Je vous propose dorénavant une nouvelle rubrique: VOTRE AVIS SUR UN LIVRE!

Si vous avez beaucoup aimé un livre, quelque soit son genre littéraire, et si vous souhaitez écrire un avis à ce sujet, je vous invite donc à nous le faire partager sur le blog.

 

Voici l’avis de Catherine de France sur le dernier livre qu’elle a lu: “Cadavre exquis” d’Augustina Bazterrica.

 

“Je viens de terminer un livre qui m’a chahutée, bouleversée, interpelée, effrayée, et aussi, happée, envoûtée, mais surtout pas anesthésiée. Il s’agit de «Cadavre exquis » de Agustina Bazterrica, écrivaine argentine, dont c’est le premier roman. C’est un ouvrage de science-fiction qui ne peut laisser indifférent, car le sujet est à la fois surréaliste et tellement presque réaliste. Quand j’en ai  commencé la lecture, ma première impression fut « Oups ! Si c’est comme ça tout le temps, je ne suis pas sûre de continuer ! », mais en fait, je n’ai pas pu le lâcher. J’ai vécu les montagnes russes dans un ascenseur émotionnel fou, entre stupéfaction, peurs, dégoût, espoir, déception, tristesse …mais  point de joie dans ce monde cruel. Le titre de l’ouvrage est à prendre littéralement, mais, je le relie aussi au « cadavre exquis » initié par les surréalistes, jeu d’écriture collective qui demande à chacun de continuer une phrase sans savoir ce qui a été écrit avant : le résultat peut être déjanté, comme le sujet de ce livre, mais relié quand même, grammaticalement parlant, comme les rouages de la responsabilité individuelle, dans une société qui se « nourrit » ( terme lourd de conséquences dans le scénario du livre) de l’abrutissement des masses, de l’intérêt individuel et du mutisme de chacun, pour continuer son œuvre.

 

L’histoire se situe dans un temps appelé La Transition, qui suit la Grande Guerre Bactériologique, sous un régime politique extrémiste, où la notion de profit  est plus que jamais à l’ordre du jour et où la surpopulation, la misère et le chômage sont de vrais fléaux. Le gouvernement a fait courir la rumeur ( réalité ou mensonge ?) que les animaux sont tous atteints d’un virus mortel pour l’homme, d’où la décision de les faire tous abattre, troupeaux et animaux de compagnie compris. Donc, ce monde est un monde vide d’animaux, hormis les oiseaux dont les gens des villes se protègent en sortant toujours à l’abri sous un parapluie. Dans un premier temps, pour satisfaire les besoins en viande et régler le problème de la surpopulation, il est procédé à l’abattage systématique des faibles et des pauvres, qui, avec les morts, firent reprendre l’activité des abattoirs et des boucheries. Les mots ont changé et déhumanisé ces pratiques et permis à la population d’accepter ce cannibalisme, au départ accessible uniquement aux plus riches. Certains y ont vu là un filon potentiel et des chercheurs ont mis au point une technique permettant de fabriquer des humains qui n’auront jamais le statut d’humains, élevés en troupeaux, inséminés artificiellement, dont on coupe les cordes vocales pour ne pas être perturbés par leurs cris. Leur vie est celle de nos animaux d’élevage actuels, avec les maltraitantes qui vont avec, qu’on analyse mieux quand on les réfère à l’humain.

 

C’est donc l’histoire d’une personne, responsable d’un abattoir  officiel, qui vit au quotidien les abattages méticuleux, qui ne laissent aucune perte, puisque les tanneries sont aussi remises au goût du jour. On s’accroche à ce personnage qu’on sent être le seul à se poser des questions et à sembler très mal à l’aise, torturé par deux drames familiaux qui lui font voir les choses, semble -t’il, plus lucidement que le reste de la population. On s’accroche à lui comme à une bouée de sauvetage, dans une mer de cruauté. Enfin, le lecteur perçoit de la cruauté, mais pas les gens, puisque ces humains fabriqués n’ont d’humains que l’apparence physique et sont appelés têtes, comme on parle chez nous de têtes de bétail.

 

La force de ce livre réside aussi dans la mise en lumière du pouvoir des mots qui ont la grande force de faire accepter à toute une population de pratiquer l’inconcevable et de l’accepter facilement, bref, de banaliser l’horreur et la rendre évidente. La référence aux mots est récurrente et je me suis beaucoup accrochée à eux pour aller plus loin dans la lecture : l’auteure parle souvent de mots froids ou vides.

« Il sait que transition est un mot qu’il ne dit pas que le processus a été bref et sans pitié. C’est un mot qui résume et archive un évènement incommensurable. Un mot vide. Changement, transformation, tournant : autant de synonymes qui ont l’air de signifier la même choses, et pourtant, le choix d’employer l’un ou l’autre dit une manière singulière de voir le monde. »

« Il choisit chaque mot, comme si le vent ne les emporterait pas, comme si les phrases restaient pétrifiées dans l’air et qu’il pouvait les attraper pour les garder sous clé dans un meuble… »

 

L’écriture aussi est froide, l’auteure nous mettant froidement, sans jugement, en position de spectateurs qui observent ce monde évoluer sans état d’âme. Cela met aussi mal à l’aise d’avoir cette position. Mais ce livre m’a bouleversé parce qu’il a réveillé dans ma mémoire plusieurs horreurs commises déjà par l’homme à notre époque ( génocides, camps de concentration, esclavage, maltraitance dans les abattoirs, discriminations en tous genres …), remettant dans le champ des possibles ce qui est relaté dans cet ouvrage, et faisant beaucoup réfléchir à l’Homme et sa relation au bien et au mal, à la relativité de ces notions et de celle de La Morale Collective, à l’heure de notre potentielle transition (certes qu’écologique, mais qui sait ?), à l’heure de la montée du veganisme et de la levée de boucliers au sujet de la maltraitance animale. Et tous les travers de l’homme sont aussi exacerbés : le profit à n’importe quel prix, la manipulation médiatique organisée, la perversion poussée à son paroxysme et la notion de caste outrancée, avec les intouchables de ces temps nouveaux, appelés Les Charognards, à qui on jette de la viande très déclassée.

 

Bref, un livre qui ne laisse pas de marbre, qui bouleverse, dont on ne sort pas indemne, qui fait beaucoup réfléchir et dont on ne se lave pas les mains si facilement. À lire, en dépassant la force des scènes, pour y chercher qui on est vraiment et en s’accrochant au poids des mots.”

 

                   Augustina Batzterrica

 

 

Un grand merci à Catherine pour nous avoir fait partager sa délicieuse lecture!

 

 

 


Laurence Smits

Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

0 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *