De terrasse en vérandas, d’ateliers en bureaux, les espaces à décrire dans la proposition d’écriture N° 102 vous ont inspiré. Comme d’habitude! 

Il est des textes émouvants, empreints de souvenirs, d’autres qui se construisent, d’autres encore qui appellent à l’amour…C’est toujours un plaisir renouvelé de vous découvrir à travers vos mots!

Voici vos textes. Je vous en souhaite une belle lecture.


De Bernard

Pan sur le bec, car c’est pas du Pérec.

C’est une terrasse qui prend tout l’espace,
Je m’y dépasse, surpasse, harasse, tenace,
Quelle audace, la place où je me prélasse.
Elle est faite de bois, choix du roi, bourgeois,
Rien de guingois comme parfois autrefois.
Au soleil bien placé, bien tracé, exposé,
Pour dorer, bronzer, traînasser, rêver.
Posé le long du mur, belle peinture qui rassure,
Dessus, une armature, architecture, démesure.
Entouré de fer forgé, torsadé, travaillé,
Entremêlé, chevauché de bel acier.
Placer quelques fauteuils, pour l’accueil
Et du ciel tombent des feuilles de chèvrefeuille.
Une table basse où s’entassent quelques tasses
Et en face des vivaces et de grandes plantes grasses.
Ouvrir un parasol quand la chaleur affole, farandole
Et l’ombre d’un tournesol sur le sol, floricole.
On peut si rafraîchir ou y lire, s’étourdir,
Un espace que j’admire, s’y tenir, revenir.

De Nicole

Dans mon antre

Nouvelle endroit à vivre. Nouveau refuge.
Emménager, déballer, ranger, clouer, visser, garnir chauffer au bois.
Dans mon antre: table de chêne, lourde, aux pieds “pattes de lion”, bien cirée, faisant office de bureau.
Posées sur le bureau, d’anciennes jolies boites métalliques de biscuits, dedans des papiers, factures en cours, flyers divers, papiers de notes, dans d’autres, des ciseaux, stylos à bille, feutres, crayons à papier, stylo, trombones et petits “machins”.
Une lampe tout en rondeur, faïence bleue, abat-jour bleu pour éclairer la grisaille.
Un ordinateur gris à la pomme, portable mais à demeure sur un chevalet.
Un bureau refuge de l’écrit, une vue sur le rêve.
Dans mon antre autour du bureau: des étagères, des livres, encore des livres, des papiers, des fardes avec mes écrits d’ateliers depuis quinze ans, des brouillons, jamais jetés.
Dans mon antre: des murs blancs, sur les murs des affiches: pièces de théâtre, récitals, des photos en noir et blanc des enfants, de Robert Doisneau, de Robert Capa…
Dans mon antre à ma gauche un lit, celui qui accueille mes nuits frileuses ou chaudes selon la saison, mais aussi mes siestes, lorsque je m’endors sur un livre.
Dans mon antre, face au bureau: une fenêtre grande, très grande, dans un coin une araignée brode de fils noirs le châssis. Vue sur la mer, vue sur le port. Départ et arrivée des bateaux de pêche.
Un ancien bateau de bois, toutes voiles dehors, orange délavé. Bateau de corsaires en route vers l’Asie.
Une mer grise, un ciel d’orage et lumineux, un arc-en-ciel.
Ma cabane de bois, bâtie au fond d’un jardin arboré, tournée vers l’aventure.
Mon havre de paix, à bord de l’imaginaire.

De Françoise V

Cet espace de vie que j’ai inventé est un lieu de paix dans un patio, à l’image de la Rome antique, construit au centre de ma maison, orientée sur les quatre points cardinaux au profit d’arbres et de végétaux installés sous des arcades et dans des pots pour certains, les libérant dans le jardin au printemps naissant : citronniers, orangers, bambous, yuka, camélia, tamaya, pommier d’amour, bonzaï, giroflées, géraniums, laurier-rose, rosiers, hortensias, agapanthes, obélia… palmier, une mosaïque de couleurs se déclinant en camaïeux de rose, de jaune, d’oranger, de rouge et de bleu. Chaque pot contient les racines de la vie, l’origine de la vie, le départ de ma vie. Chaque arbre plonge ses racines dans le sol y puisant « l’or brun » qui le nourrit.
Cet espace de vie, je l’ai construit pour y faire pousser des plantes, tel un jardin d’acclimatation miniature, et y faire vivre mes « origines, ma naissance ». De hautes jardinières remplies des essences de la vie leur apportent amour et vitalité à l’image du parent voulant faire grandir son enfant…. Une ressource inépuisable d’amour et d’attachement.
Cet espace de vie abrite « un lieu profond et aérien à la fois », à la manière de l’iceberg : profond telle une naissance dans mes pots de terre cuite, et aérien tels les fruits entretenus et bien soignés, afin de devenir de belles plantes vertes ou florales, à l’image d’un être vivant fort bâti pour affronter la vie. On s’y promène à l’abri des intempéries, un lieu protégé des agressions pour y faire vivre le bonheur. Je soigne cette nature comme un enfant à l’aube de sa jeunesse.
Cet espace de vie reflète mon intimité aux abysses du moi. Je m’y attarde tous les jours, par petits moments, par tous les temps, pour lire, écrire et dessiner. Cet univers est un lieu d’isolement pour me ressourcer et me reposer. J’y installe un sofa en tissu au touché doux, vert et bleu pâle garni de coussins de la même couleur. Une sensation de douceur, de sérénité, d’exotisme pour me dépayser… Une façon d’être présente avec mes enfants.
Cet espace de vie végétale est rempli de lumière, celle que je veux faire rayonner autour de moi, celle que je voudrais disperser.
Cet espace de vie fait éclore ce que mes « racines » aimeraient transmettre : la beauté, la joie, la lumière, l’amour, l’attachement à la vie à travers sa fragilité. Les émanations florales qui s’en dégagent sont une histoire touchant chaque être qui les respire. Un partage souhaité avec mes amitiés que j’inviterai avec plaisir. Le bonheur n’est-il pas un parfum que l’on porte pour le faire respirer aux autres ?

