Vos textes de la proposition d’écriture N° 73 étaient émouvants.
C’est émouvant de faire revivre des métiers sous sa plume, non?

Entre un sabotier, un mineur, un raccomodeur, un pelleteur de nuages, un écrivain public et un allumeur de réverbère: vous avez le choix.  

Voici vos textes. Je vous souhaite une belle lecture.  


De Lucette de France

Je suis en vacance en pleine campagne, je suis sur le point de changer de vie, changer d’espace, changer de tout. J’étouffe littéralement dans ma vie actuelle.

Ça fait 13 ans que nous sommes ensemble et un dimanche matin, je la trouve chafouine, je l’interroge, elle m’annonce tout « de go » qu’elle est enceinte. Au fond de moi je pense «enfin un miracle » ! L’heure est arrivée, quelle va être sa décision ? Elle s’adresse d’abord à moi pour savoir ce que j’en pense, je lui dis que c’est merveilleux, elle me regarde droit dans les yeux, m’interdit tout de suite de rêver, car cet enfant elle n’en veut pas, elle n’en a jamais voulu et elle ne changera pas d’idée. D’ailleurs, elle a déjà fait le nécessaire pour une interruption de grossesse. Sans avoir été consulté, elle sacrifie cet enfant, car c’est sa profession, et sa ligne d’abord…Et surtout pas de vague avec un enfant qui va devenir grand, avec tous les soucis que ça engendre, elle ne veut pas en démordre, c’est non !!! Elle n’a pas voulu que je l’accompagne, seule, elle est entrée dans cet hôpital pour être libérée comme elle dit…
Ce soir-là, j’ai beaucoup pleuré, dès lors, un non-retour a été franchi à cet instant même.
18 mois sont passés, mon couple va droit dans le mur, je vis avec « une femme, ma femme » que je ne connais plus, elle est froide, distante, sort de plus en plus avec ses amies, et rentre à l’heure qu’elle a décidé. Je suis parti seul pour réfléchir et prendre une décision radicale.
Je me trouve dans un petit troquet de campagne au fin fond de la Lozère (pour une quinzaine de jours) devant un café crème et des viennoiseries. Je discute avec le patron qui cherche à savoir ce que je fais dans un endroit aussi reculé, je lui dis que je réfléchis. Chaque matin je suis là, on discute de plus en plus, un climat de confiance s’installe. Il me parle de sa vie austère l’hiver, mais que pour rien au monde il n’envisage de changer. Il est heureux avec sa femme qui travaille comme caissière au supermarché de « la grande ville ». Lui va à la pêche, à la chasse, ramasse des châtaignes, des champignons., et tous les légumes qu’ils mangent viennent de son jardin. Avec leurs ados devenus internes, ils ont une vie simple mais « ô » combien enrichissante. Je lui demande comment on arrive à avoir une maison aussi accueillante, il me répond avec une lueur de fierté dans les yeux que c’était une ruine, et qu’il l’a remontée pierre à pierre « tout seul ». Ma sueur coule dans chaque coin de cette maison, ma femme relevait les manches ses jours de repos, et aujourd’hui ayant besoin de peu, on se laisse vivre sans chichis, sans luxe, juste la tranquillité, la sérénité. L’hiver devant le feu de cheminée, l’été sous les grands arbres centenaires, que demander de plus, c’est ça le bonheur…
Mes vacances se terminent bientôt, j’ai trouvé ma réponse, je reste ici.
Avec le patron « Bob » qui est le diminutif de Robert, un lien s’est tissé, je lui raconte ma vie. Il me dit « tu es banquier, tu as une voiture magnifique, des costumes de marques, une barbe bien taillée, une maison avec une piscine et tu « t’emmerdes… », je ne comprends pas. Je lui réponds que ces 15 jours passés à ses côtés, m’ont fait comprendre ce qu’est la vraie vie…
Au fil de mes discussions je lui dis que je ne peux plus retourner chez ce qui n’est plus ma vie, et de fil en aiguille, me voyant ferme et décidé, il me dit qu’un artisan cherche un apprenti pour lui céder sa petite entreprise par la suite.
Il me présente, quand j’entre dans l’atelier une odeur de bois me saisit. Je vois des objets hétéroclites partout, des tire-bouchons, des pantins sculptés, des saladiers en olivier, et surtout ce qui me va droit au cœur, ce sont des sabots, oui des sabots. Je croyais que ça n’existait plus, je suis ébahi. Je vais devenir sabotier, un métier oublié pense -t-on, mais que nenni les sabots, comme beaucoup de métiers anciens, reviennent doucement sur les marchés locaux. Devenu patron, j’en expédie aussi en Europe…
Je suis devenu l’arpète pendant près de deux ans, je me suis mis à aimer ce métier au-delà de mes espérances. Avec mon patron, je vais chercher le bois dans la forêt, il m’apprend tout, le sens du bois, son odeur, leurs noms, comment on s’y prend. Je creuse, je râpe, je lime, je me coupe, c’est le métier qui rentre. Pensez donc, je n’avais jamais touché à un clou.
Mes amis se demandent si je ne suis pas devenu fou de vivre dans « un trou » comme ils disent. Et bien » NON » les amis si vous ne comprenez pas, restez dans votre vie, moi j’ai choisi la mienne, et rien ne me fera renoncer. C’est sûr qu’à la fin du mois, les comptes sont vite faits, mais la qualité de ma vie vaut tout l’or du monde.
L’été est arrivé avec les vacanciers qui visitent ce village atypique, élu « plus beau village de France » en 2018. Je m’enrichis au contact de tous ces gens venus de partout, je vends mes objets, on me demande quel bois j’ai utilisé, comment j’ai réussi à faire ceci ou cela, bref, je suis le plus heureux des hommes.
J’ai repris ma liberté, et j’attends patiemment la femme qui voudra partager ma vie et me faire devenir « papa » dans mon paradis à moi, rien qu’à moi…


