Addiction, jeux, drogue, vie gâchée, voilà les effets dans les textes de la proposition d’écriture

N° 116 autour du jeu. Nous sommes tous d’accord pour dire que ce n’est pas un phénomène nouveau. Il suffit de lire les romans des siècles passés pour s’en convaincre!

Voici vos textes. Je vous en souhaite une belle lecture.

De Luc

Jouer, en se retournant sur son passé, il ne pouvait s’empêcher de s’interroger. Jouer, que recèle ce mot ? Pourquoi fait-il vibrer tant d’êtres humains ? Que recherche-t-on en s’y adonnant? Qu’il s’agisse de défi physique solitaire, de compétition avec ses semblables, de jeu d’argent, quel en est le moteur ? Tout naturellement, le mot adrénaline s’imposa à lui. Cette pensée lui fit revenir en mémoire une foule de situations vécues à moto ou en alpinisme. Il prit pleinement conscience que les seuls vrais jeux qui l’aient fait vibrer au-delà de toutes limites étaient ceux qui avaient déclenché de fortes décharges d’adrénaline. De toute évidence, cela advenait uniquement lorsqu’il avait vraiment risqué sa vie. Ce moment plus ou moins long, selon les circonstances, où le hasard, la chance ou la malchance hésitent entre vous laisser en vie ou vous précipiter dans la mort. Ces instants où il faut mobiliser toutes ses ressources pour que sa propre vie n’arrive pas à son terme à très courte échéance.
La moto lui avait laissé de très fortes sensations à une époque où la police était bien plus clémente que de nos jours. Il lui était arrivé d’être contrôlé à 163 km/h en traversant un village sur la nationale 7, et il s’en était tiré avec une engueulade du gendarme, sans doute étonné de voir un gamin de 17 ans sur l’un des bolides les plus puissants en vente. Il faut dire que le permis moto toutes catégories pouvait être passé dès 16 ans. Ce qui s’est avéré être une mauvaise décision des autorités. Combien de ses copains en sont morts tout juste sortis de l’adolescence pour les plus précoces ?
Mais la vraie danse avec la mort, jeu du chat avec la souris, c’est en alpinisme qu’il l’a vécue tout au long de son existence. En déroulant dans sa mémoire les quarante dernières années, il réalisait qu’il aurait dû mourir au moins 10 fois. Les raisons en étaient nombreuses, une pierre tombant à grande vitesse sifflant comme une balle de fusil le loupant de quelques centimètres, un éboulement gigantesque qui le laissa couvert de poussière mais étrangement sans une blessure, une chute en crevasse où il atterrit sur un bouchon de neige avant le grand saut dans un gouffre noir et sans fond, une avalanche de grande ampleur qui le laissa s’échapper de son étreinte mortelle, un dévissage tellement probable à maintes reprises dans des passages d’escalade très difficiles loin du dernier point d’assurance….
En souriant d’un air quelque peu nostalgique il conclut que la vie ne vaut d’être vécue que lorsque on risque de la perdre. Là était la seule règle du jeu pour laquelle il se sentait très motivé, jusqu’à l’addiction. Pour lui cette maxime de Saint-Exupéry prenait toute sa signification : « Ce pourquoi tu acceptes de mourir c’est cela seul dont tu peux vivre ».

De Patricia

ADDICTIONS À CANDY CRUSH® & CIE

Il était « addict », ça y est, le mot était dit !
Tout petit déjà, son papa lui avait offert son premier jouet électronique : SPACE INVADER®. Il s’agissait de détruire des vaisseaux ennemis, de plus en plus nombreux et rapides, qui descendaient, du haut du minuscule moniteur de cette console, aujourd’hui vintage. Il avait identifié le bug du jeu qui lui permettait de « coincer » les vaisseaux dans un angle de l’écran et s’il arrivait à capter le bon rythme, il accumulait les points à l’infini.
Puis, il avait découvert TETRIS® sur son ordinateur en 1992. Ce jeu circulait au sein de la société qui l’employait et les salariés profitaient de leur pause déjeuner pour s’y adonner avec passion. C’était tout nouveau et les tournois s’enchaînaient, paris à l’appui, entre les équipes de la compta et celles du commerce.
Dans les années 2000, avec l’apparition des premiers téléphones portables, il fit la connaissance du SNAKE® de NOKIA®, le serpent qui ne doit pas se mordre la queue…
Enfin, avec les prémices d’Internet, arrivèrent bientôt une flopée de jeux gratuits en ligne dont le fameux BUBBLE®. Dans ce jeu, qui a toujours autant de succès de nos jours, il faut « dégommer » des bulles en les associant selon leurs couleurs.
En 2010, les premiers smartphones proposèrent des téléchargements gratuits, et à volonté, d’une palanquée de jeux divers et variés dont le célèbre CANDY CRUSH®.
À l’origine, il s’adonnait à ces activités pour passer le temps, quand il patientait dans le salon du médecin ou qu’il attendait son train, sur le quai de la gare. Ou bien encore quand il avait rendez-vous avec des amis et qu’ils étaient en retard…
Mais, petit à petit, il avait l’impression d’avoir un challenge quotidien. Tous les jours, il slalomait d’un jeu à l’autre, relevait le pari du jour, combattait quelques partenaires pour ce qui concerne les jeux en réseau, et se donnait même ses propres objectifs.
Le matin, au petit-déjeuner, il démarrait avec le MAHJONG®, car il y avait trois défis routiniers. Il aimait bien ces défis au cours desquels les palets étaient différents. Ce n’était plus de simples signes chinois, mais selon les saisons, il y avait des citrouilles d’Halloween, des sapins de Noël, des cloches de Pâques, des feuilles en automne et des petits chats… un peu tout le temps, en fait. Le designer du jeu devait bien les apprécier.
Quand il attendait son train, il lançait une courte partie de SOLITAIRE®, car il pouvait l’interrompre à tout moment, facilement, sans risque d’échec. Arrivé dans le wagon, il savait qu’il avait environ 45 minutes de trajet, alors il démarrait une course de MARIO KART®.
Et ainsi de suite, la journée se déroulait, au rythme de ses pauses et disponibilités. Pas question de boire un café en compagnie de ses collègues. Non, il devait terminer son challenge sous peine de perdre tous les avantages accumulés ou de ne plus faire partie de la ligne d’argent !
Il était dépendant de ces minutes passées à pianoter sur son smartphone ou sa tablette. Les yeux brulants, le cou engourdi, mais qu’importe ! Allez, encore une partie, se disait-il, et j’arrête pour aujourd’hui.
Il aimait bien finalement les jeux où il y avait un nombre de « vies » limité, car cela le contraignait à stopper la joute quand il n’en avait plus. Mais les producteurs de ces applications étaient rusés et avaient envisagé toutes les options. Ils offraient des vies supplémentaires, pendant une durée déterminée… Alors, il n’avait pas le choix et se sentait obligé de continuer à jouer jusqu’à ce qu’il ait perdu toutes ses vies…