De Marie-Claire

J’ai trouvé la taverne d’Hannah à l’angle de Broadway et de la 72e rue, elle m’avait donné l’adresse. Wirtzhaus, l’enseigne s’ornait d’un traîneau enguirlandé de fleurs blanches, impossible de se tromper. Une porte basse au ras du trottoir, un escalier d’une dizaine de marches et une salle qui ne prenait jour que par des soupiraux. Mais un décor propret, des rideaux rouges et verts galonnés, des fleurs en papier de soie dans des vases regroupés dans un coin, des chaises retournées sur les quatre longues tables alignées l’une derrière l’autre. Hannah, son éternelle jupe courte cachée sous un grand tablier qui ne couvrait que le devant, nettoyait le carrelage à grande eau et l’odeur de la savonnée dominait celle du chou et de la saucisse. Elle a paru contente de me voir.

– Je n’ai pas beaucoup de temps, vous voyez bien, m’a-t-elle prévenue en glissant une mèche échappée sous son bonnet. « Si vous voulez qu’on cause, attendez que j’aie fini le service. Tenez, aidez-moi à remettre les chaises en place, ce sera plus vite fait. Après, il faudra remettre les nappes sur les tables et replacer les vases avec les fleurs. Je n’ai ici que des ouvriers mais ce n’est pas une raison pour les faire manger n’importe comment ; les nappes et les fleurs, j’y tiens. Vous allez voir le monde qui arrive à midi ! C’est aussi parce que ma cuisine leur rappelle le pays. Attendez de voir Hermann, il joue d’un instrument que je n’avais encore jamais vu, un accordéon. Il nous joue un air ou deux après qu’il a mangé. Non non, pas comme ça, les nappes, il faut faire attention qu’elles soient bien droites. C’est facile avec les carreaux, voyez. »

En deux temps trois mouvements, la salle était pimpante et Hannah m’a emmenée au fond, à la cuisine. Le fourneau était astiqué, les casseroles blinquaient, quelques saucisses attendaient dans de la glace. Hannah a puisé la choucroute dans un tonneau pour la mettre dans une grande marmite et elle m’a fourré un couteau dans les mains pour éplucher les pommes de terre. Quand les clients sont arrivés, c’est moi qui ai porté les grands plats de terre cuite sur les tables. Ils riaient fort, ils parlaient une langue que je ne comprenais pas. J’ai bien vu qu’ils s’étonnaient de me voir là, habillée comme une dame. Hannah a passé la tête par la porte, elle leur a lancé quelques mots et ils ont fait Ah ! Ah ! en me regardant de plus belle. Ils se sont mis à manger de bon appétit et je dois dire que moi aussi j’y aurais bien goûté à la choucroute, elle sentait bon. Quand le nommé Hermann a réclamé son accordéon et a commencé un air entraînant, tous les autres se sont mis à chanter en se balançant sur leur chaise, puis ils sont partis en criant Auviderzen ou quelque chose comme ça. Il n’y avait plus qu’à remettre de l’ordre dans la salle et à faire la vaisselle. Après, Hannah a changé de tablier, elle a posé sur la table deux assiettes bien garnies et nous nous sommes assises près du bloc de glace qui restait et qui donnait un peu de fraîcheur.

De Nathalie

Je me souviens quand je l’ai rencontré.
Je me souviens la cuisine qu’il avait.
Je me souviens avoir voulu tout changer.
Je me souviens les années à attendre.
Je me souviens le jour où notre décision a été prise.
Je me souviens des plans établis.
Je me souviens des premiers devis.
Je me souviens du choix indécis entre nous.
Je me souviens de celle qui m’a séduite d’un seul coup.
Je me souviens du choix des placards, de la couleur du carrelage.
Je me souviens des travaux engagés.
Je me souviens de l’aménagement du salon en cuisine.
Je me souviens de la livraison de la cuisine en kit.
Je me souviens de l’installation de ma cuisine.
Je me souviens de l’attente de la finition.
Je me souviens de mon premier passage devant ma nouvelle cuisine.
Je me souviens du plaisir à l’aménager.
Je me souviens du premier repas pris.
Je me souviendrais des plats que j’ai pris plaisir à cuisiner.
Je me souviendrais toujours de ma cuisine.

