Pour cette proposition d’écriture N° 65, le poisson a bine bullé dans son bocal. Vous allez vous régaler avec ces belles histoires.

 Exceptionnellement, je ne publierai mon texte que la semaine prochaine. Etant partie sur d’autres projets, je n’ai eu le temps de le peaufiner. Je vous souhaite une belle lecture.   

De Lucette de France

Un poisson rouge dans un bocal sur un bureau

A quelle personnalité importante vais-je choisir pour parler d’un poisson rouge ???
Une idée me vient, je vais choisir un grand personnage historique, grand par le prestige et par la taille. Il est contemporain, il est connu dans le monde entier Qui est-ce ?
Vous allez le deviner… Ce sera un dialogue entre lui et moi, Lui si grand, moi, si fragile dans mon bocal. Ah ! ça mon bocal est superbe, il y a de la végétation qui agrémente mon chez moi, l’eau est renouvelée régulièrement, bon il y a des odeurs de cigarette qui m’incommodent un peu, mais je m’adapte. Comment lui faire comprendre que ce n’est pas sain, ni pour lui ni pour moi. De quel droit je lui peux lui imposer mes volontés. Ce serait un comble qu’il m’obéisse par amour de ma petite personne. Alors, je tourne dans mon bocal, je vire, je monte, je fais les « cents nageoires » en attendant qu’il vienne me parler. Vous avez deviné ? et bien je vous le présente, c’est le Général de Gaulle. Quand je vous dis qu’il est grand, c’est qu’il est grand…
Sûr que je ne l’ai pas accompagné toute sa vie. Je l’ai regardé vivre pendant 25 ans. Je suis un poisson rouge dans un Palais à Paris . Choyé par des majordomes en livrée, chaque matin je les vois arriver avec leurs gants blancs, j’en ris encore entre deux bulles. Il est souvent absent mon maître, ces séparations me peinent, puisqu’à ces moments- là, je suis le seul être vivant sur un bureau aussi prestigieux. Moi, les dorures, les festins, la foule je m’en moque, ce que je veux c’est lui. Si vous saviez toutes les confidences qu’il m’a faites. Oh ! ne comptez pas sur moi pour vous révéler quoique ce soit. Je lui ai promis le secret, « foi de queue d’éventail » (c’est mon nom). Je suis japonais d’origine, mais la France me va à ravir, puisque mon Maître a la France qui coule dans ses veines.
Croyez-vous que Tante Yvonne m’ait jeté un regard pendant cette période, même pas, elle n’a d’yeux que pour son cher mari. Il est son mentor, l’ombre discrète qui le suit dans ses doutes, ses défaites et ses gloires. Elle a su l’apprivoiser, le calmer dans les tempêtes, lui apporter des instants de douceur dans cette vie rigoureuse. Je suis jaloux, car il entend sa voix à elle, moi, il me parle comme à un poisson. Il n’attend rien de moi, juste que je sois face à lui. Quand il a une grande décision à prendre, il me la confie, et trouve la réponse sans doute dans mes beaux yeux… Pendant des minutes qui me paraissent des heures, il m’admire, me parle, me susurre, il me dit « tu ne peux pas comprendre, t’es heureux toi dans ton bocal sur mon bureau »
J’ai envie de lui crier que c’est faux, s’il est malheureux je le suis aussi, mais rien ne sort de ma bouche, à part des bulles, des ronds, certes, c’est un langage de signes, mais il ne l’a pas appris. Il sait, connait, prévoit, agit, mais ne cherche pas à comprendre que je m’épuise en virevoltant, faisant des arabesques, chaque tour et détour dans mon eau douce est une réponse à sa question. Chaque pirouette de nageoires, de queue, lui crie en paroles de poisson que je suis là pour lui, qu’il peut compter sur moi. Quand il me quitte après une journée harassante, souvent il ne me dit même pas « à demain » Alors je vais au fond de mon bocal, et je laisse couler mes larmes, je finis par m’endormir… épuisé.
Aujourd’hui il reçoit La Reine d’Angleterre, je n’aime pas les anglais, je ne comprends pas leurs mots, mais lui rien ne le gêne. J’ai côtoyé dans « mon palais » le monde entier : Le chancelier K. Adenauer, J.F Kennedy et sa femme, le Prince Rainier et la belle Grâce, et tant d’autres. Vous l’auriez vu faire les yeux doux aux belles femmes, il minaudait devant elles, lui le grand Charles perdait tous ses moyens dans la séduction. Son Yvonne était moins clinquante, plus réservée, et je m’y connais, plus sûre aussi…
Chacun de ses invités sont surpris de me voir me prélasser dans ma piscine, certains sourient, d’autres me disent des inepties, ils pensent que mon cerveau n’est pas plus gros qu’un petit pois. Quelle outrecuidance chez tous ces snobs.
Puis, les circonstances l’ont amené à quitter mon Palais, il est rentré chez lui à Colombey les Deux Eglises. Il était abattu, incompris, maussade d’avoir tant donné de sa personne et si peu récompensé.
Les années sont passées, les feuilles mortes ont recouvert sa tombe, il m’a laissé aux bons soins d’une maîtresse de maison. Mais moi aussi, fatigué, je l’ai suivi peu de temps après dans les mystères de la mort.
Jusqu’à mon dernier souffle, je suis resté muet comme une carpe, j’ai emmené tous mes secrets dans ma tombe…

