ce nom, car il n’y avait pas d’ouverture et donc aucune lumière n’y entrait. Plusieurs heures plus tard, il ouvrit la porte. Perrine pensait qu’elle allait pouvoir manger, mais le marquis lui jeta un morceau de pain rassis tout dur et posa un seau rempli d’eau et lui dit : “Comme ça, tu peux boire et manger !”. Il posa un autre seau vide et dit ” Tu fais là-dedans et pas ailleurs sinon tu vas goûter à ma ceinture, petite merdeuse.”
Un matin, il entra, la tira par les cheveux et la traîna en lui ordonnant de tout ranger, de tout nettoyer, sinon, gare à elle. Elle le regarda terrorisée. Il la frappa d’un revers de main d’une telle violence, qu’elle tomba et se heurta la tête. Il lui ordonna de baisser la tête et lui aboya qu’elle n’avait pas le droit de le regarder ainsi. Il criait : ” Tu es le mal, tu es le diable en personne, mais je vais te dompter”. Elle baissa les yeux, la tête et se mit à nettoyer sans broncher. Elle comprit que la belle vie était finie, que l’horreur allait remplir son quotidien. Une fois fini, l’état des lieux fait, il la ramenait dans la salle noire. En dehors des corvées ménagères, c’était la seule pièce où elle était seule, où il la laissait tranquille. Finalement, elle appréciait presque cette salle, du moins elle s’y sentait en sécurité.
Deux années passèrent. Le travail, la faim, les insultes, la maltraitance, ce climat de terreur, en se demandant à quel moment viendraient les prochains coups faisait partie de la vie courante de Perrine et de ses habitudes. Puis un jour, tout changea.
Son quotidien qu’elle pensait être l’horreur, n’était rien comparé à ce qu’elle allait vivre. Au milieu de la nuit, il la traîna hors de sa paillasse, lui ordonna de se déshabiller entièrement et la flagella. Une fois fini, fatigué de frapper, il se posa un instant, il paraissait suffisant et satisfait. Son visage s’adoucit, il changea de ton, il parlait doucement même tendrement. Il expliqua à Perrine pourquoi il avait été obligé de faire ça.
“J’ai fait cela pour te purifier, mon enfant, pour que tu sois pure. Aujourd’hui, il faut te faire belle, te laver, te trouver de beaux habits, et te reposer, et bien dormir. Demain, c’est une grande journée, un événement va se produire, c’est ton anniversaire et quelqu’un va avoir un cadeau. Tu as été assez punie, tu vas honorer ta place de femme dans cette maison ! Fini la salle noire, finis les corvées, finis les quignons de pain, fini les corrections, tu vas retrouver ta chambre, tes affaires. C’est promis. Tu es contente ?”.
Perrine acquiesça par un signe de tête et eut une lueur d’espoir. Elle monta dans sa chambre, se lava, s’habilla et se reposa. Elle était toujours sur le qui-vive, peur dès qu’elle sentait sa présence, mais elle voulait y croire, elle voulait revivre, oublier ce cauchemar de deux années de souffrances atroces. Il lui avait promis !
Elle mangea comme il faut, elle se promena dans le jardin et elle dormir dans son lit pour la première fois depuis deux ans. Le lendemain, il lui avait préparé le petit-déjeuner, avec des tartines et cueillit une rose pas encore éclose, pour son anniversaire. Il lui annonça que l’abbé devait passer pour la bénir, et que ce soir, il y avait le cadeau. Elle avait l’impression de rêver. Elle profita de chaque instant. Elle contempla tout durant cette journée. Le soleil, les fleurs, les oiseaux chantant, le ciel bleu, ses beaux habits neufs, cette liberté, l’herbe verte, pouvoir manger une fraise, regarder les papillons. Tout était pur bonheur !
Le soir arriva. Après un succulent repas, il lui demanda gentiment de se déshabiller entièrement, de s’allonger sur le divan et de s’offrir à lui. Elle le regarda ébahie ! Il se mit à rire, d’un rire glaçant et dit :
“Tu n’avais pas tout compris, petite sotte. Aujourd’hui, c’est bien ton anniversaire et pour tes treize ans, c’est toi le cadeau ! Je t’ai bien dit que tu allais honorer ta place de femme dans cette maison. Alors, exécution ! » ordonna-t-il d’un ton foudroyant. Il rajouta : ” Si tu n’obéis pas, je t’aurai par la force, de toutes les façons, tu es à moi !”
Perrine essaya de s’enfuir, il la rattrapa, elle se débâtit tant qu’elle put, mais il avait beaucoup plus de force. Il la cogna, puis la viola. Une fois fini, il la força à le remercier. Lui fit comprendre qu’elle était à lui maintenant, qu’elle devrait le satisfaire et le remercier à chaque fois qu’il aurait envie de se soulager ou de passer du bon temps. Puis il l’enferma dans la chambre. Elle, qui avait cru, que l’horreur était finie, elle allait connaître l’enfer maintenant.
La journée, elle était enfermée dans sa chambre. Elle avait le droit de lire, de dormir ou de ne rien faire, de rêver. Mais elle devait être disponible, se soumettre à chaque fois qu’il avait envie, si elle ne voulait pas être fouettée en plus. De toute façon, il obtiendrait gain de cause. Elle avait peur du moindre bruit. Elle guettait le bruit des pas sur les lattes, car si elle entendait le plancher couiner, c’était qu’il arrivait et elle savait ce qui allait se passer.
La peur, le travail, la cruauté qu’elle avait connue avec les corvées ménagères, les corrections et la salle noire n’étaient pas finies. Les façons de faire avaient simplement changé. La salle noire était remplacée par la chambre. Les corrections étaient toujours présentes si elle n’obéissait pas. Les corvées ménagères étaient remplacées par les corvées sexuelles.
Elle comprit qu’il était non seulement méchant, mais fou et sadique. Que c’était lui qui était habité par le mal. Elle survécut comme ça, quelques mois. Puis un jour, elle fit du ménage dans sa chambre, et ouvrit la fenêtre pour aérer. En rangeant, elle s’aperçut alors qu’il avait laissé les cordes dont il se servait pour l’attacher suivant l’humeur du jour.
Perrine saisit la corde, l’attacha autour du pied de lit, fit un nœud et se passa la corde au cou. Elle monta sur la chaise et se délivra de cet enfer en sautant.
Il parait que le marquis fit de même, quelques jours après.

