Pour cette proposition d’écriture N° 62, votre personnage devait développer une addiction atypique.
Vous avez le choix entre des reptiles, un chanteur invétéré, un amateur de thés bizarre et un homme obsédé par une femme ou des fleurs arrachées.  

Voici vos textes. 

Je vous souhaite une belle lecture.   

De Lucette de France

Tout petit déjà, je n’avais aucune ressemblance de par mes goûts avec Térence mon frère aîné. Lui, était le cerveau de la famille, fils d’un professeur de lettres, il a tout reçu intellectuellement de son père. Moi, Roméo, l’école je la fuyais, rien ne m’intéressait, le français, les leçons, la discipline, trop peu pour moi. Ma passion était de vivre à l’extérieur. Avec ma boîte de conserve, je guettais les insectes de toutes sortes, je les capturais au grand dam de mon entourage qui souffrait pour ces pauvres bêtes captives. Je construisais des nids, j’attrapais des bestioles pour faire peur à ma mère, j’étais un farceur, heureux dans cet univers-là. J’écrivais comme je parlais, impossible de me rentrer les règles de grammaire, l’orthographe et tout le reste dans ma pauvre tête. Plus on voulait que je suive la route «comme tout le monde », plus je me butais, étant certain que ce n’était pas la mienne.
A 15 ans, de mal en pis, je devais prendre une décision sur la direction à donner pour mon avenir. Entre temps, mes parents se sont séparés. En apparence, j’étais le rigolo de la famille, mais c’était pour mieux masquer ma souffrance de ne ressembler à personne (me semblait-il). J’ai donc décidé de me diriger vers les chevaux, ma passion pendant quelques années. Au prix de bien des sacrifices, ma mère payait l’internat, et je m’épanouissais au fil des jours…Mes premiers diplômes en poche, saturation totale, retour à la maison avec toujours un mal-être en moi. Personne ne le voyait, je cachais toutes mes émotions derrière la mauvaise humeur, ou les plaisanteries…
Les mois, les années sont passées, de succès en errance, j’avais enfin trouvé un dérivatif à ma vie. Puisque je me sentais incompris, je vivrais à travers ce que beaucoup honnissait tellement la peur les pétrifiait.
Je m’étais installé à la campagne à l’écart de tous, et j’allais vouer ma vie aux reptiles de toutes sortes. Ah ! J’entendais votre indignation. Certains me disaient que c’en était fini de notre amitié, ne voulant pas voir un tel animal.
Les deux pièces principales de ma maison étaient des cages de toutes sortes, en verre, en osier, en bois. Des iguanes, des caméléons, des geckos y vivaient en sécurité. Je les choyais, je les pensais heureux puisqu’ils circulaient en « liberté » sans contrainte.
Je voulais encore aller plus loin dans ma fantaisie, je me documentais de long en large sur les serpents, orvets, couleuvres, boas constrictors etc. Ma passion me dévorait, travaillant comme aide-vétérinaire dans un zoo pour reptiles. L’argent que je gagnais partait pour la nourriture et les soins de chacun. Eux mangeaient à leur faim, et moi, je m’oubliais. Mon chez-moi était devenu un chez eux. Les amis, la famille refusaient de me rendre visite, se retrouver nez à nez avec un boa, était impensable pour eux. A savoir que des petites souris ou des petits oiseaux vivants seraient sacrifiés pour le festin d’un boa, rien que d’y penser ils en devenaient verts.
A trente ans, ma vie sentimentale n’était pas des plus réussie. Certaines « copines » voulaient constater par elle-même mon étrange vie. Quand elles voyaient le souk, très peu s’incrustaient. Au fond de moi, ça m’arrangeait de ne pas avoir d’attache sérieuse.
Mes quarante ans m’ont attrapé sournoisement, s’en m’en rendre compte. Je vivais de plus en plus comme un nomade, cheveux gras un peu trop longs, mon costume du dimanche, un vieux survêtement délavé. Je ressemblais à un épouvantail, tellement il était usé et déformé. Le pire était que je ne pouvais même pas m’offrir des chaussures neuves ou des vêtements potables. Mes animaux étaient mes enfants, et rien n’étaient trop beau pour eux.
Comment continuer cette vie d’ermite que j’aimais, sans mettre ma santé en péril ? Des alertes me parvenaient, trop de privations m’avaient rendu anémié à un point de non -retour. Les docteurs ne s’étaient pas privés de me mettre en alerte, et la décision finale m’appartenait.
Ceux qui m’avaient accompagné pendant toutes ces années, qu’allaient-ils devenir sans moi? Après des réflexions lourdes de conséquences, je m’étais séparé d’eux un par un. Une grande tristesse m’avait envahi quand le dernier fut parti.
Au bout d’un an de maison vide, mon deuil était fait, je ne souffrais plus. Ils étaient tous bien là où ils étaient, encore mieux que chez moi. La solitude m’avait renforcé dans mes idées et dans ma santé. Au fond, j’avais compris que j’étais un égoïste d’avoir emprisonné tous ces êtres vivants, qui me rendaient très heureux. Et moi, par narcissisme, je les rendais malheureux, les privant de leurs milieux naturels…
Comment ont-ils pu me donner tant de bonheur et me causer tant de chagrin ? Le bonheur c’est lorsque nos actes sont en accord avec nos pensées…


De Catherine de France

Le speed-dating

– Allo ? Mélissa ? Ben alors ? J’ai attendu ton appel hier soir : tu devais me raconter ta soirée au speed-dating ! Ce n’est pas sympa de me faire languir !
– Franchement, c’était un fiasco comme pas permis ! En plus je suis tombée sur un taré, et je t’assure que j’ai vécu les quinze minutes les plus longues de toute ma vie !
– Non ?! Allez, raconte !
– Je me retrouve avec un homme qui, physiquement, pouvait vraiment être mon type d’homme, tu vois ? Il n’aurait juste pas fallu qu’il ouvre la bouche ! Je me présente et lui dis que je m’appelle Mélissa. Et le voilà qui se met à chanter : « Mélissa métisse d’Ibissa vit toujours dévêtue … » Comme si on ne me l’avait jamais faite, celle-là ! Et il enchaîne : « Moi, c’est Etienne : Etienne, Etienne, ooooh, tiens le bien, baisers salés salis, tombés le long du lit, deeee l’inédit… » Ça commençait à être un peu lourd, mais, bon, on s’assoit. « Comment vas-tu ? » Je lui réponds : « Ça va bien, merci, et toi ? » Réponse immédiate : « Ça plane pour moi moi moi moi, ça plane pour moi … » Là, je me suis demandée si c’était une blague, mais lui avait l’air bizarrement détendu, alors je me suis dit : laisse-lui une chance. En plus, physiquement, il me plaisait bien. Et nous voilà partis sur nos goûts respectifs. Je lui dis que j’aime voyager, et devine à quoi j’ai eu droit ? « Voyage, voyage, plus loin que la nuit et le jour, voyage … » Je lève les yeux au ciel, et rajoute, pour meubler, que je préfère la mer à la montagne, et là, bingo ! « Elle préfère l’amour en mer, c’est une question de tempo … » Il commençait à m’énerver sérieusement, mon zigoto, et il me tardait que ça s’arrête vite. Mais, c’est justement dans ces moments-là que le temps prend bien tout son temps ! J’essaye de sourire malgré tout et lui demande s’il avait l’habitude des speed-dating, lui expliquant que, pour moi, c’était la première fois. Et là, il me chante : « Toute première fois, oui toute première fois, oui toute première fois … » Il a aussitôt droit à mon regard qui tue, je serre les dents et lui dis : « Tu te fous de ma gueule !? »
– Attends, attends ! je vais deviner ! « Quoi, ma gueule, qu’est-ce qu’elle a ma gueule ? quelque chose qui n’va pas … »
– Arrête, j’ai eu ma dose hier soir, alors n’en rajoute pas plus ! A ce moment-là, mon portable sonne. Je veux répondre, histoire de mettre fin à notre entrevue, et j’entends l’autre qui fredonne : « Débranche, débranche tout, revenons à nous !… » C’était la goutte d’eau de trop : je prends mon manteau et le fameux Etienne se liquéfie et s’excuse. « Attends, me dit –il, je vais tout t’expliquer ! » Je me rassois et lui dis : « Ok, j’écoute tes explications, mais je dois te dire que j’en ai vraiment marre ! » Il répond : « Je comprends ! Marre de cette nana, marre de cette naaana … Oh, non ! je suis désolé, ça recommence ! Voilà : je souffre depuis l’adolescence d’un syndrôme qui me fait chanter presque à chaque phrase quand je suis stressé ! je n’y peux absolument rien, d’autant que moi, je ne me rends pas compte que je chante, tant je suis concentré à lutter contre mon stress… Mais ça n’arrive plus du tout quand je suis à l’aise avec quelqu’un ! Ces speed-dating sont une véritable épreuve pour moi, car les femmes que je rencontre pensent que je me moque d’elles ! Tu comprends ? » Finalement, il me fait de la peine, et pour être sympa, je réponds : « Evidemment ! »
– Je l’ai, je l’ai : « Evidemment, évidemment, on danse encore sur les accords qu’on aimait tan-aa-ant… »
– Gagné ! Ça n’a pas manqué ! Mais là, il s’en est rendu compte, et il était si sincèrement désolé qu’il m’a émue.
-Et alors ?
– Et alors, il m’a dit qu’il aimerait bien qu’on prenne un verre ensemble, un soir, dans d’autres circonstances, et qu’ainsi je verrais que ça ira mieux !
– Non ? Et alors ?
– Et alors, il m’a donné son numéro, au cas où …
– Et alors ?
– Et alors, je lui ai dit : « Je suis désolée, je vais réfléchir, mais là, je dois partir …
– Et alors ?
– Et alors, je suis partie, et je l’ai entendu chanter dans mon dos : « Tu t’en vas, mais dans mon cœur ce n’est rien, rien qu’une semaine à t’attendre … »
-Et alors ?
– Et alors, tu m’énerves avec tes questions ! Et alors, je ne sais pas… on verra … peut-être … ou peut-être pas… il faut voir … Enfin, en fait, il me plait beaucoup, et j’ai envie de le revoir hors stress et hors hit-parade !
– Oh là là ! Toi, tu as le béguin, ma vieille ! Quoi que tu en dises ! « Oh Oh Oh vertige de l’amour, j’ai dû rêver trop fort… » Attends, j’en ai une autre : « Parlez-moi de lui, comment va sa vie … » Mélissa ? Mélissa ? Allo ? Je n’y crois pas : elle m’a raccroché au nez, la vilaine !