Il n’est pas le seul dans cette situation. Nombreux sont ceux qui jouent quotidiennement sur leur smartphone. Je le sais bien ! Je le fais aussi. Mais je me donne des limites. Je vais vous dévoiler mes petites astuces pour ne pas plonger dans cette addiction.
Tout d’abord, je ne télécharge pas plus de trois jeux : un jeu de patience, un jeu ludique (tel que REDECOR® spécialisé dans la décoration intérieure) et un jeu « intellectuel » (je conseille DUOLINGO® si vous souhaitez apprendre une langue étrangère).
Ensuite, je me fixe des heures dans la journée pour chaque jeu :
Le matin, je m’accorde quinze minutes pour réviser mon anglais.
À midi, je prends une pause « déco » et je m’amuse à réagencer toutes sortes de pièces avec d’abondants matériaux à ma disposition (et tout cela de mon canapé !). Il y a un nombre réduit de challenges journaliers, ce qui limite la durée de ce jeu à environ une demi-heure quotidienne.
En soirée, je tente un solitaire ou un mah-jong pour le petit défi rituel, mais attention, pas plus de dix ou quinze minutes non plus.
Je n’ai pas le temps d’être addict à tous ces jeux, mais je peux comprendre que certains le soient. La solitude, le télétravail, le manque de socialisation et d’échange, font que les gens ont besoin de palliatifs et qu’ils les trouvent dans ces activités ludiques, faciles d’accès et gratuites la plupart du temps, bien que bombardées de publicités !
Et vous, êtes-vous addict à CANDY CRUSH® & Cie ?

De Lucette

J’entends mon père qui dirait « De mon temps ça n’existait pas » … Mais si cher papa, sauf qu’Internet, tu ne l’as pas connu…
De tous temps, idem au siècle dernier, il y a eu des familles désespérées, ruinées, à cause de cette dépendance aux jeux. Des héritiers riches bourgeois ont tout perdu quand arrive subitement une succession inattendue ou que la dot de leurs femmes est venue grossir le bas de laine. Quelquefois habitués à l’oisiveté par une mère trop envahissante ou un père trop autoritaire, ces fils-là, peut-être trop jeunes pour endosser un tel patrimoine, éblouis par tant d’argent, n’ayant pas le goût de l’effort, se sont adonnés à l’alcool dans les tripots, s’encanaillant avec des délinquants qui ont tôt fait de les alléger dans les jeux de casinos, laissant derrière eux, femmes et enfants dans la plus grande misère…
A notre époque, rien n’est réglé, bien au contraire avec les jeux en ligne, plus besoin de sortir de chez soi. On peut se mettre « à poil » en deux temps trois mouvements, car là il n’y a pas ou peu de garde-fous.
Ça touche toutes les tranches d’âge, je ne suis pas statisticienne, mais je crois que ce sont surtout les hommes (mais pas qu’eux) qui ont cette dépendance.
Bien loin de moi l’idée de vous montrer du doigt Messieurs, car c’est une addiction, comme le sont l’alcool, la drogue, le tabac. C’est souvent un profond mal-être qui vous plonge dans cet univers dangereux.
Je connais Jérôme qui en est devenu esclave invétéré depuis des années. A presque 50 ans, il n’a rien à lui. Chacune de ses conquêtes part, voire se sauve quand elle se rend compte que cette pathologie envahit toute sa vie. Un drogué cherche sa « came à tout prix », et bien un accroc au jeu c’est pareil. Il a besoin d’avoir sa dose de jeux tous les jours ou presque. Toutes ses payes partent dans le jeu…
Malgré de nombreuses tentatives pour arrêter, il jure que c’est fini, il se ment à lui-même et il ment à tout son entourage. Pour avoir de l’argent, il est prêt à tout, même le plus gros mensonge, il sait le faire avaler à sa proie. Au fond de lui, il sent qu’il recommencera puisqu’il il ne s’est pas fait suivre par un personnel médical qui aurait su le prendre en charge. Donc, face à un vide en lui, sa passivité reprend le dessus et il replonge. Pas une, pas deux, mais trois quatre fois et plus…
Dans ses périodes de flou, il perd toutes notions de plaisir et de convivialité, il pense même au suicide. Il a conscience qu’il est un fléau d’abord pour lui et pour ses proches, mais tant qu’il n’aura pas le « déclencheur » pour décrocher en se faisant soigner, il restera un prisonnier moderne de nos jours.
Jérôme a même été délinquant, il a transgressé les lois en volant de l’argent à ses copains, en volant dans les magasins. Cette envie irrépressible du jeu lui retire tout plaisir dans sa vie sociale ou familiale. Quand, pendant des heures, il ne voit pas les heures tourner, tant il n’a qu’une obsession : « se refaire » …Là, on sait que personne à part lui, ne peut se prendre en charge pour guérir.
Cette pratique incontrôlable le rend malheureux, mais ce sont tous ses proches qui tremblent aussi pour lui. Ils savent que c’est une maladie, et sont impuissants face à cette envie irrépressible de se nuire.
Jérôme s’est fait interdire les casinos, a fait le nécessaire pour son compte bancaire, mais sa volonté s’écroule vite quand il est en manque.
Quand il a le visage fermé, qu’il ne dit plus un mot, qu’il est irritable, agressif, on comprend sans qu’aucune parole ne soit prononcée.
La spirale du jeu compulsif est due à l’altération du fonctionnement, suite à un choc psychologique dans l’enfance. Le surendettement lui fait peur, mais l’ivresse de l’appel du jeu est plus fort. L’adrénaline le tétanise pour ne plus penser à rien d’autre qu’à l’argent qu’il va gagner. Jérôme n’a pas la moindre idée de ce qu’il a perdu depuis tant d’années, mais sait à peu près ce qu’il a gagné, et c’est loin de faire l’équilibre. Il fait l’autruche et ne veut pas comparer toutes ses pertes par rapport aux gains remportés…
Vous les bien-pensants, arrêtez de croire qu’ils n’ont pas de volonté, ne dites ” il faut que”, “y’ a qu’à ». Mettez-vous bien dans la tête que c’est une maladie qui se soigne, mais il leur faut ce fameux déclic
Reste l’amour parfois désespéré qu’on lui porte. En tout cas, personne n’est parfait en ce bas-monde. Jérôme est fragile, on l’aime et on ne le laissera pas tomber…