Cette histoire s’est déroulée en 1709. Albert nous précisa que la légende dit :
– Depuis ce jour-là, le fantôme de Perrine s’adresse aux personnes qui ont connu la violence. Il parait qu’elle porte un message d’espoir. Elle souhaite que ces personnes soient plus fortes qu’elle, qu’elles se battent et qu’elles fassent tout pour continuer de vivre. Elle veille sur ces pauvres victimes. Il parait qu’elle leur parle et que ces personnes tombent dans les pommes à l’endroit pile où elle est tombée quand le marquis a coupé la corde pour la décrocher.
– Incroyable ! dit Caroline
– L’une d’entre vous a aperçu Perrine ? demanda Albert.
– 1709, prononçais-je ! La date correspondait donc à l’année où cette demeure a pris le nom de “Bâtisse des pendus”.
Albert continua en nous expliquant que la bâtisse fut bombardée par les Allemands, en 1945, et que la lettre de Perrine s’est envolée en poussière. Il ajouta :
– Nous les vieux, on continue de raconter l’histoire de Perrine, pour qu’elle ne tombe pas dans l’oubli et qu’une horreur pareille ne se reproduise jamais. C’est un peu notre devoir de mémoire. Voilà tout ce que je sais sur cette ruine.
– Merci beaucoup, Albert, pour ce récit.
Il me regarda tendrement, avec un air compatissant, plein d’amour et dit :
– Soyez forte, continuez de vous battre. La vie vaut d’être vécue, même si ce n’est pas toujours un long fleuve tranquille. Sachez que Perrine veille sur vous depuis vos treize ans, mademoiselle. C’est elle qui vous donne la force !
Ces mots résonnèrent, me touchèrent et me réconfortèrent. C’était incroyable, ce vieux savait, il avait tout compris. C’était un vieux sage ! Souvent, quand ça ne va pas fort, je pense à Albert et Perrine.