De Maddy (proposition d’écriture N° 101)

Page blanche que je noircis en hommage à une femme que je n’ai pas connue, dont j’ai encore la photo que mon parrain décédé aujourd’hui avait toujours dans son portefeuille …
Cette dame dont je ne connais pas le prénom, pose près d’une chaise, debout. Elle est vêtue d’une belle robe blanche.
Comme pour une cérémonie …
Il est écrit derrière Djibouti 1950.
Photo noir et blanc … pour toi.
Mon parrain m ’avait confié qu’il voulait se marier avec elle et la faire venir en France.
Mon grand-père s’y était opposé fermement ajoutant qu’aucune femme noire ne franchirait le seuil de sa maison.
Il a cédé à son père, pourquoi ??? …
Sa vie aurait été bien différente…il est resté célibataire, s’est tué au travail, marin le jour, alcoolique le soir ; il noyait son chagrin …
Je ne l’ai jamais vu saoul. Quand il venait me voir, il se mettait sur son trente et un, m’amenait à la fête foraine, au cinéma …je faisais le clown pour le faire rire, je lui racontais mes bêtises. Je n’avais que 10 ans mais je voyais bien qu’il était malheureux …

A cause de l’ignorance, du refus d’ouvrir sa porte, du qu’en dira t on …
Un homme s’est détruit en apprenant la mort de son amour. Le chagrin ça tue…

Alors moi, je refais l’histoire.
Il dit merde à son père, il part la rejoindre …marin tu peux l’être partout …ils retrouvent après des lettres d’amour pleines de ferveur et loyauté. Ils pleurent tous les deux de bonheur de se revoir, d’être libres, de mener la vie qu’ils désirent ….
Respectueux l’un envers l’autre, contrairement aux mariages de l’époque où la femme devait se taire et subir …
Quand j’ai eu 18 ans, j’ai reçu un billet d’avion pour les rejoindre à Djibouti.
Cette arrivée sur le tarmac où mon regard les cherche pour enfin les découvrir ensemble.
Le bonheur n’a pas de couleur, de nationalité, ni peur, …. La joie, le rire, la bienveillance les portaient.
Grâce à cette page à écrire, j’ai réuni Georges, mon parrain et sa ravissante aimée. Je me suis glissée dans leur histoire pour la vivre un peu avec eux.
Je les embrasse tous les deux là où ils sont, en leur disant que je ne les oublie pas …

Non ,je ne les oublierai jamais

Poème de Fatou Diome, « Fado pour les Femmes » proposé par Françoise T

Cléopâtre, je pense à vous !
Me croiriez-vous, si je vous disais que les plus méritantes des femmes d’aujourd’hui voient encore, trop souvent, leurs compétences niées ou placées sous l’égide de quelque mâle dominant, qui aurait succombé à leur charme ?
Ainsi, à propos de Dilma Russeff, la nouvelle présidente brésilienne, un journal, qui n’a plus à démontrer son rang de leader d’opinion, a titré sans complexe : « L’élue de Lula. » Il n’est donc point besoin d’être une féministe radicale pour se demander quand s’arrêtera l’infantilisation, pire, la chosification des femmes.
Aux oubliés de l’Histoire, il ne reste que l’espoir des lendemains qui chantent. Alors, après chaque révolte, je rêve.

Devant les femmes à la fleur coupée
Ces déesses à la jouissance mutilée
Qui ne goûtent qu’aux douleurs secrètes
Je rêve !

Devant les voiles pleins d’ombres
Que les falsificateurs isolent du monde
J’entonne un fado
Et je rêve !

Devant les visages tuméfiés
Ces beautés cabossées
Amoureuses épouvantées par l’être tant aimé
Je rêve !

Devant les trophées de guerre
Femmes martyres, violées
Comme un ultime outrage fait à l’ennemi
Je rêve !

Ici, on viole !
Là, on voile !
Ailleurs on lapide !
Je rêve !

Avec toutes mes sœurs qui pleurent
À travers le monde
Et réclament justice
Je rêve !

Devant les maîtres d’aujourd’hui
Tous ces enfants d’hier
Oublieux du sein maternel
Je rêve !

Obstinément
Je rêve d’un rendez-vous
Non des grands hommes
Mais des grands humains

Je rêve
Et j’entends Rosa Park nous dire :
La dignité est à revendiquer à tout prix
Le mot Non ignore le sexe de son émetteur
Personne n’est né pour vivre à genoux
Alors, du Cap au Tibet
De Gaza à Katmandou
Redressez-vous !

Je rêve
Et je vois Simone Weil
La philosophe ouvrière
Pour nous tous, elle a éclairé le chemin
L’intelligence s’accorde bien au féminin
La liberté aussi !

Je rêve et j’écris
Chaque page est la peau de mon djoundjoung.
De son roulement grave
Le djoundjoung convoquait les princes guelwaars
Mais aussi les princesses
Alors, munie de mon djoundjoung, j’appelle

J’appelle Aminata Sarr !
Ma première héroïne, ma grand-mère
J’appelle Aline Sitoé Diatta !
La Diola sacrifiée pour la liberté de son peuple
J’appelle les femmes de N’der !
Qui s’immolèrent par le feu avec leurs enfants
Pour échapper à l’esclavage
J’appelle Louise Michel !
La vierge rouge
Qui sait que seul le savoir libère
J’appelle l’armée de ses sœurs !
J’appelle Nadine Gordimer !
J’appelle Toni Morrison !
J’appelle Mariama Ba !
Et pour égayer le cortège
J’appelle Lou Andréas-Salomé !
La belle qui savait tous les usages du feu
Et illumina Nietzsche, jusqu’à la folie
J’appelle Aung San Suu Kyi !
Qui paie le prix de son rêve de justice
Dans les pas de Gandhi
J’appelle Wangari Maathai !
La brave Kényanne
Qui sème ses graines d’idées en Afrique
Pour la planète entière
J’appelle Shirin Ebadi !
Qui plante des pousses de paix
J’appelle tant d’autres encore.