De Lisa


Inspiré de la chanson de « Si je m’en sors » de Julie Zenatti

Un jour, vous recevez une lettre de ce jeune homme
Ne vous étonnez pas de son acte à l’arme blanche
On a beau être Brigadier-chef en cuisine
Mais l’adolescent dit à ce père qui ne voit pas le danger
La dépendance est comme un jeu de combat
Le premier qui gagne, tue l’autre à bout de bras

Mais s’il s’en sort sans bouffées délirantes
Être normal devant les siens
Pour préparer en douce
Le fameux « Demain »
Mais s’il s’en sort et veut encore
Être normal devant les siens
Pour préparer ce fameux chemin

Il passe des heures à croire à être utile à ce jeu
Il n’imagine pas que l’écran peut le rendre malheureux
Il s’imagine faire le métier de son père qui déteste
Couper en rondelle de tomate pour avoir une victoire
On a beau dormir comme la Belle au Bois Dormant
Personne ne se pose la question si son coeur est désormais au repos.

De Valy

LE JEU

Quel mélange de sensation, quand vous sentez monter en vous ce plaisir, cette adrénaline et en même temps le doute, l’appréhension qu’à tout moment tout peut basculer.
Je ne sais comment expliquer ce qui se passe vraiment en moi quand je commence à jouer, cette excitation qui m’envahit et ne me quitte plus. J’aime ressentir en moi ce challenge que je me donne à ce moment-là. J’ai l’impression que je suis tout puissant et quand je gagne cela me prouve que je peux vaincre tous mes doutes, ceux qui m’empêchent si souvent dans ma vie d’oser et de croire en moi.
J’ai fait sa connaissance dès mon plus jeune âge, lors de parties de jeux de sept familles avec mes parents. C’est vrai, quelle joie et quel plaisir quand j’arrivais à avoir une famille entière et de pouvoir battre maman et papa.
C’est à partir de ce moment-là que cette jouissance de réussir s’est emparé de moi. Avec les années, elle s’est accentuée. Chaque fois que je réussissais à vaincre le hasard du jeu et mes adversaires, cette satisfaction était tellement agréable que j’attendais avec impatience de pouvoir jouer.
Les jeux de cartes sont mes favoris, le plus important c’est comment je vais pouvoir gagner, car la plupart des gens croient que ce sont des jeux de vrai hasard. Mais, moi je vous le dis, il n’y a pas que du hasard dans les cartes. Quand on connaît bien les règles du jeu, on est capable de savoir ce que notre adversaire a dans les mains et là, commence le combat. Car c’est une bataille puisque dans n’importe quel jeu, il y a un perdant et un gagnant, moi ce que je veux c’est être le gagnant. Alors, pour réussir, tous les moyens sont bons et s’il le faut, je peux tricher. Le plus important, c’est que je sois le vainqueur pour que m’envahisse cette sensation éphémère d’être le meilleur. J’ai un tel plaisir de pouvoir à clamer mes victoires et de narguer les perdants, c’est un moment pour moi si jouissif car pour une soirée, je me prends pour le roi du monde
C’est vrai que parfois je trouve des concurrents plus doués que moi ou qui ont comme on dit la chance du débutant (le hasard parfois fonctionne), alors à ce moment-là le fait de perdre me rend râleur même parfois agressif avec les autres. Il faut dire que souvent les gens avec qui je joue ne voient qu’une partie de cartes entre amis pour partager un moment convivial et de joie. Mais moi, ce que je veux encore une fois, c’est gagner. Je ne suis pas là que pour participer, je veux être le meilleur. Ils peuvent me traiter de mauvais joueur, qu’ils aient raison ou pas, de toute façon, la prochaine partie, je la gagnerai car ma passion c’est jouer.

De Catherine

Trop, c’est trop !

Josiane est inquiète : Roger n’est pas rentré de la nuit et il ne répond pas à ses multiples appels. Elle est doublement inquiète car il n’avait plus disparu comme ça depuis au moins dix ans, depuis sa longue cure de désintoxication.
Elle scrute la rue à travers la fenêtre, guettant à gauche et à droite. Soudain, une grosse berline s’arrête devant la maison. Un homme élégant en descend, une sacoche noire à la main. Il attend qu’une autre voiture se gare derrière la sienne. L’homme au volant ne daigne pas sortir, par contre, deux autres s’extirpent de l’arrière, encadrant un troisième larron qui n’est autre que…Roger, penaud, la tête basse. Tous se dirigent vers la maison.
Le cœur de Josiane bat à tout rompre, car elle ressent violemment une prochaine descente aux enfers. Un camion à plateau se range à la suite des deux autres véhicules. L’homme à la sacoche appuie sur la sonnette avec insistance et Josiane se résout à ouvrir.