De Roxane de France


Un matin d’automne au Café du Nord

C’était la première fois que je revenais au Café du Nord depuis deux semaines. Cloué au fond de mon lit, une vilaine toux m’avait empêché de me rendre à mon rendez-vous matinal quotidien.
J’aime ce bar chaleureux où je déguste le petit noir de 7h qui va me donner de l’énergie pour la journée. Ici c’est lumineux, aéré et « respirable ». Loin de l’atmosphère étouffante du fond de la mine.
Ce matin-là, le lieu était occupé par les clients habituels, toujours les mêmes sauf un, ou plutôt une. Assez rare pour que je le remarque. Elle était sagement assise sur le banc en skaï, attendant sa commande. Albert, le garçon de café, traversa la salle d’un pas alerte et posa délicatement le petit rhum sur la table en bois en murmurant un « S’il vous plaît Madame ». Une délicatesse que je ne lui connaissais pas. Habituellement, il marquait cette arrivée sur le comptoir d’un claquement sec, puis trois doigts masculins soulevaient le petit verre et vidaient son contenu d’un trait. Circulez, y’a rien à voir !
Elle, elle a tourné sa tête vers moi, les yeux perdus dans le vague, avant de tremper ses lèvres jasmin dans le liquide ambré, puis elle a plissé les paupières, en chuchotant comme un secret « Ça brûle ». J’ai attendu avec impatience un nouveau regard, mais sa main avait disparu au fond d’un sac qu’elle fouillait fébrilement. Son visage était baigné de perles vagabondes et limpides.
Elle portait maintenant toute son attention sur un petit paquet rose et blanc dont elle extrayait un à un des mouchoirs veloutés qu’elle froissait après avoir tamponné les deux émeraudes qui illuminaient son visage de madone florentine. J’en conçus un sentiment encore ignoré de moi. J’étais jaloux de ce paquet dont les carrés soyeux frôlaient amoureusement sa peau ; en même temps j’étais touché par une sorte d’abnégation que je devinais en lui. Il se donnait à elle corps et âme, s’étiolant au fil de ses sollicitations jusqu’à bientôt se vider de sa substance. Elle lui fit grâce de ses dernières ressources et reprit une prudente gorgée de liqueur, puis elle réprima vaillamment un sanglot obstiné, plaça quelques pièces dans la soucoupe prévue à cet effet et s’évanouit dans le brouillard matinal.
Le serveur débarrassa la table et passa avec application un grand coup de torchon, comme si cela pouvait effacer sa présence à tout jamais gravée dans ma mémoire.
Quant à moi, ce serait la routine de chaque jour, le charbon qui scintille sous la lueur de ma lampe frontale, le casque vissé sur ma tête et mes yeux qui cherchent et cherchent encore. Puis l’écho qui renvoie à l’infini sur les murs de la mine les syllabes martelées mécaniquement.
Sauf que depuis ce matin tout a changé. Je garde caché au fond de moi l’espoir qu’un jour Elle reviendra.