Pour conjurer la surdité de l’Histoire
Je tape sur mon djoundjoung, matin et soir
Je tape et j’appelle les valeureuses aînées
Qui m’ont légué leurs plus beaux rêves

Dans un monde où l’on invoque Dieu pour tuer
Sans relâche, j’appelle
Les femmes et les hommes de bonne volonté
A toujours défendre les droits humains

Quand les longues nuits d’insomnie
Se peuplent de silhouettes craintives
Quand les soupirs des malheureuses
Menacent d’éteindre la bougie de l’espoir
Je hisse des drapeaux rouges
Pour circonscrire le gouffre du désespoir
Et dans l’opaque bleu nocturne
Effrayée par tous ces filets jetés sur l’esprit
Je saisis ma rame, ma plume
Avec cette plume lourde de toutes mes impuissances
Je trace le sillage de mon rêve
J’écris
Et même si c’est dérisoire
J’écris
Toujours ce même rêve :
Si c’est trop d’aimer
De chérir et de protéger
Du moins qu’on respecte
Les femmes qui mettent le monde au monde.

(Fatou Diome est née en 1968 sur la petite île de Niodior, dans le delta du Saloum, au sud-ouest du Sénégal. Après la parution d’un recueil de nouvelles en 2001, son premier roman, Le Ventre de l’Atlantique, lui vaut une notoriété internationale.)

De Claude  

JARDINS DIVERS 

L’espace et le Temps. Laisse passer le temps ! Et, curieusement, un beau jour, tu regardes ta maison non plus avec l’œil neuf de quelqu’un qui voudrait l’estimer ou l’acheter, mais avec le regard de celui qui s’est habitué depuis de longues années à ce décor quasi immuable qu’il s’était choisi il y a bien longtemps.

Changer ; modifier ; transformer ; remplacer ; renouveler ; faire peau neuve.

Au point que tu ne remarques même plus que le « Turner » (enfin, la reproduction d’un tableau de Turner) qui trône dans ton salon, n’est pas centré sur le mur, et penche légèrement à droite, ce qui dérange un peu. D’ailleurs, il n’y a que le canapé et le poste de télévision qui, au fil des années, ont changé de place.
Jusqu’au jour où, invité chez des amis, tu déjeunes dans une véranda spacieuse et confortable, au mobilier exotique. Avec une vue imprenable sur un jardin japonais autour duquel tu te balades sans zen…
C’est décidé ! Tu vas agrandir ton espace et faire installer une véranda sur ta terrasse !
Certes, c’est un gros investissement, mais le bonheur est dans le prêt (vert ?) ! Mon épouse (la tienne aussi, sûrement !) trouve l’idée géniale. Évidemment.
Enfin l’occasion de se mettre au verre !

Surface ; superficie ; extension ; aire.
Créer ; réaliser ; bâtir ; construire ; aménager.

La superficie de notre jardin le permet, disons que nous ne manquons pas d’aire.
C’est ainsi que devant notre jardin d’hiver, nous créons une magnifique pelouse, d’un beau vert anglais, là où auparavant, il n’y avait qu’un gazon ordinaire, que nous qualifiions, à juste titre d’ailleurs, de gazon maudit, car toutes les mauvaises herbes de la création s’y étaient donné rendez-vous. Notre chat, Sacha, un gras minet, pouvait même, pour son plus grand plaisir, y trouver son herbe à chat.

Méditer, réfléchir, rêver ; songer contempler ; mûrir ; imaginer.
Ecrire ; calligraphier ; brouillonner ; crayonner ; gribouiller ; griffonner ; gratter ; consigner ; noter.
Lire ; déchiffrer ; décoder ; décrypter ; consulter ; bouquiner.
Coudre ; bâtir ; broder ; faufiler, surjeter ; piquer; rucher ; plisser ; froncer.
J’adore écrire (ou lire) dans ce lieu magique. Qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente, je m’y sens bien à l’abri, bien au chaud, même si au dehors, la tempête gronde ou la neige tombe à gros flocons.
Mon épouse y fait sa couture tandis que moi, je noircis des pages. J’avoue pourtant, que je suis jaloux de ses patrons, tandis qu’elle m’envie mes histoires de courtes lignes. Mais j’admire néanmoins son froncé.
Le silence est apaisant, rompu uniquement par les gazouillis des oiseaux. En effet, bien au-dessus de moi, mésanges et moineaux piaillent de conserve tandis qu’un geai ricane. Un vrai concert tôt !

Le dépaysement est total. Les bruits de la ville ne franchissent pas les baies vitrées. Seul le soleil n’a besoin d’aucune autorisation pour pénétrer dans la pièce qu’il inonde de ses rayons ardents jusqu’à ce qu’elle baigne dans une lumière intense. En été, il y a du soleil comme s’il en pleuvait !
J’aime le matin, à l’aube, admirer la nature dans ce palais de verre. Quand j’y suis seul, je m’édite (non, pardon, pas encore !), je médite plutôt, voire plus tôt.

Regarder ; observer ; contempler ; considérer ; inspecter.

Quand il fait une belle journée d’été, je contemple mes massifs de roses et mes plants de fuchsia ou d’hortensia, bref, je savoure la nature, simplement.
Sans doute parce que je suis un jardinier en herbe, je n’imaginais pas une telle faune dans mon jardin.
J’essaie, chaque jour, de m’intéresser aux créatures qui peuplent ma pelouse sans du reste, ne m’avoir jamais été présentées.
Ici, un papillon (inconnu des pervenches !) me laisse admirer ses couleurs éclatantes. Là, une coccinelle écarlate se pose sur ma main et exhibe ses points noirs (souffrirait-t-elle d’acné juvénile ?) tandis que des criquets s’ébattent sur mon gazon en faisant des sauts nets (je dirais plutôt des sauts ternes car, pour moi, ce n’est pas un vain mot). Des clandestins (des migrants, peut-être) ont choisi d’élire domicile dans ma modeste demeure et je les découvre aujourd’hui. Prendraient-ils ma résidence pour l’hôtel Grillon ?