De Roxane de France

C’est moi le détective !

Je ne vais pas vous surprendre en vous révélant mon identité. Tout le monde me connaît, bien que je sois un élément pense-t-on secondaire, voire un détail destiné à saupoudrer un brin de tendresse dans un monde de brutes comme on dit. Enfin comme ils disent, car moi je ne peux m’exprimer que par bulles. D’ailleurs Marlène n’a pas cherché bien loin et m’a prénommé Bubulle. Ça ne vous rappelle rien ? Bon je vais vous rafraîchir la mémoire. Le joli poisson rouge dans le bureau de la blonde secrétaire du Commissaire Laurence, c’est votre serviteur ! Eh oui, Agatha Christie m’a confié ce rôle qui a une grande importance dans la résolution par Swan des Petits Meurtres. Je vous vois d’ici bouche bée, incrédules, mais des preuves je vais vous en fournir, j’ai l’habitude. Depuis que je navigue (dans 5l d’eau !) j’en ai appris plus que si j’avais suivi les cours de l’Institut de Criminologie. Je dois avouer que le Commissaire Swan Laurence est tout à fait digne de sa fonction et bien que ses succès soient en partie dus à l’aide de Marlène, sans moi ces deux-là ne seraient rien et encore moins des héros d’Agatha. Oui je l’appelle Agatha car depuis ma création sous sa plume experte nous sommes devenus au fil des romans de très bons amis. Mieux, c’est moi qui lui ai soufflé quelques-unes de ses énigmes les plus célèbres. J’ai d’ailleurs failli apparaître aux côtés d’Hercule Poirot mais le détective belge n’était pas convaincu de mon utilité.
« Poirot n’a nul besoin d’un cyprinidé pour résoudre ses enquêtes » clamait-il à chaque tentative d’Agatha pour m’imposer.
« On n’impose rien à Poirot, c’est Poirot qui décide de la distribution »
Circulez, y a rien à voir. La grande prêtresse du suspense a dû jeter l’éponge.
Je serais ingrat de m’en plaindre, Marlène est tellement plus agréable à regarder que ce dandy à l’ego surdimensionné mais, à mon grand dam, tellement talentueux. Bien, revenons à nos moutons. J’entends vos doutes. Un poisson rouge détective et quoi encore ? Sûrement un coup de bluff pour désavouer l’élégant et brillant Swan. Trop jaloux le Bubulle. Vous vous trompez bonnes gens, je m’en vais tout vous raconter sous condition que vous gardiez le secret, je ne voudrais pas faire de l’ombre à mes collègues. Commençons par le commencement. Agatha ayant pris soin de me doter d’une jolie tenue japonaise je virevolte jouant de mes gracieuses nageoires, tranquille, serein, attendant patiemment d’en connaître sur les affaires en cours. Comme les interrogatoires ont lieu dans le bureau de Swan, j’y assiste avec toute l’attention nécessaire pour venir en aide à notre duo d’investigateurs chevronnés. Dépourvu de mémoire à l’image d’un bulot, je me dois pour compenser d’être observateur et perspicace. C’est là qu’intervient ma qualité première : mon instinct de chien de chasse. Inconcevable dans ma condition de vertébré aquatique ? Et pourtant. Je pourrais rivaliser avec n’importe quel canidé renifleur, je gagnerais à tous les coups. Aucun suspect ne peut échapper à ma capacité à débusquer le vrai coupable. Il n’y a aucune explication rationnelle à cela, sinon l’immense créativité d’une écrivaine hors du commun dont l’originalité et l’intelligence ne sont plus à démontrer.
Ah il m’en a fallu du temps et de l’énergie pour me faire comprendre. A force de persévérance j’y suis arrivé. En fait dès que mes sens de Bubulle perspicace étaient en éveil et que je flairais l’auteur du crime, je me mettais à tournoyer comme un fou dans mon bocal, entrecoupant ma course de légers bonds qui me propulsaient hors de l’eau, juste ce qu’il faut pour ne pas risquer de me fracasser au sol. Evidemment mon agitation avait fini par alerter mes compères qui un jour ont eu l’étincelle, pas trop tôt ! Ils ont réalisé que mon comportement coïncidait avec la présence de celle ou celui qui se révélait être au final l’artisan du crime. Il ne leur restait plus qu’à vérifier leurs supputations, ce qui fut fait. La suite est un jeu d’enfant. Cqfd. Depuis, ils ne peuvent plus se passer de moi, je fais partie intégrante de l’équipe et je ne me suis jamais trompé. Vous en voulez la preuve ? Et bien la prochaine fois qu’il vous arrivera de regarder un épisode de la série, prêtez leur attention, vous constaterez que, sans en avoir l’air, tous deux fixent intensément mon bocal durant l’audition des suspects. Bien sûr pour n’éveiller aucun soupçon je n’apparais jamais à l’écran lors de ma large contribution à la manifestation de la vérité. Et fatalement c’est Swan qui récolte les lauriers. Frustrant tout de même mais je me suis fait une raison. Conformément au souhait d’Agatha j’accepte avec humilité cet anonymat qui m’interdit la notoriété méritée et me confine (c’est d’actualité) dans le personnage du gentil Bubulle, friand de daphnies séchées et adoré de sa maîtresse.
Pas si grave en fin de compte. Maintenant du moins vous êtes au courant et moi dans trois secondes j’aurai tout oublié. Blop, blop, blop, blop !
Où en étais-je déjà ? Ah oui, je ne vais pas vous surprendre en vous révélant mon identité, tout le monde me ….