De Françoise de France


On me trouve chaque matin, pas plus tard qu’un quart d’heure après l’ouverture, au comptoir du bar-brasserie « Au Coq Ricot ». (Ricot, c’est le nom du patron.) « Salut la compagnie ! », je dis, même s’il n’y a personne ― car, allez savoir ce qui se cache dans l’ombre, au fond, là où le ménage est encore à faire… Faut vexer personne, hein, surtout dans les affaires.
« Un classique ? », carillonne le garçon qui connaît la chanson. Et je fais oui.
Il va à sa machine qui me coule un jus noir et me le met sous le nez, nature, comme j’aime.
Il dit : ― Y a quelqu’un qu’a demandé après toi, Pat. » (Hé ! quoi d’étonnant, les bonnes idées, ça circule vite.) « Y veut quoi ? ― C’est une dame, Pat. ― Oh-oh-oh… ― T’emballe pas !
― Ben ça, ce sera mon affaire, l’ami », que je lui retourne en rigolant.
Le lundi, les gens n’ont le temps de rien. Mardi, ça se décoince. On est mardi.
Un type entre, me regarde. « C’est vous le Pat ?, qu’il demande à la place du bonjour.
― Pas le patron, mais Pat’ le Patrick, oui, pour vous servir. »
Il me zieute en diagonale… « Et tu sers à quoi ?, qu’il se permet. ― Enchanté ! » je fais, avec du soleil plein ma figure (celui du dedans, hein, parce qu’il commence à pleuvoir dans la rue). Je lui débite mon discours : « Je peux servir à tout, ou à peu près… ». (Bon, des fois, ça passe mal de dire ça, on s’imagine que je suis un truand. Eh bien, soyez confiants : pas du tout, du tout, du tout.)
« Tu pourrais préciser ?, qu’il demande encore. ― Si je sais la nature du besoin, je peux toujours. ― C’est quoi ton job ? ― Raccommodeur. ― Tu rempailles ? ― Non, je raccommode. ― Tu raccordes ? ― Non, je raccommode. ― Rabatteur, en somme ! ― Non, je raccommode. ― Tu raccommodes quoi ? ― C’ qu’ en a besoin. ― Du genre ? ― Suis pas raciste ; si je peux, je fais. »
Il me rigole au nez, en quête d’auditoire à sa cause, je le vois au tourniquet de sa trogne. Et le voilà qui bavasse : « Y s’prend pour Emmaüs, l’autre… Quel guignol tu fais… Et ça paie ton fourbi ?
― Je suis d’un naturel très accommodant, » que je réponds du tac au tac.
Aucun bravo dans la salle quasi vide. Voilà qui lui cloue le bec. Qu’il a sec. Une grand soif lui est venue d’un coup ; il réclame une pinte de blonde au garçon dont il se rapproche ostensiblement, son clapoir crachotant dans l’écoutille complaisante. Hé-hé, ça discute à mon sujet. Délicieux.
J’imagine. Lui – C’est qui ce minus qui joue au grand ? ― Monsieur Patrick Faber. ― Fait quoi dans la vie ? ― Exactement ce qu’il vous a dit. » Retour à la case départ. Tibère se régale (c’est le garçon de café). Derrière ce surnom, faut entendre : le « petit Bernard », 1 m 61, 55 kg, mais vif et bon camarade. Nous deux, on a à peu près le même âge (quarante-cinq) et même gabarit. Pas le même accoutrement, cependant. Je suis à mi-chemin entre l’employé de bureau en chemise polyester/coton manches longues (je la porte ample et longue, plutôt chanvre/coton, plus un foulard autour du cou) et l’ouvrier qui a besoin de se sentir au large dans son falzar pas trop salissant. Plus un chapeau de toile, noir. Délavé. Le raccommodage, c’est salissant. Ça peut en tout cas. Des fois, je me recommande à moi-même la tenue de camouflage. « De toute façon, avec ta bonne bouille, tu donnes confiance », me soutient Tibère.
Possible. Ma tronche serait mon diplôme, une sorte de passe-partout. Un type comme Gérard Lanvin ou Lino Ventura… tu te méfies. Mais avec la grâce d’un Gérard Philipe…
« Et la dame au fait, elle doit se pointer à un moment précis ?, je demande à Tibère.
― T’as plus confiance en ta bonne étoile ?», qu’il me lance, en m’apportant le second café.
Il a raison. Ce qui doit arriver arrive. Ce qui nous est épargné se débine ailleurs.
En attendant, l’effet dopant de la caféine sur l’horlogerie de ma petite boutique intérieure, j’écoute les vocalises de la porte vitrée qui signale chaque passage (ça augmente d’un coup)… entrée-sortie… flux-reflux… boîte à musique… bord de mer.
Ho-ho, faudrait pas que je m’endorme ! …