De Françoise V


Vous avez dit, bizarre…

Dix-sept têtes blanches, onze entre le rose et le mauve, neuf à dominante jaune.
Rares, les jours ”vides” où il peut rentrer sans s’écarter du chemin. Il est des soirs où la tâche est légère — comme celui-ci. Mais quand même, ce n’est pas rien : redresser, aligner côte à côte, caresser de l’envers d’un doigt… ultimes gestes accomplis avec tendresse, avant le recours au sarcloir tiré du sac, qui égalisera la surface.
Bouali est petit, gris-brun de peau, discret. Ses cheveux tombent en guirlandes joyeuses autour de sa tête comme des feuilles enroulées par le vent. S’il a des jambes de sauterelle, fuselées, nerveuses, il sait s’en servir. Il est là, à côté de vous ; et puis… Hop ! Hop ! Hop ! le voilà propulsé au loin. Sur son passage éclair, les herbes se couchent sans rechigner, avant de se redresser, intactes, jamais piétinées.
Un habitué des grands espaces qui évolue dans un monde sauvage, pensons-nous. Eh bien non !
Bouali vit dans une métropole où cohabitent tours, immeubles empilés, pavillons privatifs, mais aussi, ici et là, qu’il faut entretenir, des squares rétrécis, des allées piétonnes avec massifs fleuris, des parcs arborés. La brousse, il ne la connaît que par ouï-dire. Son corps habitué au bitume et au béton ignore les sensations de la gazelle ou celles de la girafe dans la grande brousse cuite par les feux du ciel.
Bouali, qui a trente-huit ans, est employé par sa ville de naissance en qualité de jardinier ; il porte la tenue en usage, d’un vert pimpant qui se remarque. Une fière équipe, tous des frères ? Pas vraiment. C’est un métier à double facette, souvent douloureux, car ses collègues n’ont guère d’affection pour les petites âmes. Une fleur qui déborde, ouste ! … une allée salie par un pissenlit indépendant, ouste ! … un conciliabule de pâquerettes au milieu d’un gazon, ouste ! … un lierre accueilli par une branche souple et qui, avec elle, dessine un arc harmonieux s’inclinant vers la terre, ouste !
Que de cadavres végétaux en un rien de temps… Pourquoi ? Mais pourquoi ? …
Bouali, le cœur plein de heurts, ramasse autant qu’il peut les petites victimes et les aligne dans un sac pour une oraison funèbre en catimini. Sous la route qui le ramène chez lui, après le Bois aux Sorcières (un coin à araignées, paraît-il), existe une petite grotte connue de lui seul et d’une famille de hérissons. Sans attendre la nuit, Bouali allume d’abord une bougie. À cause des souffles qui balaient le paysage, il doit protéger la flammèche hésitante d’une extinction morbide. C’est pourquoi il emporte toujours un petit pot de verre transparent, d’un calibre étudié, pour que l’éloquence de la flamme au plus fort de la cérémonie ne soit pas étouffée. Parfois, le rituel est long ; Bouali aime accompagner les défuntes fleurs de phrases toutes simples, celles qui lui montent du cœur en les regardant.
