Pour cette proposition d’écriture N° 36, il était question de 3 personnages qui se rencontrent, et certains ont un objet lourd ou encombrant.
Entre un piano qui tombe dans la rue façon Nespresso, une redresseuse de torts fiscaux et des retrouvailles familiales émouvantes, la situation de départ nous a emmenées vers des quipropos quelque peu cocasses.
Je vous souhaite une belle lecture.Voici les textes:

De Catherine de France

Attention, contrôle !
La plaisanterie avait duré quatre jours ! Pierre n’en pouvait plus de cette pression ! Quatre jours à se farcir cette immonde inquisitrice et toutes ses questions ! En plus, ça tombait mal, en l’absence de son assistante, bloquée chez elle toute la semaine pour enfants malades ! Il avait dû tout se coltiner : les patients qui avaient rendez-vous, ceux qui téléphonaient pour en avoir un parce qu’ils avaient une rage de dents, et, par-dessus le marché, ce fichu contrôle fiscal annoncé la semaine précédente par courrier.
Elle avait bien la « gueule de l’emploi », l’inspectrice des impôts ! Elle était arrivée le lundi, avec son gros sac noir, lesté sans doute de milliers de documents, et une sacoche en cuir marron qui devait contenir son ordinateur. Petite, rabougrie, aussi sèche physiquement que verbalement, elle portait un ensemble jupe-veste d’un autre âge et des lunettes démodées qui mangeaient son visage au nez aquilin. Un vrai cauchemar sur deux pattes ! Elle avait exigé un endroit tranquille pour s’installer, il l’avait donc reléguée dans la cuisine, sur une table en Formica, ce qui avait provoqué chez elle une grimace pincée. Mais lui se fichait de ce qu’elle pensait : elle voulait un endroit, elle en avait un ! Déjà que ce contrôle tombait au mauvais moment, il se disait que plus elle serait mal installée, plus vite elle partirait ! Sauf que la bête était coriace, et il avait bien vite compris qu’il allait regretter de ne pas avoir été rigoureux avec sa comptabilité : il avait même été très très léger !
Elle lui avait d’abord demandé ses comptes de l’année. Pendant qu’elle les étudiait, allumant dans ses yeux une lueur perfide au fur et à mesure des anomalies rencontrées, lui s’occupait de ses patients, mais avec beaucoup d’inquiétudes dans l’esprit. Cette pigron n’arrêtait pas de rentrer dans son cabinet pour lui demander un justificatif ou des explications sur telle ou telle facture. Ces incursions intempestives devenaient très gênantes et désobligeantes pour les patients.
Le mardi, elle avait exigé les comptes des 3 dernières années. Il avait alors ouvert son armoire métallique et chargé ses bras d’une pile énorme de documents qui la firent tituber jusqu’à la cuisine. Et, à nouveau, elle ne se priva pas d’intervenir pendant ses soins, sans jamais s’excuser.
Il se vit contraint d’annuler ses rendez-vous pour les 2 jours suivants, n’en pouvant plus de cette cohabitation forcée et intrusive. Il pressentait bien qu’un redressement important se profilait dans un horizon très proche, et le stress l’envahissait.
Le mercredi, elle avait prévu de le confronter à toutes ses infractions, ne voulant pas entendre qu’elles étaient involontaires et seulement dues à la négligence. Ça avait duré des heures et des heures, jusque tard le soir.
Le jeudi, il respira enfin. Les traits tirés, il semblait perdu, ne sachant par où commencer, ni par quoi … Soudain, on sonna à la porte. Il ouvrit et se trouva face à un livreur bien costaud qui apportait un énorme carton sur un diable à roulettes.
« — Ah, oui ! s’exclama Pierre, ce sont les nouvelles chaises pliantes pour ma salle d’attente. Dites donc, il est gros, ce carton !
— Oui, mais il est bien solide, du coup, vos chaises sont bien protégées ! Dites, Docteur, j’ai mal à une molaire : vous pouvez y jeter un œil ?
— Bien sûr, dit Pierre qui lorgnait le carton, j’ai justement un patient qui s’est désisté ! »
Il fit rentrer le livreur dans son cabinet, ausculta la vilaine dent, fit la grimace, annonça qu’il devait l’arracher et qu’il fallait prévoir un implant.
« — Mais, c’est trop cher pour moi, dit le livreur, je n’ai pas du tout les moyens !
— On peut s’arranger, si vous voulez, renchérit Pierre. Je vous offre l’implant contre un service.
— Dites toujours !
— Pouvez-vous revenir ce soir, après votre travail, avec votre camionnette ? J’aurai besoin de transporter mes vieilles chaises dans ma propriété à cent kilomètres de là. Je vais les mettre dans le carton à la place des nouvelles et je vous précèderai en voiture. »
Le livreur réfléchit et accepta la proposition. Le soir, à l’heure convenue, il revint pour charger le colis sur le diable, mais ils durent s’y mettre à deux.
« — Dites donc, elles sont plus lourdes que les autres, vos chaises !
— Ma foi oui, c’est pour ça que je les change : c’était trop pénible pour la femme de ménage ! »
Une fois la camionnette chargée, celle-ci prit la direction des Causses, pour rejoindre la maison de campagne de Pierre, qui ouvrait le convoi en voiture. Arrivés à destination, ils firent la manœuvre inverse et déposèrent le carton dans la grange, sur une longue brouette plate. Pierre remercia le livreur et lui donna rendez-vous pour une nouvelle consultation, afin d’honorer son contrat.
La camionnette s’éloigna et Pierre retourna vers la brouette…
Demain, à l’aube, il irait verser le colis dans une faille insondable du Causse. Personne ne retrouvera jamais trace du carton, ni de son contenu, lesté du gros sac noir et de la sacoche marron. Ainsi son contrôle fiscal se résumera au seul prix d’un implant offert au livreur complaisant : la fin justifie bien les moyens !