J’ouvre une baie et la brise me ramène une odeur suave et grisante de lilas et de jasmin ainsi qu’une fragrance sirupeuse de miel qui me fait penser à mes amies les abeilles, ces hydres à miel.
Si j’avais dû élever des bêtes, j’aurais aimé m’occuper d’abeilles. J’aurais été un « happy- culteur » heureux, et j’aurais su, j’en suis sûr, à quel essaim me vouer.
Tiens ! Cette jolie abeille a mis sa petite robe noire du soir pour butiner à loisir. Il n’est jamais trop dard pour bien faire !
Mais je vais devoir vite refermer le vantail car un moustique hargneux s’apprête à me faire une prise de sang. Sans ordonnance !

Bonheur ; contentement ; plaisir ; ravissement ; bien-être ; sérénité.

J’admire à travers la vitre une libellule, plus transparente qu’un homme politique, qui volette avec élégance de brin en brin tandis qu’au sol, un scarabée doré étreint amoureusement dans ses puissantes mandibules une araignée désarticulée.
Ah ! Si seulement je pouvais partager ma taxe d’habitation avec tout ce petit monde !
C’est le bonheur ! Moi qui étais hypertendu – j’avais les nerfs à fleur de pot -, je peux désormais parler d’une ex-tension !

De Lucette

Un nouvel espace de vie… 


Oui, j’ai usé et abusé de tout ce qui venait à moi. Je suis née avec une cuillère en argent dans la bouche. Je n’avais aucun désir. La moindre parole, le moindre vœu, aussitôt je recevais une profusion de ce qui était mon rêve du moment. J’ai mangé du caviar très jeune, j’étais l’idole dans ma classe, toujours en tête, toujours habillée du dernier cri, toujours mes boucles qui tombaient sur mes épaules. J’étais la plus belle de toutes, j’avais plein de copines de classe. Elles voulaient toutes venir chez moi, pour pouvoir être servies par une « bonne ». Moi, ranger ma chambre ? Vous n’y pensez pas, pas plus que faire mon lit. Le personnel était là pour ça. Malgré tout, j’étais polie et j’adorais ma nounou qui venait d’Afrique. Elle roulait les « rrr » ses seins abondants débordaient de ses tenues, je ne voyais que ça…
A l’adolescence, le luxe et la luxure, les abus, les orgies faisaient partie de ma vie. Les hommes, je les faisais valser. J’avais un tel succès, pourquoi en avoir un officiel, pendant que je pouvais les avoir tous à mes pieds…
Je vous entends, vous vous dites, « elle est vraiment odieuse ». Eh bien oui vous avez raison, cette fille que je viens de décrire est tout le contraire de moi, tout ce que je déteste le plus au monde.
Moi, je suis une fille du peuple, avec des valeurs ancrées en moi, transmises à ma descendance. Alors, mon espace de vie à moi, ce n’est sûrement pas les palaces, le monde artificiel avec ses marques clinquantes, ses frivolités, ce monde éthéré qui se pavane en voiture décapotable. Non, moi, je roule dans une voiture qui me ressemble sans se faire remarquer. Mon espace est tout simplement mon jardin. Je l’adore dès que le printemps est là. Se pavaner sous un arbre dans mon hamac, c’est ça mon luxe. Déjeuner avec mes proches des brochettes, des poulets, des grillades cuites au barbecue uniquement au bois sec, concocté par mon mari, c’est ça mon luxe. Déguster un bon café sous une tonnelle après un bon repas préparé par mes soins, c’est ça mon luxe. Entendre les cris joyeux de mes petits-enfants quand ils jouent à cache-cache, c’est ça mon luxe. Voir les quatre chiens de nos enfants et petits-enfants nous faire «la fête » quand ils arrivent chez nous, c’est ça mon luxe. Lire sous le parasol en étant captivé par l’action qui s’y déroule, c’est encore ça mon luxe.
Pour aider à la digestion, on prend nos fauteuils de plage, et direction la mer.
Ça c’est notre espace, notre indispensable bien-être. On étend nos nattes sur le sable, on ferme les yeux, on rêve en se faisant caresser par la marée qui nous oblige à somnoler par sa chanson qui va et qui vient. Les rayons du soleil nous brunissent ou peut-être nous brûleront, car si on l’oublie, lui, ne nous oubliera pas…
Voilà, mon espace à moi, c’est le village où j’habite depuis trente ans au bord de la mer. C’est ma maison, c’est le bonheur d’être entourés de ceux que j’ aime.
Et ce n’est pas demain que j’échangerais ma vie au calme, contre une pantomime débridée. Je n’ai pas de choix à faire, c’est la vie que j’ai choisie, sans flonflons, uniquement accompagnée de l’amour que je distille autour de moi

Poème de Meena Keshwar Kamal, « Je ne reviendrai jamais », proposé par Françoise T