Mais ça n’a pas de fin, ces affaires-là. D’année en année, le trop sensible jardinier voit bien qu’aucune pitié n’est accordée à la beauté sauvage qui s’accroche aux pierres, aux murailles, s’intercale entre ce qui a droit de cité, plantes cultivées, autorisées, couvées de soins en tous genre… Dans le même temps, il n’ignore pas que des créations humaines, plus que douteuses parfois, peuvent recevoir des subventions colossales pour avoir l’outrecuidance d’encombrer durant des mois parvis, places, rues qui ne demandaient qu’à être fleuries. Et comme, en général, ce sont des trucs lourds, difficiles à déplacer, nécessitant des engins de chantier, personne n’est pressé de les faire enlever comme on le fait pour des épaves plus discrètes mais néanmoins dites gênantes.
En attendant, le massacre des beautés éphémères se poursuit et personne ne trouve rien à y redire !
Parce qu’il veut éveiller les consciences, et aussi gagner du temps, Bouali s’est mis à procéder aux rituels d’ensevelissement en plein jour, en plein parc, au vu de tous, triant dans le tas d’herbes coupées les têtes déjà flapies de ses amies-fleurs. À ce spectacle occulte, les autres jardiniers, têtes relevées, l’œil ébahi, se mettent à rigoler, à se moquer, et bientôt à houspiller l’officiant à cause du temps qui n’est plus consacré à désherber ou tondre. Et que ça va retomber sur leur tête. Gare au chef qui arrive toujours à l’improviste.
Hé quoi ! « Pas de massacre, pas d’enterrement, pas de rituel ! ». La logique de Bouali est imparable.
« T’aurais dû être curé-fossoyeur ! », vocifère l’équipe verte toujours prête à se divertir sur le dos d’un autre.
Pauvre Bouali, les promeneurs eux-mêmes le tiennent pour un benêt !
À croire que la pitié d’un seul renforce l’insolence des autres.
À contrario, l’indigence du plus grand nombre augmente la pitié de Bouali. Parce que le sujet l’a fait réfléchir. Il se dit : mais s’ils méprisent à ce point ce qui vit en liberté aux abords des rues, des maisons, comment voient-ils leurs enfants, et les petites fleurs vagabondes de leur esprit en perpétuel questionnement… — Grave question.
Seul un chat brun-roux-blanc sans collier paraît intéressé par ce qui se dégage de l’engagement quotidien de Bouali.
La bougie, la petite fumée qui vacille, les paroles ronronnantes au moment d’ensevelir les plantes amollies, ça le captive. Il s’y associe d’instinct.
Et surtout, il sait. C’est que lui-même, dès lors qu’il veut déposer entre deux touffes lumineuses de rhododendrons, et tout pareillement après un rituel de dégagement de la terre ameublie par les râteaux, ce qu’il doit y laisser sans trop s’attarder, deux ou trois jardiniers belliqueux sortant du peloton se retournent, armés de fureur, pelles et sécateurs, pour lui donner une magistrale leçon de civisme !
Cette fois-ci, bien mal leur en prend. Le fin cordage permettant d’aligner de nouveaux plants n’étant pas encore retiré, ils se prennent les pieds dedans et se viandent tout écartelés dans le beau parterre, écrasant sous leur poids ce qui faisait l’orgueil de cette allée-là : une nouvelle variété d’anémones OGM qu’on aurait dit nourries à l’encre bleue de Chine. Les autres, par un réflexe congénital, rient à gorges déployées, regrettant la petite vidéo gag prise sur le vif qu’ils auraient pu faire tourner sur les réseaux sociaux. Ah, la belle occasion perdue…
Minet a détalé depuis belle lurette, l’échine hérissée, les oreilles aplaties. Un besoin est un besoin ; il a ses plans.
Bouali s’est détourné.
Une chose est certaine : pas de cérémonie pour les anémones qu’un mauvais génie a contrefaites !