De François

La maison aux tilleuls

La maison sortait de la brune progressivement à notre approche. La lune éclairait la toiture qui marquait des signes de faiblesse, on disait parfois par ironie dans le village, qu’elle ne tarderait pas à céder. Certains mauvais esprits l’espéraient même. Moi, je ne pouvais cacher mon plaisir à passer devant elle en admirant son atmosphère et son mystère.
Je savais qu’elle avait été habitée à une époque ancienne et que depuis seules les araignées et les souris en avaient fait leur résidence princière.
Puis, avec le notaire de la famille, nous allions pénétrer à l’intérieur. Prévenu juste la veille que je venais d’hériter de ce bien, je pressais le pas avec un pincement au cœur. Comment aurais-je pu imaginer qu’une cousine lointaine, perdue de vue depuis des lustres, me définissait « légataire universel » de sa propriété. Oui sur l’acte, il y avait bien écrit la « Propriété. »
Une fois l’entrée dégagée et une lampe installée, nous pouvions pénétrer. À l’intérieur, un flot de souvenirs me revient. Oui, il y avait eu ici des jeux, de, fêtes. La mémoire s’allume, des rires résonnent, des cris emplissent les lieux, des silences aussi, des endroits qui rappellent des cachettes, tout un univers qui réapparaît, univers d’enfance, univers d’insouciance, univers de bonheur oublié mais ressuscité.
— ça sent le renfermé, il faudrait un bon coup de ménage. J’ouvre une fenêtre, on aura au moins de l’air.
Le notaire arpentait le plancher couvert de poussières et d’objets hétéroclites. Puis il prit une chaise pour se mettre à une table afin de finaliser son acte.
— Qu’allez-vous faire de tout ça ?
Sa question me fit presque rire, et je me surpris à penser. « Mais je vais garder cette maison telle quelle, ne rien changer et chercher dans chaque pièce, dans chaque recoin, dans chaque objet et chaque image, une tranche de vie, un jeu, une plaisanterie. Je vais replonger dans ce passé qui n’est plus et que je ferai renaître.
Tout en déambulant, les yeux troubles de larmes, je trouvais dans un placard un carnet. Je commençais à déchiffrer ces pattes de mouches, c’était un journal intime, son journal intime, enfin des petits bouts de phrases à l’encre bleue un peu délavée. Et intercalées, des feuilles volantes où des petits poèmes se pressaient dans les marges. Je reconnus mon écriture. Je n’y tenais plus, il me fallait lire.

L’odeur de la glycine
Mêlée à la douceur du soir qui tombe
Guident mes pas à la suite de ton ombre
Et une joie légère, en silence se dessine

En rêve je revois ton image
Et j’attends ces jeudis
Où, tous deux réunis
On refera ces sublimes voyages.

Et en face je pouvais voir son écriture à elle, une réponse en miroir.

    Oui, des jeux dans le jardin
                                                        Des regards sous les tilleuls
                                             Des sourires sous les chèvrefeuilles
                                                            Je t’attendrai demain

                                                                 Si tu n’étais pas cousin
                                                               Si je n’étais pas cousine
                                                      J’aimerais te dire en sourdine
                                                           Que je t’aimerais en copain.

                                                                            Mais…

Et la phrase ne se finissait pas. Par peur, par pudeur, comment savoir. Il me revenait en mémoire, que oui, je l’ai aimé en cousine, cette jeune fille qui renaissait là, devant moi, et je renaissais aussi, enfant, naïf, timide, tout plein de retenue, comme je pouvais l’être et peut-être que je serai encore.
Le cahier dans les mains, je continuais de feuilleter.
— Alors, on signe l’acte, ou on reporte la signature pour réflexion.
— Non, je signe maintenant, je garde tout.
Oui, je garderai tout, le présent comme le passé, surtout le passé, ce passé qui va éclairer et ravir mon présent…

De Maddy

Elle revient sur les lieux de son enfance où vivaient ses grands-parents. Elle s’assoie au pied du chêne près de la maison laissée à l’abandon, elle ferme les yeux, sourire aux lèvres et visite le passé trente ans en arrière …

Grand – mère s’appelait Jeannine et grand père André …
Elle avait été reconnue tardivement après sa naissance, grâce à la ténacité de sa mère Jeanne, qui n’acceptait pas la lâcheté de cet homme qui pensait se défiler après l’avoir mise enceinte …c’est tout ce qu’il fit pour la reconnaître, au moins elle ne serait pas une bâtarde….!!!

