J’espère que vous allez bien et que vous passez un bel été.
Je pense à vous et je vous envoie l’épisode 2 de mon roman, que vous aviez lu, mais il est un peu changé.

Nicole

Nicole ma mère a toujours été une femme silencieuse et effacée. Il faut dire avouer qu’elle a vécu une enfance particulièrement douloureuse. Cela a laissé des traces indélébiles sur sa personnalité.

Arrivée à quatre ans à Gonesse dans le Val d’Oise chez ses grands-parents en 1944, après le décès de ses parents dans un bombardement, ma mère, Nicole Laviche, n’a jamais plus quitter cette ville.
Elle a ainsi vécu sa grossesse sans grand événement majeur, avec pour seule compagnie sa petite chienne Kopi. Elle se réfugiait beaucoup dans les livres, et surtout, dans les romans sentimentaux. Ça lui faisait du bien de lire des histoires d’amour avec une fin heureuse. Elle aussi aurait tellement aimé vivre ce genre d’aventure sentimentale. Le destin en avait décidé autrement.
Quand ma mère lisait ou tricotait, elle se sentait apaisée, tout comme le faisait sa grand-mère Mireille, qui lui manquait tant par ses conseils avisés. Elle s’imaginait vivre dans une famille parfaite, dans un monde totalement différent de la vie qu’elle avait connue depuis son enfance.

Ses grands-parents se disputaient souvent, toujours pour un rien. Le soir était propice à leurs disputes journalières. Ils ne se haïssaient point. Loin de là. C’était autre chose. C’était leur manière à eux de communiquer. Etrange à vrai dire, mais c’était comme ça. Pierre et Mireille Normandin s’étaient mariés jeunes. Ils avaient commencé leur vie d’adulte entre les deux guerres, entre contraintes et difficultés de tous ordres.
A l’époque des grands-parents de Nicole, on n’allait pas consulter un conseiller conjugal pour ressouder le couple. On parlait peu en ce temps-là. On tapait plus. Mireille avait reçu quelques coups pendant sa grossesse, quand elle attendait Marceline, ma grand-mère. Le vin coulait à flots et rendait les hommes nerveux et jaloux. La guerre et ses privations n’aidaient pas non plus.

Ma mère a vu le jour en 1940, en plein exode. Son destin était scellé. Elle a vécu avec ses parents, Marceline et Michel Laviche jusqu’en 1944, juste avant le débarquement des Alliés. Elle n’a aucun souvenir de sa petite enfance. Elle a surtout été ballottée au gré des événements.
Ses parents avaient trouvé refuge dans une ferme aux environs de Vire en Normandie. Son père travaillait aux champs et sa mère aidait à l’étable des fermiers qui avaient accepté de leur fournir un gîte et un couvert contre du travail. Leur situation était précaire. Toutefois, ils se sentaient en sécurité. Cela dura quatre ans. Ils attendaient la fin de la guerre pour penser à un autre avenir. Maman n’a jamais su ce qu’ils faisaient dans cette région au lieu d’être restés avec Pépé et Mémé Normandin.

Le 6 juin 1944, vers vingt heures, Vire subit des bombardements dévastateurs. Quatre cents personnes ont trouvé la mort. Mes grands-parents faisaient partie des victimes. Une voisine rescapée recueillit maman.

L’enfance de la petite fille s’est résumé en carences affectives malgré l’amour de ses grands-parents, en rejets, en brimades et en humiliations à l’école. Quand bien même on la plaignait de sa condition d’orpheline de guerre, Nicole ma mère a été souvent victime de remarques discriminantes de la part de ses institutrices. L’absence de ses parents la fragilisait, tout comme les remarques des voisins et de la famille éloignée. Sa grand-mère, fort occupée à ravitailler et à s’occuper de son petit monde, ne pouvait remplacer ma grand-mère défunte et jouer les remparts sempiternellement.

