Vous avez peut-être entendu parler de l’OuLiPo à l’occasion de la remise du prix Goncourt à Hervé Le Tellier pour son roman “L’Anomalie”?. En 2020, l’Oulipo a fêté son soixantenaire d’existence.

L’Ouvroir de Littérature Potentielle, plus généralement désignée sous l’acronyme OuLiPo (ou Oulipo) est un mouvement littéraire créé au XXe siècle. Il a pour but de découvrir de nouvelles potentialités du langage et de moderniser l’expression et de susciter la création à travers des jeux et des contraintes d’écriture.

Dans ce groupe, la langue française se trouve étroitement liée aux mathématiques. Le groupe Oulipo est célèbre pour ses défis mathématiques imposés à la langue, obligeant à des astuces créatives des plus pertinentes et audacieuses.

Qu’est-ce que l’OuLiPo?

Voici la définition que Marcel Bénabou et Jacques Roubaud donnent de ce groupe littéraire:

OULIPO ? Qu’est ceci ? Qu’est cela ? Qu’est-ce que OU ? Qu’est-ce que LI ? Qu’est-ce que PO ?
OU c’est OUVROIR, un atelier. Pour fabriquer quoi ? De la LI.
LI c’est la littérature, ce qu’on lit et ce qu’on rature. Quelle sorte de LI ? La LIPO.
PO signifie potentiel. De la littérature en quantité illimitée, potentiellement productible jusqu’à la fin des temps, en quantités énormes, infinies pour toutes fins pratiques.
QUI ? Autrement dit qui est responsable de cette entreprise insensée ? Raymond Queneau, dit RQ, un des pères fondateurs, et François Le Lionnais, dit FLL, co-père et compère fondateur, et premier président du groupe, son Fraisident-Pondateur.
Que font les OULIPIENS, les membres de l’OULIPO (Calvino, Perec, Marcel Duchamp, et autres, mathématiciens et littérateurs, littérateurs-mathématiciens, et mathématiciens-littérateurs) ? Ils travaillent.
Certes, mais à QUOI ? A faire avancer la LIPO.
Certes, mais COMMENT ?
En inventant des contraintes. Des contraintes nouvelles et anciennes, difficiles et moins diiffficiles et trop diiffiiciiiles. La Littérature Oulipienne est une LITTERATURE SOUS CONTRAINTES.
Et un AUTEUR oulipien, c’est quoi ? C’est « un rat qui construit lui-même le labyrinthe dont il se propose de sortir ».


Un labyrinthe de quoi ? De mots, de sons, de phrases, de paragraphes, de chapitres, de livres, de bibliothèques, de prose, de poésie, et tout ça…
Comment en savoir plus ? En lisant.


En lisant quoi ?

L’OuLiPo


D’abord quelques ouvrages de base, comme ceux-ci, qui donnent une vue d’ensemble de la production oulipienne, théorique et pratique, jusqu’en 1981 

  • OULIPOLa Littérature Potentielle, ed. Gallimard, 1973 (2ème édition, Folio, 1988),
  • OULIPOAtlas de Littérature Potentielle, ed. Gallimard, 1981 (2ème édition, Folio, 1988).

Et quoi encore ? Quelques ouvrages plus récents présentant une grande quantité de contraintes nouvelles, accompagnées de textes les illustrant :

  • OULIPOLa bibliothèque Oulipienne, volumes 1, 2, 3, éd. Seghers, 1990.
    OULIPOLa bibliothèque Oulipienne, volumes 4, 5, 6, 7, 8, éd Castor Astral 

Et quoi encore ? 
Anthologie de l’Oulipo, Poésie-Gallimard, 2009

Historique de l’Oulipo

C’est  à l’automne 1960 que s’est constitué un petit groupe d’amoureux des lettres qui s’est d’abord appelé Séminaire de Littérature Expérimentale (en abrégé Sélitex), avant de se doter du nom d’Ouvroir de Littérature Potentielle (en abrégé Oulipo).
L’occasion de cette naissance ? Une décade en septembre 1960 au château de Cerisy-la-Salle, intitulée Une nouvelle défense et illustration de la langue française et consacrée à l’œuvre de Raymond Queneau.