 

De Lucette de France

 

Pierre arrive sur sa grosse pétoire rutilante.

Joé pousse un landau, où sont cachées ses pauvres hardes à l’abri du froid et de la pluie.
Jean, lui, a une tronçonneuse au bout du bras.
Qu’ont-ils de commun ? Et bien, sont-ils allés dans la même école ? En primaire, et leurs routes se sont séparées…
Pierre, fils de contremaître, ne voulait surtout pas travailler en usine comme son père. Il a bûché au-delà du possible pendant ses études ; maintenant il est ingénieur en informatique. Ses différents « boulots » lui ont fait découvrir la France, mais surtout le monde. Après s’être expatrié pendant 15 ans, et avoir une certaine « renommée » dans son métier, son rêve est de « changer de vie » après une séparation sentimentale difficile. Donc, il revient dans sa région natale, s’achète un magnifique manoir en Normandie, avec un élevage de chevaux, qui a toujours été sa passion première…
Joé lui, enfant solitaire dès l’enfance, élevé par sa mère célibataire, avec un autre frère et une autre sœur, aucun du même père. Des relations houleuses avec sa mère, qui a un peu sombré dans l’alcool. L’école ne l’a pas épanoui du tout, et d’échecs en échecs, a fini par sombrer dans la drogue pour ne plus ressentir la honte, la souffrance de sa pauvre vie…
Jean lui, est le brave paysan qui élève poules, oies, canards, dans le village de son enfance. Il les nourrit avec ses propres céréales « bio ». A l’occasion, il devient bûcheron, et travaille à la demande pour élaguer des arbres, entretenir les villas « abandonnées » pendant l’hiver par leurs maîtres. Sa vie n’est pas luxueuse, mais bien remplie et heureuse avec sa femme et ses deux enfants, avec qui il partage beaucoup d’amour et de sérénité…
Pierre a d’énormes travaux de rénovation dans sa propriété. Quand il arrive devant sa grille, on le reconnaît à plusieurs centaines de mètres à la ronde, la chanson de sa moto, l’annonce, sans tambour ni trompette. C’est une Harley, il en est très fier… Il fait très souvent appel à Jean qu’il a toujours côtoyé lorsqu’ il revenait en France. Leur amitié ne s’est jamais démentie. La différence de niveau de vie n’altère ni l’un ni l’autre. Le respect entre eux est toujours aussi vivace, et les rigolades aussi. Quand Jean l’invite chez lui à partager un morceau à la « campagnarde », c’est avec grand plaisir qu’il s’adonne aux plaisirs de leur table entourée de cette belle famille équilibrée, qui lui manque tant à lui, car il ne sait pas quand il reverra sa fille restée avec sa mère au Canada…
Pierre fait la liste des travaux que Jean doit effectuer ; ils discutent du délai et aussi « des sous ». On peut être amis, mais quand même penser à ses arrières…Jean se protège les yeux, et en avant la tronçonneuse et la hache. Il s’attaque au parc laissé à l’abandon pendant des années. En trois mois, tout est net, les bûches sont empilées, bien rangées, toutes de la même grandeur. Elles feront la joie de Pierre, quand elles seront sèches et qu’elles crépiteront dans sa cheminée, cuisant un beau gigot à la broche. Pensant à ceux qu’il aime et qui l’entoureront, il l’espère pour partager son festin…
Un jour, un itinérant pour ne pas dire un « S.D.F », déambule avec une poussette un peu crasseuse. Cet homme la gère comme il peut sous une pluie battante. C’est Joé qui revient sur les traces de son enfance. Où est son père ? Que sont devenus sa mère, son frère et sa sœur ? Qu’espère-t-il en revenant sur les lieux où il a connu tant de misère ? Il va bientôt avoir toutes les réponses à ses interrogations. Une femme, sur le pas de sa porte, l’appelle pour qu’il s’abrite, il hésite, comme il est épuisé par sa vie d’errance, il accepte. Il se déshabille, prend une bonne douche chaude, à la demande de son hôtesse. Une soupe au lard bien chaude l’attend, après avoir enfilé les habits propres de son défunt mari, qui lui vont à merveille.
Dans le silence, un peu gêné, il commence à avaler sa soupe à grands bruits. Il y a combien d’années qu’il n’a pas dégusté un tel délice…et tout à coup cette femme déjà d’un certain âge, reconnaît son regard. Des yeux bleus comme les siens sont rares. Une sincérité, une spontanéité s’installent, il lui raconte les grandes lignes de sa vie de chien, et comment il en est arrivé là. Elle l’écoute et ne peut retenir ses larmes. Il demande où est sa mère, et apprend dans la foulée qu’elle est décédée. Son frère habite dans un village voisin, il a des enfants, et sa sœur personne ne sait ce qu’elle est devenue. Quant à son père, tel un fantôme, a disparu de la circulation, n’ayant laissé aucune trace…
Tout à coup, on toque à la porte, un grand gaillard serre cette femme sur son cœur, et tombe dans les bras de Joé. Tous les deux émus aux larmes sanglotent en se serrant très fort. Pierre apprend toute son histoire. Ils étaient copains étant enfant, leurs chemins se sont écartés, aujourd’hui ils se recroisent pour ne plus jamais se séparer…
Deux années sont passées, Pierre est entouré de Jean avec sa famille, de sa mère et de Joé, qui s’est refait une santé et une honorabilité grâce à ses potes. Il est accompagnée d’une jeune femme, leurs regards en disent long sur ce qu’ils s’apportent tous les deux…
Tiens, tiens, on dirait bien que son ventre est déjà bien arrondi…