André était le dernier d’une fratrie de quatre garçons, marins de père en fils.
Chemin tracé mais lui refusa …Il avait envie d’autres horizons que la mer. Son père ne lui pardonna pas son choix et lui tourna le dos.

Ils étaient tous deux enfants de pères pour qui ils n’étaient rien. Rien de rien.
Ils s ‘étaient trouvés, reconnus. Ils disaient souvent en riant « de rien on peut faire quelque-chose … », elle ne comprenait pas pourquoi.

Amoureux comme au premier jour, elle aimait quand ils racontaient leur rencontre des étoiles pleins les yeux. Ils achetèrent cette maison du côté de Plonevez-porzay en Finistère Sud entre terre et mer.
Ils n’avaient pas ménagé leur peine pour l’obtenir. Ils travaillaient la terre, après leurs journées de travail respectives, s’occupaient du poulailler, clapier, potager
Et la pêche, pour avoir des coquillages
Des crustacés …
Ils ne se plaignaient jamais et ne dénigraient jamais personne …
Leurs rires emplissaient la maison, dans leur regard clair, il y avait tant de bonté, de joie et d’amour que d’être auprès d’eux était une fête …

Ils eurent une vie simple, sans histoires.
Des gens dont on ne parle jamais, une vie faite de droiture de travail et de respect.
Ils moururent à quelques mois de différence.
Elle pense à eux souvent, cet amour traverse le temps, les années ,il est éternel.
Elle quitte le chêne contre lequel elle s ‘était adossée quand un nuage en forme de coeur apparaît dans le ciel.