— Maître Pélissier, huissier de justice mandaté expressément par le Casino de Deauville. J’ai un mandat pour récupérer le montant des dettes de Monsieur Roger Carré.

Josiane, atterrée et ne comprenant pas tout, s’efface pour laisser passer le cortège dont son mari qui la regarde avec un air de chien battu.

— Josiane, je suis désolé, je…

Mais elle ne l’écoute pas, tout occupée à suivre le premier type dans sa fouille inquisitrice qui le mène tout droit vers le garage. Avec satisfaction, il note sur une fiche les références et l’estimation de sa propre voiture et de la moto de leur fils. Puis, il sort son portable, tout en enjoignant Josiane d’ouvrir la porte du garage qui donne sur la rue. Elle l’entend dire à son interlocuteur :

— Vous pouvez embarquer la voiture et la moto. Avec la voiture de Monsieur qu’on a saisie ce matin, on commence à rentrer dans nos frais.

Complètement incrédule et incapable d’une quelconque réaction, Josiane voit sa maison petit à petit se vider de tout ce qui était susceptible d’avoir un peu de valeur. Tout s’enchaîne dans une drôle de chorégraphie parfaitement huilée autour de deux piliers complètement figés : une Josiane tétanisée et un Roger tout rétréci entre ses deux sbires. Jusqu’au moment où l’huissier estime qu’il en a assez, ou plutôt qu’il n’a plus rien à se mettre sous la dent. Il prend le temps de rédiger un document qu’il remet à Josiane :

— Il manque 5000 euros, comme indiqué sur ce document. Veuillez-vous en acquitter d’ici la fin de cette semaine. Au revoir Madame. Au revoir Monsieur.

Il sort, suivi par les deux malabars endimanchés qui abandonnent Roger, toujours planté sur le même carreau du dallage. Josiane retrouve enfin ses esprits, semblant sortir d’un mauvais rêve. Ses yeux se posent sur Roger qui passe d’une attitude de pleutre soumis entre deux individus plus costauds que lui, à une attitude de détente arrogante. Il s’approche de sa femme , toujours muette depuis le début. Arrivé tout près, il ne trouve rien de mieux à dire que :

— T’inquiète, ma Moune, je gère. Je vais vite me refaire !

Point de réponse verbale. Juste un coup de poing d’une incroyable violence dans le nez de Monsieur pour clore toute possibilité d’écoute ou de dialogue. Tel un robot qui vient mécaniquement d’asséner le coup de grâce à une histoire de plus de vingt ans, Josiane laisse son futur ex-mari pisser le sang et se dirige vers la chambre pour y faire ses valises, pour un définitif aller sans retour.