De Catherine de France

Sortez-moi de là !

Moi, c’est BUBBLE ! Je suis un poisson rouge, et depuis une semaine, j’ai élu domicile dans un drôle d’endroit, qui ne m’inspire aucune confiance ! Je regrette sincèrement l’animalerie d’où on m’a sorti. Pourtant, (My God !) je souffrais là-bas d’une trop grande promiscuité avec les autres : nager dans notre aquarium nous rendait spécialistes du slalom, tant il fallait constamment veiller à ne pas percuter un congénère.
On peut dire que j’ai tiré le gros lot, pour cette nouvelle affectation : j’ai gagné la grande solitude dans une boule en verre épais qui déforme ma perception de mon environnement, et dans laquelle je n’ai que le choix de tourner en rond autour d’une immonde fausse plante en plastique. Croyez-moi, tourner en rond, ça peut rendre fou à la longue ! Et si vous rajoutez à ce problème sphérique, le côté loupe du verre trop épais, j’ai la nausée en permanence ! Je regrette tant mon vaste aquarium, où je pouvais me payer la fantaisie de jouer aux quatre coins, tout en faisant des grandes longueurs haletantes. Dans mon bocal, point de coin, tout comme dans la pièce que j’occupe actuellement, à la différence qu’au lieu d’être ronde, celle-ci est ovale. On m’a installé sur un lourd bureau en bois, non loin de trois fenêtres encadrées de tissus flottant au bout de longues tiges de métal. Je crois qu’en langage humain, ça s’appelle drapeau, mais je ne saurais dire à quoi ça sert. Ceux-là ont des rayures rouges et blanches, et plein d’étoiles sur fond bleu, dans un coin. De l’autre côté du bureau, un salon avec canapés et fauteuils cossus. Sur le bureau, il y a moi, et un téléphone, et aussi un boitier avec un bouton rouge.
Je suis souvent seul dans cette pièce. Un homme s’occupe de moi chaque matin : il est raide comme un piquet, et m’emporte dans une petite salle au bout d’un couloir pour changer mon eau, avant de me ramener dans ma cellule ovale. Je ne crois pas que ce soit lui mon propriétaire, ce que j’aurai pourtant préféré de beaucoup. Pour mon plus grand malheur, , je pense que mon propriétaire est ce personnage qui s’assoit sur le fauteuil, devant le bureau. Il me fait littéralement peur. Quand il s’approche de mes parois de verre, il est tant déformé qu’il me terrorise. La crainte me fait alors me plaquer à l’opposé de ce masque effrayant et ça le fait rire … et il met son gros doigt dans mon eau pour faire des vagues …
Je préfère quand il se retourne vers le mur, entre deux drapeaux qu’il écarte pour regarder un écran géant où des gens s’agitent dans des histoires que je ne comprends pas. Ça a au moins l’avantage de faire diversion ! Quand quelqu’un frappe à la porte, il remet vite les drapeaux en place, hurle « Come in !!! », fait asseoir ses visiteurs en face de lui, et leur crie dessus. Eux partent ensuite tout penauds, en se jetant des regards en coin. Alors, il prend le téléphone et parle dedans : soit il rit à gorge déployée, soit il crie en frappant du poing sur le bureau. Puis il raccroche, appuie sur le bouton rouge et attend, en rapprochant de mon bocal son visage rougeaud surmonté d’un toupet jaunasse, style vieux foin périmé de l’année dernière. C’est alors que l’homme du matin, celui que j’aime bien, apporte un verre plein d’un liquide noirâtre qui fait des bulles. A force d’observer, puisqu’il l’actionne au moins dix fois par jour, j’ai compris que le bouton rouge servait à commander un verre de cette boisson pétillante. Quand l’homme-piquet ressort, l’autre retourne à son écran secret qui a l’air de beaucoup le captiver, voire de l’amuser.
Quelquefois, il sort de la pièce par une porte latérale qui doit donner sur ses appartements. Parfois, il oublie d’en fermer la porte, et j’ai déjà aperçu une femme blonde après laquelle il s’emporte très facilement et sans aucune retenue. Et elle ne réplique jamais, courbant l’échine et s’éclipsant pour fuir l’orage. Quand il ne regarde pas son écran mural, il joue avec un petit cran qu’il tient dans ses mains, et dont il tapote des touches. Ça fait un petit bruit comme TWITT TWITT TWITT !!! accompagné selon les circonstances de ricanements ou d’injures de sa part.
Les jours où il ne vient pas, je me sens tellement plus léger, plus détendu, beaucoup moins stressé. Je ne sais pas ce que je donnerais pour retourner d’où je viens, ou aller n’importe où ailleurs, loin de cet homme qui me fait peur avec ses yeux fous, ses cris et ses gesticulations désordonnées. Tout le monde semble craindre ses réactions mais ils filent tous droit ! Je ne sais pas qui est cet homme : je pense que c’est quelqu’un d’important aux yeux des autres, même s’ils ne semblent pas tous d’accord avec lui. On dirait un enfant-roi qui pique des colères quand ça ne va pas comme il veut ! Je n’ai qu’un seul véritable espoir maintenant : je croise les nageoires pour qu’il se lasse vite de moi, me fasse évacuer, et qu’enfin je puisse aller vivre mieux ailleurs, sans cette crainte qui me vrille en permanence les viscères. Vous le connaissez ? Tout ce que je sais, c’est qu’il a le même nom qu’un canard énervé que j’ai déjà vu plusieurs fois sur son écran, mais qui , lui, avait la faculté de me faire sourire. … Je vous en supplie : sortez-moi de là !!!