De Laurence de France


Paulin ne se comparait en aucun point à Napoléon qui avait développé une obsession pour sa Joséphine.
Paulin avait développé, jeune, une obsession pour une femme qu’il connaissait, mais qu’il n’osait pas aborder, du fait de sa timidité maladive. Il s’était persuadé qu’elle était la femme de sa vie. Il avait alors 25 ans, l’âge de tous les possibles. Il s’oubliait, s’interdisait de penser à autre chose. Bien évidemment, cela le faisait souffrir. Martine le faisait souffrir, sans qu’elle ne le sache. Sans qu’elle ne le décide.
Paulin, depuis longtemps, idéalisait cette femme, et imaginait sa vie avec elle. Elle avait d’abord été fiancée à Michel, son ami depuis longue date, puis mariée à cet homme, en lui donnant trois enfants en huit ans de vie commune. De loin, Paulin vivait cet amour impossible.
Certains soirs, il se rendait à moto devant leur domicile, épiait par la fenêtre de la cuisine et s’imaginait à l’intérieur, jouant à une vie de couple imaginaire et fantaisiste, dans laquelle il serait heureux. Il rêvait, en amoureux transi, surtout transi par le froid qui sévissait de longs mois dans sa région du Jura.
Personne n’était au courant de son obsession, sauf son ami, à qui il avait avoué qu’il aimait sa femme. Cela n’avait pas rompu leur amitié. Paulin voyait bien que Michel n’était pas heureux avec cette femme, mais cela ne le dissuadait pas d’aimer Martine en secret.

– « Oh, tu sais, ce n’est pas une femme pour toi. Crois-moi, je sais de quoi je parle », répétait son ami, lors de leurs soirées hebdomadaires dans leur club du coin.

L’ami en question ne cherchait pas en savoir plus, d’ailleurs. Si sa femme le trompait, il n’y pouvait rien, avec son meilleur ami ou pas. Que Paulin fasse une fixette amoureuse sur sa femme, cela ne le gênait pas plus que ça : à chacun ses fantasmes, pensait-il !
Mais, pour Paulin, sa vie prenait un tournant qui ressemblait plus à un fléau, incapable de bouger ni d’avancer dans sa vie, professionnelle assurément, et encore moins dans sa vie amoureuse. Cet amour obsessionnel pour une femme inaccessible ne lui apportait pas de bonheur, mais le faisait souffrir. Il se sentait frustré, dépendant de cette relation. Cela entamait sérieusement sa confiance en lui. En fait, il se sentait surtout trahi par cette femme, qui ne lui témoignait que de l’indifférence lorsque Paulin se rendait au domicile du couple pour des apéritifs entre amis. Il ne tentait jamais aucune approche de séduction, tellement ankylosé de se trouver si près d’elle !
Cela faisant, il n’avait aucune petite copine et se contentait de ‘rencontres amoureuses’ à la sauvette avec des prostituées, quand ses finances le lui permettaient. Paulin se coupait de tout le monde, y compris de sa famille, qui habitait dans la même ville que lui. A qui aurait-il pu confier qu’il souffrait de dépendance affective pour une relation qui n’existait pas ? On l’aurait pris pour un détraqué dans sa famille ! A part se rendre chez un psy, il ne voyait pas comment faire pour se sortir de cette impasse.
Parler avec un inconnu, ce n’était pas son truc. Il se sentait en danger, à la limite de la folie, mais, non, il n’irait jamais s’enfermer dans un cabinet pour s’allonger sur un divan et mettre trois heures à chercher ses mots pour évacuer son obsession. Paulin s’oubliait peu à peu, il s’arrêtait de vivre sa vie. Il passait plus de temps à rêver de Martine qu’à mettre en place des actions pour se sentir mieux.
Cela l’empêchait de faire des rencontres, de sortir, de voir de nouvelles personnes. Il restait dans une zone de non-droit, un « no man’s land » qui le faisait terriblement souffrir. Il savait que sa dignité s’envolait au fil des années, que ce n’était pas de l’amour, que cela renforçait sa solitude, déjà si pesante.
Paulin affichait malheureusement peu de volonté pour s’en sortir. Il savait qu’il devait cesser de voir cette femme à tout prix. Mais, comment faire quand c’était la femme de son meilleur ami ? Il n’avait pas l’impression de devenir un homme, et quand il se comparait aux autres, il se sentait mal. Avec les autres, dans tous les contextes, il avait peur de se mettre en avant, de s’imposer et restait de toute façon en retrait dans n’importe quelle conversation. Il savait qu’il vivait dans une illusion, dans une vision altérée de la réalité, qui se transformait en cauchemar au fil des années. Il avait tellement idéalisé Martine qu’il ne comprenait pas tout ce que son ami, sur le point de divorcer lui disait sur elle.
Paulin pensait qu’il avait alors sa carte à jouer, au bout de quinze ans d’attente, mais Michel l’en avait dissuadé si férocement qu’il n’osait pas aller voir Martine seule à son domicile. Son ami lui faisait perdre tous ses espoirs et lui brossait, à la place, sans aucune espérance d’aucune sorte, une vie catastrophique avec son ex-femme.