De Marie-Laure

Joseph et son argent de poche

Joseph est un de ces hommes forts et fiers, durs à la tâche. Il est arrivé en France à 14 ans et a de suite suivi son père et son oncle sur les chantiers. Il a tout appris « sur le tas » selon la formule consacrée. Dans son entourage, tout le monde dit de lui qu’il a des doigts en or et qu’il est ingénieux. Son patron lui demande aussi bien de conduire un engin de chantier que de réparer une machine, il est sur tous les fronts, pour un salaire de misère !
Pour arrondir les fins de mois, fréquemment, il accepte quelques chantiers après ses heures de travail. Il aime aussi rendre service à droite et à gauche. Faut dire qu’il n’est pas du style à lire le journal pendant des plombes ou à regarder la télévision. L’ éducation des enfants, tout comme la cuisine, c’est le domaine de son épouse. Lui, il règne en maître dans son atelier.
Hormis pour les chantiers déjà conséquents, il a du mal à demander à être payé lorsqu’il va dépanner une connaissance. Il donne un coup de main et on le dédommage, pour lui c’est comme ça ! Mais lorsqu’il rentre tard le soir avec un brochet ou un demi- sanglier, c’est la soupe à la grimace assurée, car cela ne fait que rallonger les journées d’ Odile, déjà bien remplies. Ces derniers temps, il lui est souvent arrivé de rentrer avec une bonne bouteille, ce qui n’est pas du goût de son épouse non plus, elle se souvient trop de son père, comment ça avait commencé !
Les soirées houleuses sont fréquentes et Joseph se réfugie toujours dans son atelier, maugréant, car il travaille dur et il a le sentiment que rien ne va jamais pour Odile. Au terme d’une de ces soirées d’orage autour de la table, il a été convenu que dorénavant pour tout coup de main, il demanderait un billet. Avec Odile, ils avaient même fixé comme un barème, en fonction du temps imparti pour telle ou telle réparation. Pour faciliter son adhésion, Odile a décrété que ce serait son argent de poche. Pour être tranquille, Joseph avait cédé sur toute la ligne. Mais bon, de l’argent de poche pour quoi faire, il ne fumait pas, il n’allait pas au bistrot, il ne fréquentait pas de salle de sport ou autre club en vue.
Un soir, une connaissance l’invite à se joindre à lui pour une petite soirée au casino, ça lui ferait du bien de s’amuser un peu et puis, en milieu de semaine, c’était sympa car il n’y avait pas grand monde. Au départ, Joseph n’est pas plus enthousiaste que ça, mais les arguments de son compère finissent par le convaincre. Ils iraient directement en sortant du travail. Comme il avait l’habitude de rentrer tard, Odile n’ y verrait que du feu. Alors pourquoi pas, juste pour découvrir, une fois, car ce monde lui est totalement inconnu. Après tout, il avait déjà amassé quelques billets d’argent de poche, il pouvait en faire ce qu’il voulait, sans rendre de compte à personne.
Rendez-vous fût pris pour la semaine suivante, dans cette côtière, connue pour ses thermes … et son casino ! Joseph prend sa douche comme d’habitude à la débauche, puis il se met sur son 31, finalement ravi à l’idée de cette nouvelle expérience. Son compagnon l’épaule et lui explique les bases, le voilà avec son seau rempli de jetons. Il ne saurait dire pourquoi, mais il se sent important subitement. Il porte bien, il se trouve fière allure dans ce monde jusque-là inconnu, c’est comme s’il faisait « partie de la haute » pense t ‘il. Et puis il y a ce bruit qui suspend le temps, en voici un là-bas qui a amassé un bon petit pactole. On le toise et on l’envie. Et si c’était mon jour de chance, se dit Joseph, allez je me lance.
Mettre le jeton, actionner le levier, attendre, sentir l’adrénaline monter. Mince, ça a failli. Allez, un autre jeton. Joseph fait corps avec la machine, plus rien ne compte autour de lui et toujours cette adrénaline, nouvelle sensation, ô combien délicieuse. Son seau se vide à une vitesse vertigineuse, mais son comparse n’a pas fini de jouer. Il ne va quand même pas attendre derrière lui bêtement, il aurait l’air de quoi ? Allez, il va en craquer encore un, promis ce sera le dernier. Il s’était pourtant dit qu’il ne changerait pas plus de deux billets de 50 !
Il change de machine, il veut croire à sa chance. Il faut qu’il apprenne à gérer, trouver un autre rythme avec la machine, ne pas entrer dans la répétition du mouvement avec frénésie. En son for intérieur, il a comme l’impression de mener un combat avec ce monstre d’acier, c’est grisant. A chaque jeton avalé, la bête s’agite bruyamment, mais elle ne recrache rien. Il aurait pourtant jubilé au bruit de quelques pièces expulsées, mais ce ne sera pas pour aujourd’hui. Un autre jour peut – être ; cette simple idée lui tortille déjà les entrailles. C’est sûr, il reviendra, il faut bien qu’il se refasse !
La semaine suivante, Joseph se rend seul au casino, il n’a pas besoin d’être chapeauté, maintenant il connaît. A peine la porte franchie, déjà il sent son corps en ébullition, tendu comme un arc, prêt à en découdre avec la machine. Ce soir, il le sent, ce sera un jour de chance. Mais une fois encore la bête se montre récalcitrante, revêche. Ce soir encore , elle ne lui accorde pas le plaisir ultime de partir les poches pleines. Bah, quelle importance, c’est son argent de poche après tout, il reviendra, il faut bien qu’il se refasse.
Combien de temps a duré ce petit manège avant qu’ Odile ne commence à se poser des questions, il ne saurait dire. Au fond, il a l’ impression qu’il attendait ce moment, cette engueulade colossale, trop englué qu’il était dans le mensonge.
Le voilà sur le ring, dernier round, combat ultime entre Joseph, Odile, leur couple à sauver et ce monde envoûtant du jeu. Qui en sortirait vainqueur ? Il est bien trop tôt pour se prononcer !

De Marie-Josée


Le jeu des petits chevaux

J’ai toujours aimé les jeux de société. En hiver, j’y jouais souvent les jeudis après-midi avec ma grand’mère : aux dames, aux cartes mais mon préféré était celui avec les petits chevaux. Plus tard, ceux-ci ont été remplacés par le Monopoly, la tour infernale, le mille bornes. Les tickets de grattage et les grilles de loto par contre ne m’ont jamais attirée, y gagner ne relève à mon sens d’aucun mérite et me laisse de marbre. La vue des vieux, une pompe à oxygène d’un côté et de l’autre enchaîné à une machine à sous dans les casinos de Las Vegas, m’a définitivement éloignée de ces lieux de perdition. Le confinement m’a fait ressortir le scrabble et mon bon vieux dictionnaire où ne figure pas encore le pronom iel .Mais revenons à mon préféré : le jeu des petits chevaux. Enfant, je les admirais quand ils étaient sagement alignés en attendant d’entamer leur course en faveur du lancement des dés.
Je ne suis pas une joueuse invétérée, pourtant comme des millions de Français, je m’y adonne tous les 5 ans. Le moment tant attendu est enfin arrivé. Les petits chevaux sont alignés : les bleus, les rouges, les verts, les roses, les noirs, les blancs et qui sait peut-être même un couleur arc-en-ciel, on n’est jamais à l’abri d’une surprise. Ils trépignent d’impatience. Ils hennissent plus fort les uns que les autres, à coup de discours, de rassemblements et de débats. Beaucoup se sentent appelés, persuadés d’être les meilleurs mais le verdict des palefreniers sera impitoyable, ils n’en choisiront qu’un. Finies les querelles, les perdants font contre mauvaise fortune bon cœur. La mort dans l’âme, ils se motivent pour faire gagner celui qui a été désigné comme champion. Dans les écuries, c’est l’effervescence, tout le monde se mobilise pour s’attirer les faveurs du plus grand nombre des joueurs. La course ne fait que commencer et la ligne d’arrivée est encore loin. Chacun déploie sa stratégie pour convaincre les badauds. On va à leur rencontre dans les marchés, on inonde les boîtes aux lettres de tracts à l’effigie de son champion.
Les portraits des uns et des autres se mêlent aux décors de Noël et même les plus reclus ne peuvent ignorer que la course a commencé. Les paris sont ouverts. A coup de sondages, les ‘’bookmakers ‘’ dans les médias s’en donnent à cœur joie. Les sondages vont bon train, les courbes sont commentées, les experts n’en finissent pas d’échafauder leurs théories. On se retrouve entre initiés et ceux qui voudraient bien l’être. On essaie de rendre les champions plus brillants qu’ils ne le sont ou de les noircir à outrance. On rivalise d’ingéniosité pour mettre des obstacles dans les camps adverses, on soulève des lièvres, on tente de leur coller des casseroles pour freiner leur progression. Ce jeu nous tient en haleine pendant quelques mois et gare à celui qui ne veut pas y participer. Comment donc, il y en a qui ne veulent pas y participer ! Ah ces satanés abstentionnistes ! Il faut aller les chercher. Tous les moyens sont bons pour les convaincre, les plus passionnés vont faire du porte à porte.
Du côté des supporters, ce n’est pas triste non plus. Certains s’enflamment pour l’un ou pour l’autre et les débats sont animés lors du repas dominical. Les préparatifs de Noël calment un peu le jeu et si l’on veut que cette fête reste celle de la paix, de la joie et de l’amour (avant qu’on la vide de son sens et qu’on la raye du calendrier), il vaut mieux s’en tenir à l’écart lors des réunions familiales.
Après les souhaits et vœux pieux pour la nouvelle année, tous se remettront en selle. Ce sera la fin de la trêve et la course va alors commencer à s’emballer. On suivra la progression des uns et des autres à chaque lancée de dés. Certains se tromperont de jeu, ils pensent jouer aux chevaux alors qu’ils sont dans le jeu de l’oie, ils peuvent se retrouver en prison ou renvoyés à la case départ. Ce jeu nous tiendra en haleine pendant quelques mois jusqu’au sacre du champion à qui l’on donnera carte blanche.
Dans le camp du vainqueur, le champagne coulera à flots et dans celui des perdants, on rongera son frein mais rien n’est jamais perdu, dans 5 ans, les petits chevaux trépigneront à nouveau en attendant le sifflet du départ.