De Nicole de Belgique


Les métiers de Gaël


Au Bar du Port du Guilvinec, j’aime écouter Gaël Kervadec parler des deux métiers qu’il exerce pendant de longues périodes.
Ce jeune homme de vingt-huit ans, un géant roux barbu au doux regard gris-vert vit dans une famille de marins-pêcheurs de père en fils.
Il voulait échapper à ce métier “avaleur d’hommes”.
Sa mère, veuve noire, attend encore au port tous les soirs au crépuscule son mari disparu en mer depuis quinze ans.
Gaël, ses études de cartographe du ciel en poche, a deux métiers harmonisés.
Le premier “pelleteur de nuages”, du rêve à la réalité.
De jour, il transporte les nuages annonciateurs de pluie des pays tempérés vers les régions où jamais il ne pleut.
Ainsi, cela permet aux céréales de pousser, de remplir les puits et les rivières de l’eau de la vie. Son travail bénéficie d’une aura et lorsqu’il descend de son échelle de soie, sa pelle accrocheuse à la main, les villageois l’accueillent par une fête de bienvenue.
Il mange, boit, rie, danse, chante, loin de la mer, il prend ses marques dans une terre aride
et néanmoins nourricière, donneuse de vie.
Son autre métier, il l’exerce la nuit avec une même passion.
Avec son échelle de soie, il remonte dans le ciel en quête des étoiles.
Il est alors “décrocheur de poussières d’étoiles”.
Brillantes de mille feux, il les saupoudre au-dessus des maisons, sur le lit des enfants.
Les enfants se mettent à rêver, sortent de leurs peurs scolaires, familiales parfois.
Ils deviennent alors magiciens, fées, chevaliers, poètes, aventuriers, cosmonautes, héros, héroïne de BD, de mangas.
Tout un monde d’histoires s’offre à eux.
Au petit matin, Gaël fourbu redescend et s’endort au pied de son arbre.
Heureux…


De Catherine de France


La passeuse de mots (maux)