Coïncidence ??? Effet d’optique ???
Sereine, elle part vers d’autres horizons …

De Marie

La ruine


Ils ne voulaient plus vivre la dure vie de leurs parents et de leurs ancêtres. Ils avaient quitté leur marais pour s’installer en ville et y avaient fondé une jolie famille.
Mais lorsqu’on est né dans ce pays de terre, d’eau et de lumière, quelque chose vous tenaille au fond de votre être et l’envie d’y revenir est trop grande. Chaque année, la famille y passait ses vacances. C’est ainsi qu’un beau jour de juillet, les parents et leurs jolies petites blondes enfourchèrent leurs vélos et entreprirent une ballade découverte pour leurs chers petits.
L’herbe était encore verte et faisait un magnifique tapis sur lequel se détachaient hérons cendrés et ibis blancs. Les moutons et les agneaux se régalaient sur les prés salés, les iris jaunes rivalisaient de beauté le long des fossés et les grenouilles s’y donnaient à cœur joie. Mais il fait bien chaud l’été dans ce marais de Vendée, et voici qu’au bout de nulle part le chemin s’arrêta. Ce petit bosquet surélevé était l’endroit idéal pour une pause bien méritée. Il abritait une ruine abandonnée que les petits s’empressèrent de découvrir et se prirent pour des aventuriers
L’occasion était trop belle. Les parents se mirent à raconter la vie de leurs ancêtres et des maraîchins d’autrefois. La petite maison abandonnée était une bourrine construite sans fondations. Ses murs de plus de cinquante centimètres d’épaisseur en torchis d’argile et de roseaux n’avaient pas supporté le poids des ans. Elle devait pourtant être bien jolie jadis avec ses murs blanchis à la chaux et son toit de chaume. Il fallut expliquer aux enfants pourquoi les fenêtres étaient si petites, que l’hiver, la porte restait souvent ouverte pour laisser passer la lumière, ce qu’est de la terre battue et ce qu’est un toit de chaume, eux qui ne connaissent que le carrelage, le parquet et les couvertures d’ardoises. Quelle ne fût pas leur surprise d’apprendre que tout le monde dormait dans la même chambre et que les meubles étaient surélevés à cause de l’eau qui entrait dans la maison l’hiver. Ce qui restait de la cheminée encore noire de suie permettait d’imaginer ce qu’était la veillée. Assis sur de hauts bancs, autour du feu, on y racontait des légendes accompagnées par la bonne odeur des jambons qui fumaient dans le conduit. La femme devait pendant ce temps repriser les vêtements ou écosser les mogettes. Le plus jeune pensa que c’était l’endroit idéal pour jouer aux jeux vidéo, bien au chaud. Quant au plus grand, il aurait bien aimé aller à l’école comme les enfants de l’époque dans ces petits bateaux à fond plat nommés yoles. Mais les pauvres maraîchins n’avaient pas d’autres moyens pour se déplacer l’hiver lorsque le marais était blanc, inondait leurs maisons et les coupaient du monde parfois malades du paludisme.
Les enfants n’en croyaient pas leurs oreilles, ils ne voulaient pas reprendre leurs vélos. ”Raconte encore, encore, ils étaient comment les gens qui vivaient là ? Est-ce que vous leur ressemblez puisque vous aussi vous êtes nés là ?”. La notion de temps était difficile pour eux mais ils avaient compris que les gens qui vivaient ici avaient la vie dure. Le père devait cultiver son lopin de terre, partir à la pêche aux anguilles qui finiraient grillées avec de la crème épaisse. Il devait être un peu rustre et peut être aimait-il bien la bouteille pour se donner des forces. Les jours de marché, il allait sûrement à la ville sur la place de l’église pour vendre ses canards et partager les nouvelles avec ses voisins. Quant à elle, imaginez-la, s’occuper de ses cochons et de ses poules qu’elle allait vendre, sa quichenotte sur la tête pour se protéger du soleil. ” Ôlé ben vrai, la vie est ben dure” devait se dire la pauvre femme en ramassant ses lumas qu’elle préparerait avec de l’ail et du persil. Les vieux murs résonnent encore un peu du bruit du hachoir sur la planche de bois., Ecoutez bien je suis sûre que vous l’entendez !
Nos petits aventuriers commençaient à avoir des fourmis dans les jambes mais refusaient toujours de repartir et retournèrent dans la ruine en quête du passé. Dix minutes plus tard, les voici de retour avec une longue perche de bois, la ningle, qu’ils avaient bien du mal à porter. Les parents leur interdirent d’essayer de l’utiliser comme on le faisait autrefois pour passer de l’autre côté des fossés mais ce n’était pas l’envie qui leur manquait. Et à quoi pouvait bien servir ce panier de fer tout rouillé ? Il avait dû appartenir à la ménagère peut être pour y mettre les œufs ou les escargots,
Pourtant, les jours de fête, ils aimaient aussi s’amuser. Munis de leurs habits du dimanche, lui avec son gilet, son chapeau rond et ses sabots, elle avec son beau tablier brodé et sa petite coiffe pointue en dentelle qu’elle avait empesée et repassée avec son fer bien chauffé dans la cheminée. Non, pour répondre aux enfants, il n’y avait ni spots ni sono mais un violoneux et un accordéoniste pour accompagner la ronde et danser la maraîchine.
La pause était terminée, il fallait rentrer mais après cette petite leçon d’histoire, les enfants imaginaient et se faisaient des rêves mais leurs parents étaient perdus dans leurs pensées. Cette pauvre masure plus que centenaire, proche de sa fin, ne pouvait plus raconter son histoire, elle allait partir avec ses secrets. Avait-elle vu des jours heureux ou avait-elle été témoin de moments de malheurs ? Sans doute ses habitants s’étaient-ils cachés derrière leur grand parapluie pour se déclarer leur amour au temps de leur jeunesse comme il était de coutume. Est-ce que la guerre et les épidémies étaient passées par là ? Qui était cette famille ? Avait-elle eu des descendants ? A qui appartenait cette maison qui se meurt ? Seul demeure ce marais aux mille visages avec ses colères d’hiver, le chant du vent et le printemps qui dévoile sa poésie avec sa lumière incomparable.