Raymond Queneau

Le contexte historique ? Un moment marqué par la remise en question, en littérature, d’une double série d’illusions : celles du surréalisme et celles de l’engagement de type sartrien. Le projet oulipien consacre la rupture avec ces illusions.

La charte en a été d’emblée fixée ainsi par Raymond Queneau : « Nous appelons littérature potentielle la recherche de formes, de structures nouvelles et qui pourront être utilisées par les écrivains de la façon qui leur plaira ».


Sous la houlette de ses deux fondateurs, Raymond Queneau et son complice intellectuel François Le Lionnais, le groupe réunit une série de  personnages aussi marginaux qu’inventifs : Noël Arnaud, Jacques Bens, Claude Berge, André Blavier, Paul Braffort, Jacques Duchateau, Latis, Jean Lescure, Jean Queval, Albert-Marie Schmidt, auxquels viendont bientôt s’ajouter Stanley Chapman, Ross Chambers (1961) et Marcel Duchamp (1962).

François Le Lionnais

Amis, admirateurs ou commentateurs de Queneau, ils ont pour particularité d’être soit, comme Le Lionnais, Berge ou Braffort, des mathématiciens fortement attirés par la littérature, soit, comme Queneau lui-même, des écrivains souhaitant  accentuer les liens de la littérature avec les mathématiques.

Grâce à l’ardeur et à l’assiduité des uns et des autres, qui se retrouvent une fois par mois et travaillent dans la bonne humeur et dans une grande discrétion (car l’Oulipo, rapidement rattaché au Collège de Pataphysique, s’est voulu d’abord société secrète), le groupe délimite son domaine d’activité et définit ses principes.

Le domaine d’activités de l’Oulipo


 Le groupe de l’Oulipo refuse d’emblée de se donner l’étiquette de mouvement littéraire. Rien à voir, donc, avec ces soi-disant avant-gardes qui périodiquement viennent imposer leurs dogmes en prétendant faire table rase du passé.

Raymond Queneau avait quelques raisons personnelles de se défier de ce genre de mouvement, qui vire assez rapidement à la secte avant de sombrer dans la brouille ou dans la magouille. 

De fait, trois traits au moins apparentent Oulipiens et Bourbakistes :

  • le caractère collectif de leur travail
  • la volonté d’embrasser  dans sa totalité un champ donné (mathématique pour Bourbaki, littéraire pour l’Oulipo)
  • l’utilisation d’un outil stratégique privilégié (pour Bourbaki, la méthode axiomatique ; pour l’Oulipo, la contrainte).

Le projet de l’ouvroir va consister en une tentative d’exploration méthodique, systématique, des potentialités de la littérature, ou plus généralement de la langue. 

Pour mener a bien cette exploration, l’Oulipo s’assigne deux types de tâches :

  1. inventer des structures, des formes ou des contraintes nouvelles, susceptibles de permettre la production d’œuvres originales
  2.  travailler sur des œuvres littéraires passées pour y retrouver les traces, parfois évidentes, parfois plus difficiles à déceler, de l’utilisation de structures, formes, ou  contraintes.

Au coeur de la démarche oulipienne s’est donc très tôt installée la notion de contrainte et le paradoxe dont elle est porteuse :  loin de bloquer l’imagination, ses exigences arbitraires l’éveillent, la stimulent, lui permettant d’ignorer toutes les autres contraintes qui, ne relevant pas du langage, échappent plus aisément au contrôle.

C’est dans la fidélité à ces principes simples que les pères-fondateurs de l’Oulipo ont patiemment et artisanalement œuvré. Ils ont construit le socle sur lequel repose encore tout l’édifice, et auquel il doit en partie sa popularité et sa remarquable longévité.

 Il s’agit de personnalités fort diverses (hommes ou femmes, jeunes ou moins jeunes, français ou étrangers, écrivains ou mathématiciens, connues ou inconnues), mais unies par quelques traits communs : l’intérêt pour l’écriture sous contrainte, le goût du partage et de la convivialité, une certaine forme d’humour.

Grâce à l’intégration de nouveaux membres, le groupe, sorti désormais de son extrême discrétion initiale, a pu avancer dans la réalisation d’une partie au moins de son ambitieux programme, tant en matière de création que d’érudition.