Comme un automate, Rachel traversa la rue et pénétra dans le café, juste en face de l’immeuble d’Alphonse. Pourtant, ce n’était pas dans ses habitudes de fréquenter les cafés, mais là, elle avait besoin d’un petit remontant, un alcool fort, pour retrouver ses esprits et faire le tri dans toutes ses émotions. Qu’allait-elle faire de tout ça ?
Elle adorait son nouveau métier, celui pour lequel elle avait laissé sa place de DRH dans cette entreprise où elle ne pouvait pas s’épanouir. Maintenant qu’elle était écrivain public, elle était heureuse. Depuis deux années, elle rencontrait des gens touchants, surprenants parfois, émouvants pour certains, passionnants pour d’autres. Elle partageait leurs soucis en les aidant à rédiger des courriers pour faire valoir leurs droits, ou alors, elle était oreille attentive et bienveillante pour écrire la biographie de l’un ou les récits souvenirs d’un autre. Chaque rencontre était une nouvelle aventure humaine et épistolaire. Ça allait de l’étudiant qui faisait corriger son mémoire truffé de fautes ou de maladresses d’écriture, à la mère de famille empêtrée dans les démarches administratives ou au grand-père qui avait besoin de laisser trace de son histoire pour sa famille, toute vie ayant toujours de l’intérêt pour quelqu’un. Elle adorait la variété des projets auxquels on lui demandait de collaborer. Elle se sentait investie d’une réelle mission dans le partage avec ceux qui la sollicitaient.
Alphonse faisait partie de ces gens qui l’avaient beaucoup touchée lors de leur première rencontre. À soixante-dix ans, il l’avait sollicitée pour écrire ses mémoires. Pourtant, il n’avait plus de famille à qui les transmettre, mais il disait avoir des choses importantes à dire, et comme il venait d’apprendre qu’il lui restait peu de temps à vivre, il était dans l’urgence de réaliser son besoin d’écrire sa vie.
Cet homme était la gentillesse même, quelqu’un qu’on avait envie d’aider à aller au bout de son ultime rêve. Rachel avait déjà fait cinq visites à son domicile et l’avait longuement écouté exprimer sa demande. Il voulait juste mettre sa vie en mots, pour la ranger dans un livre, un livre rien que pour lui, et qu’il voulait emporter avec lui. Comment ne pas être émue de cette démarche ?
A chaque séance, Alphonse racontait, et elle prenait des notes qu’elle rédigeait ultérieurement pour lui relire la semaine suivante et avoir son agrément avant de passer à la suite. De l’enfance rude dans les corons du Nord, à l’adolescence non moins rude mais turbulente, Alphonse avait eu la chance d’être dans une famille aimante qui lui avait permis de s’échapper de cet univers étouffant et sclérosant. C’est ainsi qu’il était parti travailler dans des fermes en Picardie, avant de s’engager sur des cargos qui lui avaient fait traverser les océans. De cette vie nomade, il avait apprécié le sentiment de liberté et le goût de l’ailleurs. Mais il avait détesté la promiscuité et les rixes entre marins. Après plusieurs voyages, il avait retrouvé l’envie de la terre ferme et avait connu l’usine textile, où il avait rencontré sa Jeannette, l’amour de sa vie, avec qui il eut un fils, Antoine, l’autre amour de sa vie. Tous les trois, ils ont mené une petite vie heureuse et tranquille. Antoine grandit et devint l’adolescent turbulent que fut son père, mais l’amour familial vint à bout de toutes les turpitudes.
La séance de la semaine passée avait relaté un gros drame familial. Alphonse avait raconté, les larmes aux yeux, son emprisonnement pour meurtre. Déjà, cette annonce avait assez chahuté Rachel qui ne savait comment réagir. Elle s’était ressaisie, s’interdisant tout jugement. Elle n’était qu’une simple rédactrice de la pensée d’autrui et devait rester dans ce rôle. Alphonse, donc, avait tué un homme en le renversant avec sa voiture, sous l’emprise de l’alcool, et avait aggravé son cas par un délit de fuite. Il avait écopé d’une peine de huit ans de prison, mais sa punition suprême fut le décès de Jeannette pendant sa détention. Elle ne s’était pas remise du procès et sa santé avait décliné à la vitesse de son désespoir.
Mais aujourd’hui, Alphonse, ce meurtrier au visage si doux, avait enfin révélé le but de ce livre qu’il se destinait à lui seul : se rendre justice à titre posthume. Rachel avala une gorgée de cognac, les yeux humides. De multiples pensées se heurtaient dans sa tête. Elle en avait entendu des dizaines d’histoires de vie, toutes aussi captivantes les unes que les autres, et elle avait beaucoup appris à travers elles, sur les hommes et sur le monde … Mais, cette fois-ci, cette histoire la bouleversait. Comment rester neutre face à l’abnégation de cet homme qui avait renoncé à son honneur, à son bonheur et à sa vie d’homme libre, en endossant la culpabilité d’Antoine, son fils tant aimé ? Antoine, ce fils jeune adulte d’alors, qui avait causé l’accident. Comment rester de marbre face à cet homme qui s’autorisait à parler, maintenant qu’Antoine ne risquait plus rien puisqu’il avait perdu la vie dans un stupide accident d’avion deux ans auparavant ?
Alphonse s’était donné le droit de dire la vérité pour se réhabiliter à ses propres yeux, mais surtout à ceux de Jeannette, et pour Rachel, cette preuve d’amour était très émouvante. Son travail avec Alphonse était presque terminé, mais elle savait que jamais elle ne pourrait oublier cet homme, si grand dans son amour pour les siens. Il allait partir pour son ultime voyage avec son livre. Personne ne saurait jamais rien, sauf elle, mise dans le secret, mais aussi gardienne de ce secret.
Que de magnifiques rencontres son métier allait-il encore lui réserver ? Saurait-elle émotionnellement toujours être à la hauteur ? En tous cas, elle savait qu’elle ne s’était pas trompée de voie, aussi éprouvant que cela pouvait être parfois.


De Laurence de France


Pierre, accoudé au comptoir du bistrot du village, un pilier de bar comme on pourrait le surnommer, vu qu’il y passait la moitié de ses journées, déblatère une fois de plus sur le passé, comment c’était avant, comment les gens étaient plus heureux.