De Patrick

LO CASTEL


A Joëlle et Jerry


Sur son perchoir un château très fort, un phare, une lumière dominent la plaine où l’Aveyron prend sa source. Ce seigneur médiéval culmine à 800 mètres sur une colline isolée visible de tous les points de l’horizon. En son flanc, le bourg fortifié comme un bivouac réconfortant aux intempéries, voilà c’est le décor et l’atmosphère de Sévéraco Lo Castel ( Sévérac le Château) où pour un moment d’histoire, vous pouvez remonter aux temps des seigneurs féodaux.
Ne dites surtout pas aux gens du village que leur château est en ruine , car ils en sont fiers et attachés à leur Castel. C’est leur patrimoine, leur histoire même s’il est vrai que les affres du temps et les hommes ont abimé sa splendeur d’antan. Avant qu’il ne soit racheté par la commune en 1966, celui-ci a appartenu à plusieurs familles seigneuriales ; d’abord les Sévérac ( d’où le nom) puis les Armagnac et enfin les Arpajons. Actuellement, une association « Les Amis du château » le restaure.
Le château fort primitif fût construit au X ème siècle et on peut encore admirer à notre époque la tour et les remparts. Puis la construction se poursuivit par une chapelle médiévale avec un plafond de style gothique et au XVII siècle un habitat renaissance fut bâti pour le confort des habitants de l’époque jugeant l’habitat médiéval un peu austère. Du style renaissance, on peut admirer la superbe façade dominant le bourg et à l’intérieur la cuisine ainsi que la trace d’un escalier à double volets.
D’abord, quand vous arrivez du bourg après avoir arpenté les ruelles médiévales,
un premier porche d’entrée vous accueille avec comme sentinelle un vieux marronnier où les anciens aimaient se retrouver pour discuter ou se régénérer par une sieste bienfaitrice.
Puis, en longeant la grande façade renaissance, vous arrivez au porche d’entrée du château de style corinthien où l’ancien pont-levis était de garde et enfin s’offre à vous la splendide cour intérieure. Et là d’un coup, entre les remparts médiévaux et l’habitat renaissance, l’histoire vous charme et vous transporte dans sa grande épopée de souvenirs.
Dans la cour, sur la butte, deux autres grands marronniers vous invitent à la contemplation des lieux. Ils sont aussi des fidèles amis pour les enfants, les ados et les adultes pour se retrouver les uns pour jouer, les autres pour un brin de causette ou pour se dire je t’aime et échanger un premier baiser.
A un certain endroit de la cour, vous aurez une vue sur la plaine environnante avec d’un côté la Cambuselle et de l’autre le Pic Pointu qui avec le vieux château semble tenir conseil pour la protection du peuple où naissent les eaux de l’Aveyron.
Dans la cour du château, vous pouvez apercevoir deux symboles où son histoire vous happe dans les heures les plus sombres de son histoire faisant ressurgir de vieux fantômes du passé avec pour point commun les guerres et querelles religieuses et une personne Jacquette de Clermont Lodève.
Au nord-est de la cour, une croix est érigée dite : « Croix des martyrs ». A cet endroit, d’après les historiens, Jacquette de Clermont, protestante fanatique, ordonna de précipiter du haut de la falaise à l’endroit de la croix, 17 prêtres catholiques qui refusaient d’abjurer leur foi catholique .
Mais un autre drame a marqué à jamais les habitants du bourg sévéraguais et restera gravé dans les mémoires : la mort mystérieuse de Gloriande de Thémises, première femme de Louis VI d’Arpajon qui fascine toujours par son côté tragique.
Nous sommes au XVIIe siècle, la belle Gloriande de Thémines, fille de Maréchal de France, épouse le duc Louis VI d’Arpajon. Mais la mère de celui-ci, Jacquette de Clermont, hait sa belle-fille et intrigue pour se débarrasser d’elle.
C’est à la naissance du premier fils du duc « Jean Louis » que la mère du duc va sauter sur l’occasion pour faire tomber Gloriande en disgrâce en propageant des rumeurs malveillantes et des insinuations douteuses.
L’enfant nait avant le terme prévu. Suspectée d’infidélité, Gloriande va lutter contre la jalousie et la médisance de sa belle-mère. Le Duc, son mari bigot et jaloux, suspicieux des soit disant frasques de sa femme, lui fera payer d’abord en l’enfermant puis en la faisant assassiner par l’intermédiaire d’un sorcier qui lui taillera les veines lors d’un guet-apens. Elle meurt à l’âge de 33 ans.
En 1651, après un voyage à Rome, le Duc d’Arpajon fit construire sur une butte face au château une chapelle « Notre Dame de Lorette « en expiation de la mort de son épouse qu’il aurait fait assassiner en lui coupant les veines et pour racheter les crimes de sa mère Jacquette de Clermont.
Où commence la légende ? Ou finit la vérité historique ? Peu importe. Les murs de ce château racontent ses histoires comme nous voulons les entendre ou les comprendre.
Alors, si vous avez vu Versailles , Chambord ou d’autres châteaux prestigieux et que vos pas vous amènent vers ce coin d’Aveyron, oubliez-les un instant et laissez-vous porter par l’alchimie des pierres ancestrales de Lo Castel et embaumez-vous de son histoire.
Il n’y a pas de ruines. Les ruines, c’est quand on néglige son passé et que l’on oublie son histoire !