Je suis la femme qui s’est éveillée
Je me suis levée et me suis changée en tempête balayant les cendres de mes enfants brûlés
Je me suis levée des ruisseaux formés par le sang de mon frère
La colère de mon peuple m’a donné la force
Mes villages ruinés et incendiés m’ont remplie de haine pour l’ennemi,
Je suis la femme qui s’est éveillée,
J’ai trouvé mon chemin et je ne reviendrai jamais.
J’ai ouvert des portes closes par l’ignorance
J’ai dit adieu à tous les bracelets d’or
Oh compatriote, je ne suis plus celle que j’étais
Je suis la femme qui s’est éveillée
J’ai trouvé mon chemin et je ne reviendrai jamais.
J’ai vu des enfants sans foyer, errant pieds nus
J’ai vu des promises aux mains tatouées de henné en habit de deuil
J’ai vu les murs géants des prisons avaler la liberté dans leurs estomacs d’ogres
Je suis ressuscitée parmi des gestes épiques de résistance et de courage
J’ai appris le chant de la liberté dans les derniers soupirs, dans les vagues de sang et dans la victoire
Oh compatriote, Oh frère, ne me considère plus comme faible et incapable
Je suis de toute force avec toi, sur le chemin de la libération de mon pays.
Ma voix s’est mêlée à celle de milliers d’autres femmes qui se sont levées
Mes poings se serrent avec les poings de milliers de compatriotes
Avec toi, j’ai pris le chemin de mon pays,
Pour briser toutes ces souffrances et tous ces fers,
Oh compatriote, Oh frère, je ne suis plus celle que j’étais
Je suis la femme qui s’est éveillée
J’ai trouvé mon chemin et je ne reviendrai jamais.

(Meena Keshwar Kamal est une poétesse et féministe afghane, née le 27 février 1956 à Kaboul et morte assassinée le 4 février 1987 à Quetta, au Pakistan.)

De Michèle

Mon lieu miroir


Longtemps, à l’entrée de la chambre je restais indécise. Nanou avait quitté la maison pour un studio.
Longtemps j’ai eu envie d’un antre rien qu’à moi. Un endroit qui respirerait mes pensées et désirs profonds.
Longtemps j’ai partagé une chambre avec ma sœur. Je me suis mariée et j’ai encore partagé, jusqu’à mon lit.
Longtemps j’ai rêvé d’un coin miroir repère. La maison ne s’y prêtait pas.
Je devais ouvrir cet espace à moi-même. Je n’avais pas envie d’en parler. Je devais le créer. Je me voyais déjà en train de démonter, gratter, enlever, transformer, reconstruire.
A quarante-deux ans, il était temps de réaliser mon rêve.
Aujourd’hui six mois plus tard, la bougie sur le guéridon bas, dont la flamme vacille, me parle. Elle est blanche en contraste avec les murs couleur taupe velours. Habituée à partager, j’ai culpabilisé quelques jours de m’approprier cette pièce. J’écris comme chaque soir sur un cahier à spirale, sur la table-bureau héritée de mon grand-père, l’an dernier. J’ai repris mes pinceaux qui trônent dans une boite haute sur l’étagère près des tubes de couleurs. Le chevalet sur lequel est posée une toile chargée de gesso, tourne le dos à la fenêtre et espère mon esquisse. Quelques coussins au sol près de la bougie m’attendent pour les moments de méditation. Une respiration de bien-être m’envahit.
La vie s’ouvre à moi-même.
Longtemps j’y ai pensé, j’en ai rêvé, je l’ai créé.

De François

À la manière de Georges Perec
Lipogramme en O

Être enfin libre, libre jusqu’à l’infini…
Je me rendais à la Clinique d’État, la peur au ventre. Serait-ce enfin le jour fatidique, celui tant attendu ? Une infirmière, taciturne et austère, vêtue d’une vareuse kaki, serrée à la taille, qui lui faisait une démarche étriquée, m’accueillit sans sourire. Elle m’emmena dans les étages inférieurs et j’arrivais dans une pièce sans fenêtre et avec des relents aseptisés.

— C’est ici !
— Bien !
— Restez assis le temps qu’il faut. Ils ne tardent jamais.

Je ne dis rien et je regardais les murs tristes de la pièce, je n’eus pas le temps de me lamenter. Des individus aux regards soucieux, habillés de blanc, pénétrèrent en silence me faisant presque sursauter.

— Il est l’heure.
Ils prirent place derrière un bureau sans style et regardaient un classeur aussi épais qu’un traité de médecine virale.
Puis les médecins m’indiquèrent les résultats.

— Pas de réticence ?
— Ben !
— Silence, il faut en passer par là !

La greffe chirurgicale devenait nécessaire et urgente, changer de lieu, d’espace et réintégrer un habitacle adapté. Une autre équipe pénétra dans la pièce. Des scientifiques, ainsi que des militaires, rallièrent le cénacle des décideurs.
Ils attendaient cet instant depuis des lustres et je devenais leur sujet d’expérience, la finalité de leurs études et le suprême achèvement de leurs travaux. Je m’y prêtais avec grâce. Refuser aurait été vain.
La machine était finalisée. Le Supra Cumputer Quantique m’attendait. Avec inquiétude, je ne pliais aux multiples analyses préliminaires.
En finir avec la déchéance physique, l’Être intime qui se désintègre insidieusement, malgré l’esprit intact.
Un habitacle devenu subitement inhabitable.

— Allez, me lança le chirurgien, assisté d’une kyrielle de mathématiciens.
L’expérience devait rester secrète. Le succès en dépendait.
Mettre un cerveau dans une machine et la diriger, placer une intelligence humaine dans une nef militaire, était le but. À présent, je vais visiter et étudier les galaxies reculées et peut-être anciennes, sans que le vaisseau ne s’abuse, ne se méprenne et fasse des erreurs de jugement, qu’il manque d’initiative. Je maîtriserai l’ensemble.
Car retirés des radars terrestres, la lucidité et le discernement s’enfuient.
Je me rappelais les préceptes de leur enseignement.
« Le cerveau a deux hémisphères, l’hémisphère créatif et l’hémisphère analytique. » À présent, le cerveau analytique marchait bien, il ne restera plus que le cerveau créatif fasse son travail.