Un soir d’hiver, vers mes dix ans, pour la première fois, ma mère a eu besoin de se confier à moi, de raviver ses souvenirs, tout en me montrant des photos jaunies, sorties d’une boite en carton, qu’elle gardait précieusement au fond de son armoire en bois comme un trésor :

« Pépé et Mémé, je les aimais bien, je n’avais qu’eux », ma mère a commencé à me raconter, au coin du feu, une couverture en laine sur nos genoux. « Ça fait dix ans qu’ils sont morts. Ils étaient adorables avec moi mais c’étaient des taiseux, tu sais. Ils ne s’occupaient pas vraiment des problèmes que j’avais à l’école. Ils avaient d’autres chats à fouetter. Tu sais, en ce temps-là, la vie n’était pas si facile. ».

« Mais, tu avais des copines à l’école au moins, dis Maman ? »
« Non, pas vraiment. Je restais dans mon coin à l’école et quand je rentrais, j’aidais Mémé à la maison et au jardin. C’est dur à croire, mais dans mon quartier, y avait que des vieux ! ».
« Et tu sais quoi sur tes parents ? »
« Pas grand-chose à vrai dire. Mémé n’a jamais voulu me dire ce que mes parents étaient partis faire en Normandie au début de la guerre. Je crois qu’elle n’appréciait pas beaucoup mon père. Je n’ai aucune photo d’eux ni aucun souvenir ».

Remuer tous ces souvenirs rendait ma mère nostalgique et elle mettait un certain temps avant de revenir à mes côtés, le regard perdu dans la danse des flammes.

« Une seule fois, j’ai demandé à Mémé de me parler de mes parents. Je voulais savoir comment ils étaient, ce qu’ils faisaient avant la guerre, comment ils s’étaient rencontrés, s’ils s’aimaient vraiment ».
« Et elle t’a dit des trucs alors Mémé ? »
« Disons qu’elle s’est mise en colère, je ne sais pas pourquoi et je n’ai plus osé reposer des questions. Le silence du secret a recouvert ma curiosité. A leur mort, quelques mois avant ta naissance, j’ai découvert des photos de ma mère au fond d’un placard. Tu peux pas savoir comment elle était belle ta grand-mère, une vraie jeune fille dans les années 30. Je crois que je lui ressemble un peu, mais les yeux verts, ça, c’est sûr, ça ne vient pas de la famille Normandin. Je l’ai toujours entendu dire ».

Là, je l’entendis renifler un peu ; les larmes perlaient ses cils :

« Le plus dur, c’est de ne pas pouvoir aller m’incliner sur leurs tombes. J’aurais aimé leur raconter ma vie dans le cimetière. Leur parler de leur petite fille. Comment tu es belle, intelligente. C’est terrible, on n’a pas retrouvé leurs corps. Je me doute que Mémé ne s’est jamais remise de ça. C’était leur seule enfant. Je l’ai un peu remplacée ».

Je me suis tue. J’ai attendu que ma mère continue :

« En plus de tout ça, après la guerre, on a vécu le rationnement et la pénurie. Pépé et Mémé essayaient de vivre une vie normale, mais rien n’était normal. La vie était dure, mais ils arrivaient à rire tout de même. Je me souviens des parties de belote endiablées quand mes grands-parents jouaient avec leurs voisins. Ça finissait toujours en cris, en accusations de tricherie. Mais, le dimanche suivant, ils recommençaient », se rappelait-t-elle avec un sourire.

« Mais t’avais pas des oncles et tantes ou des cousins, déjà que t’avais pas de copines ? » je demandai, ne comprenant pas bien la situation.
« Pépé et Mémé étaient partis dans les années 30 de leur région d’origine. Ils venaient du Nord. On y allait rarement. Pépé n’a jamais eu de voiture. J’ai pas le souvenir d’avoir vu mes cousins. Pourtant il doit y en avoir. Je sais pas comment ils ont atterri ici à côté de Paris. Pépé est devenu cantonnier de la ville. Je l’ai toujours connu à faire ce métier. A mon époque, c’était une petite bourgade, pas la ville de banlieue que c’est devenu. On était quasi à la campagne en ce temps-là ».

Du côté de la famille, ce n’était pas la joie.

Au prochain chapitre…

Portez-vous bien et surtout prenez soin de vous!

Créativement vôtre,

Laurence Smits, LA PLUME DE LAURENCE


Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

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