De Claude

GRANDEUR ET DÉCADENCE

Pierre-Antoine de la Boucle de mon Ceinturon fréquente assidûment les casinos, non pour faire ses courses au supermarché (c’est la mission de sa nombreuse domesticité), mais pour assouvir sa passion du jeu. Quel incroyable destin que celui de cet aristocrate dont le démon du jeu a bouleversé la vie!
Tout jeune déjà, il se passionnait pour les jeux de société, surtout pour le Monopoly. Il aimait posséder tout ce que l’argent pouvait acheter. Ce fut une Porsche Cayenne dès ses 18 ans. Puis, quelques années plus tard, un manoir coquet pour y recevoir ses conquêtes féminines.
Il avait une chance insolente au jeu et, en l’espace de cinq ans, avait amassé une petite fortune aux jeux de casino, particulièrement à la roulette(lorsqu’il ne commettait pas d’impair)et au black jack. D’ailleurs, tous les croupiers rêvaient de l’avoir à leur table, car il distribuait des pourboires royaux. Il était toujours entouré d’une foule d’admiratrices dont l’ambition principale était d’être invitées aux fêtes grandioses qu’il donnait plusieurs fois l’an dans son manoir, voire plus…si affinités.
C’est d’ailleurs lors d’une de ces fêtes galantes qu’il rencontra Hortense de Saint-Cyr du Parquet, une veuve avec laquelle il vécut une aventure torride et qu’il finit par épouser. Cette riche héritière, qu’il aimait sincèrement, malgré son argent, et qu’il appelait souvent en plaisantant: «mon trésor», ne lui donna malheureusement pas d’enfants car elle avait passé l’âge de procréer, mais lui assura un bonheur tranquille, tel qu’il en avait rêvé. Elle savait organiser des fêtes, gérer le manoir et son personnel avec une rigueur méticuleuse et, ce qui ne gâtait rien, être une épouse modèle.
Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu’au jour où la chance se mit à tourner pour notre nobliau dont les gains au jeu se firent de plus en plus rares. Ses pertes, au contraire, atteignaient des sommes astronomiques, car en voulant sans cesse se refaire, il ne faisait qu’aggraver ses déficits.
Sans compter qu’il ne rentrait plus chez lui qu’au petit matin, épuisé et éméché, au grand dam de son épouse qui tenta maintes fois de le raisonner. Mais sa folle passion du jeu était devenue incontrôlable. Toutefois, pour faire plaisir à Hortense, il se fit interdire de casino.
Mais rejoignit aussitôt un cercle de poker. Il était auparavant, entré dans une librairie pour demander un livre dont le titre était : Comment gagner vite, beaucoup et à coup sûr au poker». Le libraire l’avait, sans hésitation, dirigé vers le rayon « fiction ».
Absorbé par le jeu, il ne s’occupait que de très loin de ses affaires professionnelles, déléguant ses pouvoirs à un collaborateur qui se révéla peu scrupuleux. Quand ce dernier lui annonça que son entreprise était en faillite, il ne le crut d’abord pas puis fit comme s’il n’avait rien entendu. Et il alla noyer son chagrin…à une table de jeu.
Il se lança alors dans des mises insensées mais il lui manquait toujours hélas, des lots d’as, encore des lots d’as, toujours des lots d’as.
Voyant que le poker, loin de lui permettre de combler ses pertes, au contraire, l’endettait davantage encore, il se mit à parier sur les courses de chevaux et devint un pilier des hippodromes. Mais là non plus, la chance ne fut pas au rendez-vous. Ce fut poney blanc et blanc poney. Coluche ne disait-il pas déjà «qu’aucun cheval de course n’est capable de filer aussi vite que l’argent qu’on a misé sur lui»?
La frénésie du jeu le dévorait jour après jour et l’addiction était salée.
Il ne dînait plus chez lui et buvait plus que de raison. Bref, il était méconnaissable au point que ses amis usaient des prétextes les plus fallacieux pour éviter de le fréquenter. Pour ne pas alerter Hortense sur sa situation financière catastrophique, il se refusa à vendre le patrimoine familial. Mais commit une erreur fatale. Il subtilisa la carte bleue de son épouse, ne débitant que de petites sommes pourque cela passe inaperçu.
Il faut dire aussi que tous les jours ,il était harcelé par une meute de créanciers, dont la patience était à bout et auxquels il ne consentait que des avances dérisoires. Comme il ne tenait aucun compte des menaces qui lui étaient adressées, il fut un jour, agressé dans la rue par deux malabars qui lui signifièrent que c’était le dernier avertissement. Il comprit le message.
Mais lorsque le même jour, sa femme lui annonça qu’elle demandait le divorce, il sombra dans un désespoir sans fond.
A côté de son corps sans vie, on trouva ce mot griffonné :«Enfin hors-jeu!».