De Françoise V de France

Je suis en immersion totale, claire est mon eau.
La sienne est sombre, elle n’y plonge d’ailleurs que sa pointe.
Je la regarde, pour voir si elle a des yeux.
— J’en ai deux.
On me nomme : poisson rouge, ou carassin doré (ils pourraient se mettre d’accord quand même).
D’après eux, je serais … hi-hi-hi… un animal de compagnie.
— Et elle ?
… … …
Le bocal transparent où je barbote repose sur la partie haute d’un secrétaire pour ne pas encombrer l’écritoire. Faute d’angles et de perspectives, j’y tourne en rond.
Si je fais un bond, plouf ! … éclaboussure d’eau hors du cercle de verre.
Allez, un second, histoire de… J’entends aussitôt — ou plutôt je lis, le soupir chiffonné qui déconcentre le visage barbu de l’homme incliné qui s’épanche sur le feuillet étalé devant lui.
Eau et encre, évidemment… Si c’est par accident et qu’aucun pinceau ne maîtrise la situation, de l’abstrait pictural s’improvise, inélégant. Surtout qu’il s’agit d’une lettre chérie écrite à la plume : « Je voudrais que dans ces lettres tracées pour toi tu puisses trouver tout ce qu’il y a dans mes yeux, tout ce qu’il y a sur mes lèvres, tout ce qu’il y a dans mon cœur, tout ce qu’il y a dans ma présence quand je te dis… » et juste là, plouf…
Hum, petite marre qui fait penser à la chute d’une larme, ou deux, ou trois.
Le cher homme va-t-il recommencer sa romance… Pas sûr. Des larmes de chagrin ou de tendresse, après tout, c’est poétique… et la missive s’adresse encore à sa Juliette adorée.
Moi qui surplombe le tout, je capte bien des choses lors de mes rondes.
M’apparaît en contrebas cet autre pot, ridicule par la taille et d’un gabarit aplati, d’où dépasse, quand l’homme au front spacieux vaque ailleurs, la plume en question – celle par laquelle il communie avec l’absente bien trop présente… « (Il est deux heures du matin, j’ai interrompu mon travail pour t’écrire. Je vais le reprendre.) C’est que j’avais besoin de te parler, de t’écrire… »
Entre le monde de la plume et le mien, quel fossé ! Si je tourne en rond dans mon bocal sphérique, formant des bulles qui disparaissent au fur et à mesure de leur formation, elle, sous la houlette du maître des lieux, fait des va-et-vient d’un bord à l’autre du feuillet placé devant lui, assis. Gribouille de son bec des signes qui s’alignent, se relient à quelques-uns, remplissent la page.
Par elle, l’homme fait parler son propre sang impétueux, intarissable, éternel.
… … …
Glouglou… Glouglou… Je suis seul, on m’a isolé. Pourquoi ?
Assimilé à un animal domestique, ce serait donc pour sortir une autre vie d’un esseulement mal vécu ?
Ah-ah-ah, quelle farce !
C’est elle, bien sûr, qui lui tient le mieux compagnie. La main du poète la presse, veille à désaltérer son bec assoiffé. La plume est si bien aiguillonnée qu’elle glisse de bâbord à tribord, puis retour, et ainsi de suite, et parfois souligne, et parfois dessine… là où lui est accordée cette liberté.