Seule une mutation à l’autre bout de la France réussit à sauver Paulin de son obsession morbide. Il n’eut que très peu l’occasion de se rendre dans son Jura natal par la suite et par voie de conséquence, oublia cette Martine qui l’avait rendu névrosé. Cette femme lui avait quand même pris vingt ans de sa vie ! A quarante ans passés, Paulin était toujours célibataire



De Nicole de Belgique


LES PREFERENCES DE MONSIEUR ROGER

Monsieur Roger, coiffeur de son état, salon haut de gamme sur les Champs Elysées, vient de vivre un moment difficile, boutique fermée pour cause de pandémie.
Or, il a besoin de tous ces cheveux épars sur le carrelage, lavés, essorés, séchés, triés avec soin selon leur couleur, les naturels, les teintés, les méchés.

Monsieur Roger a du goût, du plaisir pour les infusions de cheveux.

Attention, ils doivent être frais, un, deux jours, trois maximum.
Sinon, ils perdent de leur parfum.
Ses préférés, les plus rares au naturel, les roux, ils dégagent un arôme délicat de sous-bois après la pluie. Un thé de remise en ordre mental qui l’emmène dans une méditation profonde.
Thé réservé aux moments solitaires.

Puis viennent les cheveux noirs, très noirs aux reflets bleutés.
Un thé du matin, puissant qui chasse le sommeil de la nuit, donne le tonus nécessaire pour affronter ces bourgeoises chichiteuses et arrogantes avec le petit personnel et mielleuses avec lui, Maître Figaro.
Avec ces dames, il joue du ciseau en toute hardiesse.

Viennent les blonds. Un five o’clock tout en douceur, une fine saveur de miel et de lavande, tout l’éclat du soleil de Provence dans une tasse de porcelaine de Limoges.
Les cheveux châtains, teints, méchés, le tout-venant, il les garde plus longtemps, les sèche sous un casque spécial. Ils peuvent servir en cas de disette. Ce qui vient de se produire.

Deux mois ! Deux mois d’ersatz, un goût, une odeur de renfermé.
Il comprend son père parlant du manque de café pendant la dernière guerre, de la chicorée et autres décoctions aléatoires.
Monsieur Roger est en manque, les yeux battus, veinules éclatées, bouffis de la perte de sommeil, amaigri, hygiène douteuse.
Il a même rasé sa crinière grise et bu un peu de lui-même.
Acidité en bouche, peu d’arôme, obligé d’ajouter un sucre pour le rendre buvable.
Il comprend mieux les teintures.
Mais voici venue l’heure de la réouverture.
Monsieur Roger voit poindre son bonheur à l’horizon de la coupe…


   Créativement vôtre,


Laurence Smits, La Plume de Laurence

    La plume de Laurence
contact@laurencesmits.com



Laurence Smits

Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

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