 

De Laurence de France

 

Marie habite Paris depuis longtemps, si longtemps qu’elle ne compte plus les années. Elle ne sait plus exactement quand elle s’est installée dans cet appartement, où son piano noir à queue de concert trône, occupe royalement toute la place, encombre sans gêne aucune, ne laisse aucune autre possibilité d’agencement à de quelconques meubles. Pourquoi faire ? Ils auraient, de toute façon, paru ridicules face à ce mastodonte.
Marie est donc contrainte de déménager, de quitter les lieux, de vider son appartement qu’elle a toujours chéri. « Trop de bruit ! Trop de bruit, » disent les voisins ! Et pourtant ….elle joue des morceaux classiques, et cela reste du piano. Elle, elle rétorque, pensant être dans son bon droit, « ce n’est pas de la batterie tout de même ! ».
Ils ne veulent plus l’entendre, ni comprendre sa passion. Trop de notes résonnent et traversent les cloisons peu épaisses de ce vieil immeuble haussmannien. Elle a toujours joué ; elle ne comprend pas la réaction de ces nouveaux voisins ! Les gens deviennent intolérants, même à la belle musique ! Elle ne comprend pas, son piano est parfaitement accordé !
Le déménagement est prévu pour le samedi 15 mars. En pleines giboulées printanières, Marie n’a pas pu faire autrement. Elle a mis son appartement en location et s’est racheté un petit pavillon en banlieue proche, car elle veut continuer à écouter les concerts classiques à France Inter et à la salle Gaveau, si chère à son cœur.
Bien évidemment, le plus compliqué est d’enlever le bel instrument de son enveloppe, pour ne pas dire de son écrin. Il ne passera pas par la cage d’escalier, il est déjà arrivé par les airs et repartira comme il est venu. Ce meuble en bois exotique possède une grande valeur, pas seulement sentimentale, mais il reste malgré tout fragile. Le déplacer n’est pas anodin, même pour des déménageurs professionnels et aguerris. C’est toujours risqué, car il est déjà arrivé que quelqu’un soit blessé assez gravement lors du transport et l’instrument peut être endommagé.
La société de déménagement a prévu de l’installer sur une palette à roulettes, une luge de transport comme ils disent, pour le hisser sur une grue stationnée à la hauteur de la plus grande fenêtre. Un spectacle assuré pour les non avertis !
Marie a fait appel à des gens compétents, pour éviter tout problème et toute fausse note ! Le prix de ce transport n’est pas un problème pour elle. Mais, cela reste un crève-cœur de devoir quitter SON quartier des Batignolles, un petit village au cœur du XVIIe arrondissement de la capitale, un havre de paix au milieu du tumulte ambiant. Ca la blesse de devoir quitter ce lieu, avec son marché du samedi où elle connaît tout le monde, sa placette où elle a ses habitudes au bistrot de chez Dédé, le square où elle aime se reposer à l’ombre des arbres plus que centenaires et qui fait le bonheur des habitants du quartier, son club de pétanque où elle joue avec ses copines, tous ces petits restos-bars à vin…elle en a les larmes aux yeux…