Des pistes multiples ont été empruntées, de nouveaux chantiers ont été ouverts, comme en font foi les multiples publications collectives du groupe chez divers éditeurs (Gallimard, Larousse, le Seuil, le Castor Astral, les Mille et une nuits) ainsi que les nombreux fascicules de la Bibliothèque oulipienne (plus de 220 à ce jour), où les oulipiens, individuellement ou collectivement, présentent leurs nouvelles réalisations.

Comment écrire avec l’Oulipo?

Ecrire avec l’Oulipo signifie écrire avec une contrainte. Il en existe énormément. Je vous propose quelques possibilités. Vous en trouverez de plus nombreuses dans mon guide gratuit “111 Jeux d’écriture” accessible gratuitement sur ce blog.

L’abécédaire consiste à écrire un texte dont les initiales des mots successifs se succèdent par ordre alphabétique:

« À brader : cinq danseuses efroufrou (grassouillettes), huit ingénues (joueuses) kleptomanes lmatin, neuf (onze peut-être) quadragénaires rabougries, six travailleuses, une valeureuse Walkyrie, x yuppies (zélées). »  A bas Carmen“, Hervé Le Tellier.

L‘anaérobie vous permet d’écrire en privant le texte, phonétiquement, de la lettre R. L’opération inverse se nomme l’aération:

Cette rosse amorale a fait crouler le parterre” devient en anaérobie :”cet os à moelle a fait couler le pâté“.

Chicago est une forme de poème de quatre vers qui forment une devinette et dont la solution est une homophonie:

« Pâtes au saumon/ coquillettes au thon/spaghettis anguille/tagliatelle espadon”. (Solution : nouille orque (New York).)

« nul boulgour/ néant couscous/ zéro patate/ nada polenta
(Solution : pas riz (Paris) »
.)

Le lipogramme est une figure de style qui consiste à produire un texte d’où sont exclues certaines lettres de l’alphabet. Comme le roman de Georges Pérec, “La Disparition(1969) qui ne comporte jamais une seule fois la lettre E.

Voici un extrait:

« Anton Voyl n’arrivait pas à dormir. Il alluma. Son Jaz marquait minuit vingt. Il poussa un profond soupir, s’assit dans son lit, s’appuyant sur son polochon. Il prit un roman, il l’ouvrit, il lut; mais il n’y saisissait qu’un imbroglio confus, il butait à tout instant sur un mot dont il ignorait la signification.
Il abandonna son roman sur son lit. Il alla à son lavabo; il mouilla un gant qu’il passa sur son front, sur son cou.
Son pouls battait trop fort. Il avait chaud. Il ouvrit son vasistas, scruta la nuit. Il faisait doux. Un bruit indistinct montait du faubourg. Un carillon, plus lourd qu’un glas, plus sourd qu’un tocsin, plus profond qu’un bourdon, non loin, sonna trois coups. Du canal Saint-Martin, un clapotis plaintif signalait un chaland qui passait.
Sur l’abattant du vasistas, un animal au thorax indigo, à l’aiguillon safran, ni un cafard, ni un charançon, mais plutôt un artison, s’avançait, traînant un brin d’alfa. Il s’approcha, voulant l’aplatir d’un coup vif, mais l’animal prit son vol, disparaissant dans la nuit avant qu’il ait pu l’assaillir. »

La tautogramme est un texte dont les mots commencent par la même lettre.

Le palindrome est un texte pouvant se lire indifféremment de droite à gauche, ou de gauche à droite. Il existe des palindromes de syllabes, de mots, de phrases ou de sons.


La littérature définitionnelle, procédé inventé par Marcel Bénabou en 1966, consiste à remplacer un mot (substantif, adjectif, adverbe, verbe) dans une phrase donnée par sa définition.

Exemple : « Le chat a bu le lait » peut donner « Le mammifère carnivore digitigrade domestique a avalé un liquide blanc, d’une saveur douce fournie par les femelles des mammifères. »

Marcel Bénabou

L‘antérime est un poème dont la rime se place en début de vers:

“Tandis qu’issu du monstre un parfum d’océan / Tend, discret, à masquer leur fumet malséant”. Albert-Marie Schmidt.

Le logorallye consiste à placer dans un texte des mots choisis ou imposés au préalable.