D’ Abdelilah

Première histoire

Chaque soir, on pouvait les voir, à l’orée du quartier, accroupis en cercle, la tête baissée. C’étaient les parieurs que les autres prenaient pour des voyous; des oisifs ratés. Les mises étaient faites à même le sol. Mohammed, alias SKIPY, tenait les cartes du jeu. Il gagnait à tous les coups. Mbarek, alias Bazga, fou furieux n’hésitait pas , par abus de force physique et excès de zèle , à lui asséner des coups en plein visage . Mais Skipy encaissait en silence les coups douloureux et continuait à remporter aussi bien les mises que les surenchères. Après plusieurs parties qui lui apportèrent chance, Skipy abdiqua; il perdit enfin au profit de son rival Bazga qui lui confisqua fièrement les cartes.
Se sentant humilié et blessé dans son amour propre, Skipy se redressa et recula discrètement. Il pensa à prendre sa revanche de ce Bazga orgueilleux et fier de sa carrure mais il savait qu’il n’avait aucune chance face à ce colosse qui faisait peur à tout le monde. Alors, il ramassa plus loin un caillou bien pointu qu’il dissimula derrière son dos puis revint assister à la suite des jeux. Il murmura dans les oreilles de Bazga toujours accroupi: “pourquoi tu n’as pas cessé de me frapper chaque fois que je gagnais, c’est le jeu non? il faut avoir l’esprit sportif et accepter la défaite mon ami “. Bazga rétorqua tout en continuant à jouer: “vas te faire foutre ailleurs sinon je te briserai les dents sale morveux , tu m’empêches de me concentrer sur le jeu avec ta poisse !”
Soudain, un fracas se fit entendre et fit sursauter tous les parieurs. Skipy n’ hésita pas à lui asséner un coup de pierre pointue sur la tête de Bazga qui s’affaissa comme un taureau qu’on venait d’égorger. Le sang gicla de son crâne rasé. Il bavait à flot et tressaillait de tout son corps. On crut qu’il agonisait. Après son forfait, Skipy prit la poudre d’escampette . Bazga fut transporté d’urgence à l’hôpital où il fut sauvé in extremis. Plus tard, des sages de bons offices arrivèrent à réconcilier les deux belligérants.

Deuxième histoire.

Petits, c’était mon père qui nous imposait, mes quatre frères et moi, les vêtements qu’on devait porter .D’ailleurs, c’était lui qui nous les achetait selon son goût. On boudait, on rouspétait mais on finissait toujours par obtempérer , il était inflexible.
Devenu adolescent, mon frère ainé demanda l’intervention de ma mère auprès de mon père. Il voulut son indépendance pour choisir et s’acheter lui-même des habits à son goût et à la mode pour être in et plaire aux filles. Ma mère arriva à convaincre mon père qui lui fila une somme d’argent à cet effet.
En se rendant à l’école, le lendemain, mon frère rencontra les parieurs du quartier accroupis comme d’habitude. Il fut tenté par le jeu et se joignit à eux. Novice, il perdit tout son argent et rata ses cours. Quelqu’un rapporta à mon père la banqueroute essuyée par son fils.
En rentrant le soir à la maison ,il appela mon frère et lui demanda avec un sourire narquois et en simulant l’ignorance, de lui montrer les vêtements qu’il était censé acheter. Il rougit, commença à trembler et à bégayer: “j j je n’aaaavais pas pas le temps”. Et mon père rétorqua lentement: “Tu me rends l’argent. Tu le reprendras quand tu auras du temps. ” “je je je l’ai l’ai per perdu”. D’un geste brusque, mon père arracha mon frère du sol ,le traina de son tricot jusqu’à la chambre qu’il ferma à double clé. Les cris de mon frère et les coups du ceinturon qui s’abattaient sur son corps chétif se faisaient entendre dans tout le voisinage. Ma mère, impuissante, pleurait derrière la porte et suppliait mon père d’arrêter le supplice. Il sortit tout en sueur, les yeux écarquillés: “j’espère qu’il va retenir la leçon lui et les autres avortons”.

Poème de Rhita Benjelloun, « Aux premières loges » proposé par Françoise T (en dehors de la proposition d’écriture)

Spectatrice, j’observe la scène de la vie
Où des personnages surgissent,
Dans les moments de joie ou de dépit
Où le rêve devient illusion et meurt avec mépris
Où le mensonge devient vrai et la vérité au fond du puits
Mais qui suis-je dans ce monde plein d’acteurs ?
Où chacun monte sur l’estrade,
Joue son rôle comme ses prédécesseurs
Qui suis-je quand moi-même j’ai un rôle dans cette scène ?
J’observe, je souffre
Mais j’applaudis tous ces mensonges réels
Que serait le monde s’il n’était pas une fiction
Si ces scènes étaient bien réelles et faites avec passion
Je jure devant Dieu que j’assisterais tous les jours
Je serais l’héroïne de la gaieté
De la confiance et de l’amour
J’applaudirais jusqu’à ne plus en pouvoir
Et j’appellerais les âmes chagrinées pour venir la voir
Mais hélas la scène de la vie demeure la même
Et je demeure aux premières loges
Avec ou sans mes applaudissements le rideau s’ouvre et se ferme.