— Prêt, ne plus attendre.
Je ressentis un léger frémissement à l’intérieur des vertèbres, je perdis le sentiment de mes membres, le squelette même semblait disparaître et se désagréger, je n’étais plus qu’esprit, « carte mère de ce fameux Cumputer. »
Le vaisseau quantique prit les airs.
Libre de mes faits et gestes, j’empruntais le chemin des galaxies, bien décidé à ne plus revenir et n’en faire qu’à ma tête.

Être enfin libre, libre jusqu’à l’infini…

De Jacques

Petite fille

Petite venue, fille de sa mère venant de la sienne
Comme violon sur le jazz
L’accueil fallait faire
Pour profiter du moment de ses 14
À l’écoute de ses histoires
À la vie de ses histoires
La musique, ses mots
La musique, ses rires
La hâte, la joie, son tourbillon

Les tables et les calculs à déraciner
Placer sa couche
Placer sa place, même son chat
Pour le temps qu’il faut
Pour qu’elle se refasse une tête
Pour que son cœur ne se brise plus
Et se remette à sourire
Loin des cris et des embuscades

De Laurence D

Ah, il en avait rêvé de cet espace, il l’avait imaginé tant de fois, il avait remanié les plans et à chaque fois il ajoutait un nouvel élément au décor déjà établi. C’était terminé !
Cette fois, il était dans ce jardin d’hiver pour de bon ! C’était encore mieux qu’il ne l’avait pensé. Un canapé trois places de couleur bordeaux remplissait tout un côté. Il avait eu la chance de le dénicher chez son ami Pierre le brocanteur. C’était exactement ce qu’il cherchait. Peut-être un peu défraîchi, mais cela lui convenait, il possédait de larges accoudoirs pour y poser un livre ou même une tasse de café sans risquer de la renverser. Devant, une table basse, une table massive en chêne, où il pourrait y laisser livres, cahiers et menus objets. C’était une belle table héritée de ses parents, qu’il avait toujours vue dans le salon de leur appartement parisien. Elle trônait dorénavant au milieu de la véranda avec majesté. Il en était très fier. Ensuite, il avait apporté un soin méticuleux au choix des plantes vertes : il avait opté pour des variétés de fougères. C’étaient ses plantes préférées. Il aimait les légendes qui leur conféraient des bienfaits magiques pour empêcher que sorciers et magiciens ne vous lancent un sort. Il installa plusieurs pots de différentes tailles dans divers endroits du jardin. Un rocking-chair complétait l’ensemble ainsi qu’une étagère, qui rassemblait les livres préférés du moment. Il n’oublia pas un tapis moelleux qui recouvrait presque en totalité le plancher. Il l’avait choisi en pure laine des Pyrénées, couleur beige. Quel délice d’y marcher pieds nus ! L’éclairage avait été laissé aux soins d’un professionnel. Il avait installé des rampes lumineuses à des endroits stratégiques afin de mettre en valeur cette pièce à la nuit tombée. Un système de chauffage en hiver et climatisation en été terminait l’aménagement de cet endroit.
Cet agrandissement à la maison d’origine était une belle réalisation. Il ne le regrettait pas. Bénéficier de cette pièce lumineuse pendant les froides journées en hiver et chaudes en été, était un luxe qu’il avait toujours rêvé de s’offrir. Il ne boudait pas son plaisir.
Il trouva rapidement ses marques dans la véranda. Des amis furent invités pour fêter l’événement. Ce jardin d’hiver fut abondamment baptisé et chacun de l’apprécier.
Son premier soir en tête à tête avec lui-même a été suivi de beaucoup d’autres et à chaque fois il savourait ces moments avec bonheur. Il y lisait, il écrivait et il rêvait.
Cela fait bientôt quinze années que ce jardin existe, qu’il lui sert de refuge, été comme hiver. Le canapé a été remplacé par un autre tout aussi imposant. La table est toujours là, encombrée comme à l’habitude. Un fauteuil a pris place en face du canapé pour l’invité de passage. C’est un endroit qu’il a hâte de retrouver après une journée difficile ou des moments douloureux dans sa vie. Ici le temps semble s’arrêter et s’apaiser. La recette idéale, selon son propriétaire, pour reprendre des forces.