De Laurence S

Le donjon du bonheur

Vanessa, venue en vacances en Dordogne pour l’été avec son mari, arpentait un petit chemin détourné, que les touristes de passage ignoraient habituellement. Elle aimait bien cette région, riche sur le plan historique et arborant fièrement de belles demeures seigneuriales. La plupart avaient été rénovées avec soin et dépassaient largement ses moyens.
L’idée lui était venue d’acquérir un bien dans la région et de venir s’y installer. Pour de bon. Pour fuir la capitale. Pour changer d’air. Pour enfin vivre une autre vie. Elle avait dans l’idée de rénover un bien et d’en faire des chambres d’hôte. La Dordogne, région fort touristique, se prêtait bien à ce genre d’activités. Le problème était que Vanessa n’avait point encore trouvé la perle rare, qui transformerait son rêve en réalité.
Puis, perdue dans ses pensées, elle ne remarqua pas de suite la ruine qui se dressait devant elle. Elle s’arrêta comme si elle avait reçu un appel ou une vision. Le lierre avait envahi la demeure. Il était impossible de réaliser ce qui se cachait sous les herbes folles, les ronces et les plantes envahissantes. Vanessa en tomba instantanément amoureuse. La ruine arborait un certain charme, romantique pourrait-on dire. Elle en fit le tour avec précaution. C’était un vieux donjon, complétement en ruine, mais qui devait posséder une histoire de plusieurs siècles. Elle décida sur le champ d’acheter le bien en apercevant une vieille pancarte « à vendre », vermoulue.
Elle savait d’emblée que de rénover une telle maison représenterait un casse-tête épineux. Le processus fastidieux de transformer une vieille ruine en une propriété impressionnante, telle qu’elle la voyait dans ses rêves, demandait une certaine compétence, une bonne organisation, de la patience, et bien sûr, un budget conséquent. Elle estimait que c’était la chance de sa vie et elle n’allait pas la laisser passer. Elle ne tint donc pas compte des avis négatifs de tout son entourage qui essaya bien de l’en dissuader. On la prit pour une folle en tentant de la convaincre que son projet était voué à l’échec.
Avec son mari Hervé, ile relevèrent le défi de transformer cette ruine en une habitation magnifique. Ils désiraient un intérieur cosy, luxueux et douillet. Personne ne pouvait imaginer ce que cela donnerait une fois les travaux achevés. Toul le monde pensait que le couple raserait ce qui restait des vieilles pierres pour reconstruire à la place une maison neuve et moderne. Ce n’était pas du tout dans les plans des amoureux des vieilles pierres. Eux savaient que c’était possible et qu’ils gagneraient en qualité de vie. Ils décidèrent de rénover la bâtisse en maison confortable hiver comme été avec des matériaux sains et écologiques.
Le donjon était vraiment en piteux état. Il pleuvait à l’intérieur de la demeure. Vanessa et Hervé consacrèrent trois ans de leur vie à rénover le lieu. Ce donjon à l’abandon avait retrouvé vie et gaieté. Le seigneur des lieux qui vivait au Moyen-Age devait être si heureux, de là où il se trouvait, de voir son donjon et ses jardins réhabilités. Le vœu du couple de trentenaires était désormais exaucé. Les problèmes à résoudre, la sueur versée et les difficultés de tous ordres furent vite oubliés. Ils adoraient leur maison médiévale et leurs hôtes de passage admiraient le travail réalisé. Les volumes agréables, la lumière et les vues offertes en faisaient, en effet, un espace où il faisait bon vivre. La gentillesse et l’accueil des propriétaires faisait le reste.
Personne n’avait cru en Vanessa et Hervé. Ils avaient été la risée du village à l’achat. Au lieu de voyager et de se payer des restaurants, eux rénovaient leur donjon. Ils ne regrettaient rien, car ils pouvaient profiter d’une belle demeure de plus de 250 mètres carrés, décorée avec passion. Au début, l’endroit avait du potentiel, mais il avait fallu beaucoup d‘imagination et de détermination au couple pour le percevoir : pas d’eau, pas de toiture, pas de fenêtres, pas de portes et des montagnes de gravats. Novices au départ, ils avaient tout appris sur le tas. Ils mesuraient leur chance de vivre dans un si bel endroit, mais ils ne l’avaient pas acquis dans une pochette surprise ! Tous leurs efforts renforçaient encore la valeur de ce superbe donjon.