De Nicole

ça commence lentement

Petit déjà il regarde la télé.
Dès le matin avant l’école, il avale les dessins animés en même temps que ses chocos pops.
Sa maman a toutes les peines du monde à le vêtir.
A 6 ans, il reçoit une game boy.
Ses petits doigts courent sur les touches en un ballet gracieux.
Quelques cris d’exaspération lorsqu’il rencontre des difficultés.
Il a 10 ans.
Ils reçoivent une Play Station son frère et lui.
Il continue de jouer : des jeux de plateau, des jeux d’intrigue de construction d’une cité idéale, brique par brique.
Surviennent les jeux de combats réalistes, distanciés, déguisés en moyenâgeux.
Lui son truc ce sont les jeux de courses de voitures.
L’excitation se perçoit à ses yeux brillants, sa fébrilité.
14/15 ans, jusque-là il est bon élève, joue après les devoirs, prépare ses examens.
Il est passé aux jeux sur ordinateur.
Il sort peu, abandonne les sorties sportives. Il aime peu les jeux d’équipe.
Il a 17/18 ans.
Il devient de plus en plus casanier, ses copains sont virtuels, casque aux oreilles, il communique avec eux par micro.
Il entre dans l’aventure d’un concours de jeu de voitures doté d’un prix.
Il arrive en finale, son grand frère l’admire.
Oui mais au même moment ce sont les examens de fin d’année.
Ses points sont en chute libre. Il y passe des nuits entières. Il n’étudie plus.
Il fait semblant, donne le change à ses parents qui voudraient y croire.
Arrive la Covid, les cours par visio-conférence.
Peu de contrôles, situation d’urgence.
Il passe par le chas de l’aiguille. Il réussit ses secondaires, merci Covid 19.
Requinqué, il s’inscrit à l’université en informatique. C’est difficile.
Rebelote, plus de cours en présentiel.
Il réussit ses premiers examens.
Démotivé, il joue jour et nuit (en cachette).
Sa mère travaille, la nuit elle dort.
Parfois un bruit l’éveille, elle monte voir, il joue.
Son smartphone prend le relais quand elle bloque l’ordi.
Ses seules sorties, un travail de rangement à la bibliothèque universitaire où travaille sa mère. Il est tenace dans cette activité, l’appât du gain pour de futurs achats.
Il rate son année. Il tente de se reprendre en main, il se couche plus tôt.
Il promet…
En septembre 2021, il se réinscrit dans la même option.
Décembre, il arrête les ours.
Que va-t-il devenir ?
Avec l’argent gagné il s’achète un vélo. Il a des projets de voyage en France.
1800 km. Il s’entraîne, un changement de cap ?
Il a 19 ans. Il joue toujours…

De Laurence

Ah j’attendais avec impatience tous les mardis matin pour valider ma grille de loto que je jouais imperturbablement depuis plus de 20 ans au buraliste du coin qui avait changé 3 fois de propriétaire.
Que n’avais-je pas rêvé au fil des ans à tous ces gains que j’aurais pu gagner ! Cette semaine, ce serait différent, je le sentais. Ce serait la bonne, j’avais tiré le matin même la carte de la roue de fortune comme carte du jour dans le jeu de tarot dans lequel je puisais dès mon lever, une façon de voir sous quelles auspices se passerait la journée. Une carte qui annonçait que la chance tournait à mon avantage, que la fortune allait me sourire cette fois devant mon téléviseur ce soir à l’annonce des numéros gagnants.
Je ne pouvais pas me tromper, mon intuition me le confirmait ! La richesse était au bout de toutes ces années, à investir dans ce petit coupon jaune, à y cocher consciencieusement toujours les mêmes cases, il ne faisait plus aucun doute que le dieu des joueurs, s’il existait, exaucerait mes souhaits les plus chers.
Alors pour commencer, un pied à terre parisien, face au Luxembourg de préférence, oh ! Quelque chose de modeste, un studio, qui me faciliterait mes escapades dans la capitale. Peut-être un voyage ou plusieurs ?! Les endroits variaient selon mes envies, la Grèce, l’Ecosse, la Patagonie, l’Islande pour commencer …
Ensuite aménager une véranda à l’arrière de la maison, équipée d’une grande bibliothèque et perdue dans la verdure.
Finir par de menues attentions à mes proches, comme des cadeaux de Noël mais à tout moment de l’année.
Ceci dit, depuis le temps que je validais mon bulletin de 10 € chaque semaine, j’aurais pu m’offrir des bouts de voyage et des présents à mon entourage. Bien sûr Paris n’était pas envisageable mais bon pas grave !
C’est pour cela qu’il me fallait croire qu’aujourd’hui j’avais enfin le ticket gagnant !
Je n’avais jamais bien compris les addicts au casino ou sur les champs de course, capable de perdre tout ce qu’il possédait, famille, maison, amis et travail pour assouvir leur passion au jeu. Mais il me fallut bien reconnaître que je ressentais un doux frisson le long de ma colonne vertébrale lorsque j’entendis le jingle de l’émission qui annonçait les résultats du tirage de la semaine. Je m’installais dans mon canapé, assis bien droit, un stylo et un papier à la main afin de noter un à un les numéros inscrits sur chaque boule qui tombait à intervalles réguliers dans le panier chargé de les récupérer.
Mais encore une fois…Le verdict tomba implacable ! Adieux veaux, vaches, cochons ! Pas un de mes numéros fétiches n’étaient sortis…Mais qu’à cela ne tienne, je serai là la semaine prochaine le cœur plein d’espérance et d’enthousiasme chez mon buraliste du coin. Cette fois, c’est certain je gagnerai …enfin !
Qu’on se le dise J !

Je vous donne rendez-vous la semaine prochaine pour la dernière proposition d’écriture de l’année 2021. 

Passez une belle semaine créative.

Portez-vous bien et surtout continuez à prendre soin de vous!


Créativement vôtre,


Laurence Smits, LA PLUME DE LAURENCE


Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

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