La belle absente est un poème composé en l’honneur d’une personne à qui l’on s’adresse. Il comporte autant de vers que de lettres dans le nom de cette personne. Le premier vers doit utiliser toutes les lettres du nom à l’exception de la première. Le deuxième vers vers utilise toutes les lettres du nom à l’exception de la deuxième, etc.

Un exemple de Georges Perec : A l’Oulipo

Champ défait jusqu’à la ligne brève,
J’ai désiré vingt-cinq flèches de plomb
Jusqu’au front borné de la page chétive.
Je ne demande qu’au hasard cette fable en prose vague,
Vestige du charme déjà bien flou qui
Défie ce champ jusqu’à la ligne brève.

Vous pouvez aussi vous amuser à définir des mots à la Leiris. Il s’agit de définir des mots en s’appuyant sur les lettres ou les sonorités qui les composent.

Exemples de Leiris :

Glossaire : j’y serre mes gloses.

Campagne : que le chant de Pan accompagne.

Dans la contrainte du prisonnier, un prisonnier doit envoyer un message. Mais, pour ce faire, il ne dispose que d’un papier minuscule. Pour gagner de la place, il formule son message en évitant toutes les lettres à jambages. Ne restent donc que ‘a,c,e,m,n,o,r,s,v,w,x,z’. Si le prisonnier dispose d’un peu plus de papier, il pourra utiliser la lettre ‘i’.

Exemple : “un incarcéré économe : nous, communs amis, écrivons sans ennui une missive.”

Variante : le prisonnier libéré se sert des voyelles, du y et des seules consonnes qui lui étaient précédemment interdites : ‘d, f, g, h, j, k, l, p, q, t.’

En guise de conclusion

Vous l’aurez compris, l‘Oulipo, c’est l’art de la contrainte. Au dire de ses membres, l’Oulipo n’est ni un mouvement littéraire, ni un séminaire scientifique, ni un laboratoire d’écriture aléatoire.

En fait, l’objectif premier de l’Oulipo est d’encourager la création. Beaucoup d’ateliers d’écriture, de nos jours, s’appuient ainsi sur les techniques de l’Oulipo pour faire découvrir l’art d’écrire.

L’Oulipo possède des participants illustres: de Georges Perec à Italo Calvino, en passant par Noël Arnaud et bien d’autres, dont le prix Goncourt 2020, Hervé Le Tellier.

Hervé Le Tellier

“Si je n’étais pas membre de l’Oulipo, j’aurais écrit un roman très différent”, a affirmé lundi 30 novembre Hervé Le Tellier. Il est entré à l’Oulipo en 1992. Il en est aujourd’hui le président.

L’Oulipo, c’est en fin de compte, l’art de jouer avec les règles! Au départ, ce fut un mouvement de littérature expérimentale. Les contraintes oulipiennes, pour certaines, sont devenues monnaie courante dans les ateliers d’écriture!


Laurence Smits

Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

5 commentaires

lucette smits · 26 janvier 2021 à 15 h 58 min

OUAH!!!

C’ est ardu, mais j’ai appris quelque chose aujourd’hui dont je n’avais jamais entendu parler…

Desbordes Patrick · 26 janvier 2021 à 18 h 23 min

Bonjour Laurence,
Article très intéressant , je ne connaissais pas l’OULIPO mais j’ai déjà pratiquer cela sans le savoir
en m’amusant avec vos jeux d’écritures , Merci à vous

Nguyen marie · 26 janvier 2021 à 18 h 53 min

Merci Laurence
Je connaissais déjà l.oulipo mais c.est toujours bien de nous remettre en mémoire ces techniques d.écriture cela évite de s.endormir sur nos habitudesJ.ai aussi pris beaucoup de plaisir à lire «  exercices de style » de Raymond Queneau » mais c’est une autre histoire que d.essayer de l.imiter
Merci pour la diversité de vos sujets
Marie

bernard · 27 janvier 2021 à 7 h 17 min

ha l’oulipo , une passion , la contrainte est une force , tant que l’on reste libre , merci

nicole · 28 janvier 2021 à 12 h 05 min

De Le Tellier je connaissais “Joconde jusqu’à 100” que j’ai employé dans un atelier d’écriture.
Très amusant. De Perec, “je me souviens”.
C’est parfois difficile à mettre en pratique, manque d’exercice, d’esprit “mathématique” peut-être.
Merci encore.

Nicole

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