Et sitôt qu’elle fait entendre un grincement de coque travaillée par l’assaut des vagues, la main enfiévrée la relie à cette eau vive – bien que noire – captive du petit bocal.
… … …
L’eau qui m’entoure, c’est de l’encre invisible. L’eau aurait pourtant une mémoire… parole de poisson !
Sauf que, immergé en elle, personne ne s’avise de ma présence, ni ne m’offre de changer de lieu, d’aller vers plus d’ombre ou davantage de lumière, de servir de lien entre deux âmes qui s’aimantent…
Et puis, dans ce cabinet de travail austère et sombre, je ne m’apparente à rien.
Peut-être suis-je là parce qu’un autre, parti en voyage, souhaitait préserver ma vie en me confiant à un ami tranquille. C’est tombé comme ça. Me voici pour quelque temps chez ce grand homme absorbé par l’écriture. Un arrangement provisoire. Peuh ! … cette main nourricière en vaut bien une autre, sans plus. Auprès de qui pourrais-je me vanter du privilège d’être nourri par sa dextérité, dut-elle, au bas des pages remplies ardemment, signer : Victor – ou Victor Hugo !

De Nicole de Belgique

Rouge-Baiser

Monsieur Léautaud était connu dans le village de Fontenay-aux-Roses
pour recueillir les animaux perdus.
Il eut jusqu’à trois cents chats et cent -cinquante chiens
et même …une guenon.
Je fus abandonné devant sa porte, dans mon bocal.
Il découvrit son premier poisson rouge.
Il me baptisa “Rouge Baiser”. Une place toute trouvée sur son bureau.
Au début, je craignais les chats, venus m’admirer croyais-je.
Ils rêvaient plutôt de moi en bouchée croque-au-sel!
Paul Léautaud veillait au grain, si bien que pour finir ils m’adoptèrent.
Commença alors ma vie de secrétariat auprès du Maître que je nommais Paul.
Chaque jour, il écrit son journal, consigne ses pensées, les noms de ses nouveaux chats et son histoire d’amour ou plutôt de fesses avec Mary.
Lorsque leurs voluptés se font pressantes, un demi-tour de bocal le nez sur le journal du jour, je lis les gros titres.
Après la grande guerre, la grippe espagnole, la révolution russe, les années folles, les scandales financiers de l’entre-deux-guerres, l’après-guerre, Paul en fait ses choux gras.
Pas de politique ici, de l’ironie, des critiques acerbes.
Et toujours Mary.
Parfois quand il hésite un courant de pensée passe entre nous, il se remet à écrire.
Une entente silencieuse, l’original au chapeau, dépenaillé, s’éclairant à la bougie, trempant sa plume dans le vitriol et le poisson rouge lambda nourri, logé d’eau fraîche et surtout aimé…
Ne vous y trompez pas ma missive est une déclaration d’amour à Monsieur Paul qui nous a quitté en 1956 à 84 ans.
Pour ma part, adopté par Mary, je supervise le bon déroulement de la publication de son journal de 6000 pages !


  Je vous attends pour la prochaine proposition d’écriture…

Alors, à vos plumes!  

Créativement vôtre,


Laurence Smits, La Plume de Laurence 




 

Laurence Smits

Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

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