Pas le temps de s’apitoyer, l’antiquaire sonne déjà à la porte : il vient chercher les meubles que le piano a bien voulu laisser s’installer. Une vieille armoire et une table ancienne, entre autres, héritées de sa grand-mère berrichonne, partent en même temps que ces souvenirs…
L’antiquaire a de l’aide pour descendre ces meubles anciens et lourds. Mais, arrivés au deuxième étage, Marie entend un bruit assourdissant ; l’escalier en bois vermoulu s’est-il démonté ? L’antiquaire avec son employé a raté une marche, et se retrouve coincé sous l’armoire. Rien de grave en apparence. Mais, l’armoire, comment dire… peut servir de planches à un coffrage.
Marie se met à rire, de nervosité bien évidemment, elle rit, de plus en plus belle. L’antiquaire la regarde d’un sale œil, voyant l’objet déjà acheté par ses soins voler en éclats par sa faute. Dans l’escalier, il croise le déménageur du piano, qui monte les marches quatre à quatre jusqu’au cinquième étage. Ce dernier aide le marchand à se relever, à ramasser les débris, à le hisser sur son dos jusqu’à sa camionnette ; il ne peut plus marcher, une entorse sans doute…
Le patibulaire arrive chez Marie, s’occupe sans attendre du piano, le fixe, le sangle, le bouge, l’installe sur sa luge. Pour la première fois depuis tant d’années, le piano va prendre l’air, ou plutôt les airs. L’antiquaire, garé en bas de l’immeuble, tient à assister à ce spectacle si inattendu. De toute façon, il est coincé et attend que son employé finisse le travail.
Ça y est, le piano est hissé et commence à se balancer tout doucement, tel un pantin désarticulé, du haut de son cinquième étage. Le vent souffle assez fort, la pluie brutale tombe froide, rendant toute surface glissante. Le piano tangue, mais le déménageur assure à Marie qu’il n’y a aucun risque. Puis, une sangle lâche, puis une autre, le piano est à moitié dans le vide, il va tomber, c’est sûr. Marie observe, le cœur serré, le désastre à venir.
Le piano, en tombant, virevolte dans les airs et sa chute est brutale. Il tombe en petits morceaux, éclate dans un brouhaha infernal. Fort heureusement, aucun piéton ne passe à ce moment-là. Mais, il tombe sur une camionnette garée en bas. Celle de l’antiquaire, bien sûr. Assurément, ce n’était pas son jour.
Et là, on entend une petite voix haut perchée, celle de Marie, juchée sur son balcon qui dit : « What else ? », comme dans la pub Nespresso.  Et elle part dans un rire tonitruant, à s’en décrocher la mâchoire.

Chaque semaine, vous recevrez une proposition d’écriture, pourquoi ne pas vous lancer? Il n’y a que le premier pas qui coûte…
Chaque proposition est un jeu de créativité.
Laissez-vous guider par votre intuition, votre imagination, votre envie d’écrire!
Laissez filer vos idées, laissez les mots sortir tels qu’ils sont tout simplement ; c’est tellement mieux et spontané !
Ecrire, c’est se sentir libre.
Ecrire, c’est la liberté d’imaginer.

J’ai hâte de lire vos créations avec la nouvelle proposition N° 37!

Pensez à m’envoyer vos créations dans la rubrique “me contacter” de mon blog, La Plume de Laurence.

Créativement vôtre

LAURENCE SMITS, La Plume de Laurence

 

 


Laurence Smits

Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

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