De Laurence D

« Je vous interdis d’aller traîner par là, dans cette maison en ruines, c’est dangereux ! ».
Ça, c’était le mot de trop, que n’aurait pas dû prononcer Maman. Ce fut le mot qui, justement, allait ouvrir la porte à notre future expédition dans cette maison en ruines dont Maman cherchait tant à nous éloigner, mon frère et moi et nous n’allions pas nous en priver…
A quoi rêvent deux pré-ados de 11 et 13 ans ? Ben, à une maison abandonnée où mille histoires toutes plus effrayantes les unes que les autres se colportent depuis des lustres dans les esprits des habitants du coin.
Une de celles qui nous plaisait le plus, était celle d’un riche américain qui avait acheté la maison au siècle dernier. Il aurait fait fortune dans les mines de diamant en Afrique. A son retour chez lui, il avait épousé une gentille dame française un peu excentrique, qui avait émis le souhait de revenir quelque temps avant sa mort dans son pays, dans cette région de Bretagne où elle était née. Ils décédèrent de façon mystérieuse après le retour en France. Depuis on racontait qu’ils auraient caché un coffre plein de pierres précieuses quelque part dans la maison, dans l’âtre de la cheminée ou sous un pavé dans la cuisine, ou encore enterré dans un coin du jardin. Les anciens disaient également qu’ils hantaient les murs de la maison parce qu’ils protégeaient leur fabuleux trésor de la convoitise des intrus.
Malgré cette menace, nos esprits s’enflammaient dès que nous avions eu vent de cet hypothétique coffret à chercher où d’autres avaient échoué à le trouver. Nous étions convaincus que celui-ci n’attendait que nous et nous ne doutions pas du succès de notre entreprise.
Il nous fallait absolument aller y faire un tour sans que nos parents ne l’apprennent…
Le temps a passé, notre petite virée eut bien lieu, mais aucun trésor ne nous attendait, seules des toiles d’araignées, de la poussière et quelques chauve-souris dans le grenier nous accueillirent.
Ce que j’ai trouvé par contre, c’est un autre trésor. Celui-ci avait une valeur inestimable à mes yeux d’adulte : ce sont les richesses de nos jeux d’enfants, de nos voyages imaginaires et ce plaisir, à chaque fois renouvelé, de partir à l’aventure et ça, ça n’a pas de prix !

Je ne vous ai pas raconté de balivernes: vous avez adoré ces textes, n’est-ce pas?

Alors, pour celles et ceux qui hésitent encore à écrire et qui ont peur d’être publiés, que peut-il vous arriver? Rien, si ce n’est de procurer du bonheur aux autres de vous lire….

Je vous souhaite une belle semaine créative.

Portez-vous bien, gardez le moral et surtout prenez soin de vous!

Créativement vôtre,


Laurence Smits, LA PLUME DE LAURENCE


Laurence Smits

Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

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