« Tu te rends compte Fernand, avec tous leurs trucs d’internet, les jeunes, ils appuient sur une touche et ils ont accès à tout. Ils font plus rien de leurs dix doigts ! Savent plus rien faire. C’est pitoyable.
Moi, mes petits-enfants, savent plus tenir une conversation avec moi. « T’es trop vieux, Pépé, qu’ils me disent, tu comprends rien, c’est pas la peine qu’on te montre ! ». Alors, moi, je prends le taureau par les cornes et je leur raconte le métier de mon grand-père, celui-là qu’était allumeur de réverbères.
Tu sais quoi, Fernand, ils savent même pas ce que c’est qu’un réverbère. Ils disent, ben, c’est une lumière dans la rue, quoi. Il fallait quelqu’un pour allumer ça ? Ben ouaih, ça s’allume pas par magie ! Ils croient quoi ces morpions ! Je suis sûr qu’ils se posent même pas la question de comment ça s’allume ! Ils s’en foutent, du moment qu’ils y voient clair ! »
« Eh, Fiston », dit Pierre en s’adressant au barman, « refile-nous deux autres bibines, c’est ma tournée ! ».
« Mon grand-père à moi, il était falotier, autrement dit, il allumait les réverbères à Bordeaux. Il faisait que ça, monter sur son échelle, descendre, allumer le soir et éteindre le matin. C’était fatigant, mais son métier était essentiel. Grâce à lui, on voyait enfin clair dans les rues, même en cas de mauvais temps ! Et pis, même si le temps était pourri, il allait au boulot quand même ! Y avait pas de fainéant à ce temps-là !
C’était quand même drôle : le grand-père Justinien commençait sa journée par éteindre la lumière. A six heures pétantes ; malheur à lui s’il arrivait pas à l’heure, qu’il disait tout le temps quand j’étais môme. Y pouvait pas allumer ou éteindre comme il voulait l’aïeul : c’est la Préfecture qui fixait les horaires.
Faisait pas qu’allumer ou éteindre. Il était aussi en charge de nettoyer les réverbères, les plaques, les porte-mèches. Après, il avait fini le boulot. Ça rigolait pas en ce temps-là ! Va leur faire faire ça aux marmots de maintenant, je te dis, quelle jeunesse avec leur téléphone accroché dans leur main tout le temps !
Crois pas qu’il se tournait les pouces dans la journée : tu sais ce qu’il faisait le vieux ? il fabriquait des chaussons pour nous et les voisins, histoire de se faire un peu de sous. Il gagnait pas beaucoup. L’hiver, c’était pénible, c’était pas les hivers de maintenant. Ça caillait à l’époque. Il disait qu’il avait tout le temps les doigts engourdis, car il pouvait pas mettre de gants pour le protéger contre les morsures du froid ! Pauvre pépé, il en a bavé tout de même !
Attends Fernand, j’ai pas fini : il travaillait même les dimanches. Les vacances, tu sais aussi bien que moi que ça n’existait pas à cette époque. Le pépé, il a fait une dépression comme on dit quand les réverbères sont passés au gaz ; il avait 50 ans à l’époque. C’était plus la même chose. Il portait un uniforme. Il aimait bien ça !
Puis, peu à peu, y a eu de moins en moins de réverbères ; ils y ont mis le gaz, ces cons ! Mon pépé a perdu son boulot. Obligé de travailler en usine. Il continuait de fabriquer des chaussons, mais à la chaîne. Il bougeait plus comme avant, se sentait plus du tout utile. Puis, son métier a fini par tomber dans l’oubli. Ça l’a miné, ça. Je m’en souviens bien, il était toujours triste quand j’étais gamin, il parlait plus ! Y a pas que du bon dans la modernité, hein, Fernand, c’est-y- pas vrai ? ».

Sa dernière bibine avalée, Pierre sort en titubant, nostalgique des temps anciens, maugréant contre le monde des ordinateurs, qu’il refusait tout bonnement. « Je mourrai sans avoir touché ce putain d’engin, juré, craché ! » répétait-il à la cantonade.


   Chacune des autrices a écrit sur un métier différent! 

Au plaisir donc de lire vos histoires avec la proposition d’écriture N° 74 que je publierai le 10 octobre.


Créativement vôtre,

Laurence Smits, La Plume de Laurence  
 

Laurence Smits

Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

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