De Catherine

Du rêve à la réalité 
Depuis le temps qu’elle en rêvait, Sophie avait enfin décidé de s’attaquer à la réalisation de son projet d’atelier. Finies les obligations de ranger ses couleurs et son chevalet chaque soir pour libérer la cuisine qu’elle avait envahie pour laisser danser ses pinceaux sur sa toile.
Elle avait longtemps tergiversé pour trouver où construire son petit nid, mais c’était décidé : elle partagerait l’arrière cuisine suffisamment vaste, maintenant qu’une large baie vitrée remplaçait l’ancienne porte de garage en bois, apportant ainsi la lumière qui manquait à une éventuelle installation ici. Il y avait un point d’eau, une belle lumière, de l’espace, et la cohabitation avec la petite chatte, maîtresse nocturne des lieux, devrait bien se passer, à condition qu’elle adopte le petit nid douillet qui remplacera son énorme fauteuil mangeur d’espace.
Elle la sentait se profiler, cette large paillasse surmontant des meubles à vastes tiroirs où elle pourrait ranger tout son matériel, mais aussi où elle pourrait laisser en train ses palettes et ses tubes en cours d’utilisation. Des étagères bien pensées complèteraient l’ensemble sur la hauteur des murs, sans oublier un bon gros chevalet bien stable , permanent et multifonctions qui trônerait côté baie vitrée pour bénéficier de la lumière froide du Nord.
Son plan d’installation était couché sur le papier, et tout semblait tellement évident que Sophie s’était empressée de rejoindre la ville et ses magasins pour tout affiner en fonction de ce qu’elle trouverait sur place, dût-elle y apporter modifications et ajustements.
Toute la journée, elle avait fureté, dans un ascenseur émotionnel constant, entre les « Aaaah! » de la surprise d’une belle trouvaille, aux « Ohhhh! » de la déconvenue en considérant les prix afférents. Au fur et à mesure, elle avait vu son rêve s’amenuiser, se retravailler à la baisse, car il était évident que son budget ne suivrait pas ses ambitions. Alors, petit à petit, par obligation budgétaire, son projet s’était transformé , passant de l’atelier de luxe qu’elle avait imaginé, à un atelier de bric et de broc, envisageant de récupérer et customiser des meubles mis au rebut, ne rapportant de son périple d’investigation qu’une étagère et quelques boîtes de rangement.
De la déception première, il ne restait qu’à peine une pointe de regret, puisqu’elle avait décidé qu’avant tout la richesse de son atelier serait dans l’âme qu’elle y mettrait , parce que ça ne coûterait pas d’agent, uniquement du plaisir.

De Marie-Josée

Aujourd’hui il ne reste plus que l’évier et le grand buffet en formica pour rappeler que cette pièce était une cuisine.
Au fil du temps, elle avait perdu sa fonction et était devenue l’endroit « à côté » où chacun déposait ce dont il ne voulait plus.
Adèle a toujours un petit pincement au cœur en y pénétrant, revoyant sa grand-mère et sa mère mélanger et pétrir de la farine et des œufs, frire et rôtir, confectionner des plats dont elles seules avaient le secret.
Trier ce qui s’était accumulé depuis deux générations semblait mission impossible et laisser tout en l’état devenait insupportable.
Transformer cet endroit et le faire revivre lui trottait dans la tête depuis un petit moment mais le démon de la procrastination l’empêchait de passer à l’action.
Trouver le courage pour enlever le frigo et la cuisinière, décrasser le sol, repeindre le plafond jauni, arracher le papier peint aux motifs de fruits et légumes, rien d’insurmontable en somme, il fallait juste trouver ce qu’elle n’avait pas : le courage pour s’y atteler.
Elle a eu le déclic lorsque la timbale en cuivre accrochée au mur était tombée cassant des verres stockés en-dessous.
En voulant ramasser les débris qui s’étaient éparpillés, elle se rendit compte qu’il fallait désencombrer le sol avant de pouvoir balayer.
En un tour de main, elle empila tous les cartons sur la table, résista à l’envie de regarder ce qu’ils contenaient pour ne pas se laisser distraire et récura le revêtement imitation carrelage qui recouvrait le plancher.
Le vent du renouveau s’engouffra par la fenêtre grande ouverte dissipant les dernières réticences.
Le chemin de la déchetterie fut emprunté à maintes reprises tant et si bien que son conjoint dut freiner cette frénésie de rangement qui s’était emparée d’elle.
La table et les chaises furent sauvées in extrémis et mises en attente de relooking . Le buffet, une fois vidé des casseroles, plats, bols et assiettes dépareillés, lui servirait pour ranger son matériel de couture et de peinture.
Il lui a fallu un bon mois pour transformer cet espace délaissé en un lieu à la fois fonctionnel et chaleureux.
Instinctivement, elle savait que ça ne pouvait être qu’un endroit où elle pourrait laisser libre cours à sa créativité.
Iris, pensées, coquelicots, roses en papier parchemin ornent maintenant les murs ivoire et s’alternent au fil des saisons ; tantôt en noir et blanc, tantôt en couleurs, bandes dessinées qui se déclinent selon ses humeurs et son inspiration.
Eponges, encres et peintures ont investi les étagères fixées au-dessus de l’évier qui sert maintenant à nettoyer et sécher les pinceaux de toutes les formes et de toutes les tailles.
Elle y passe des heures à peindre tout ce qui lui tombe sous la main. Les boîtes de conserves deviennent des pots à crayons, les bocaux en verre se métamorphosent en vases, tous les objets désuets qu’elle avait triés retrouvent une seconde vie.
Entre la porte et la table se trouve le coin couture. La vieille machine à coudre a trouvé grâce à ses yeux et habillée d’une housse multicolore, elle est redevenu présentable et remplit toujours ses fonctions.
Rares sont les jours où elle ne pousse pas la porte de cet endroit qui de crève-cœur s’est transformé en havre de paix.
Rires et confidences qui y ont été partagés autrefois émergent parfois du fin fond de sa mémoire, mais elles les accueille maintenant avec gratitude en poursuivant avec un sourire ce qu’elle est en train de faire.
Rien n’est plus comme avant, la cuisine s’est transformée comme son habitante et c’est avec satisfaction qu’elle a écrit après le travail accompli en lettres bleues sur la porte : ATELIER.

De Marie-Laure


La Suisse, avec vue sur le jardin. 


Combien de couples ont fait le rêve d’une grande maison de famille, où chacun des enfants aurait son espace, où les petits enfants pourraient venir en vacances, où il y aurait une chambre d’amis toujours prête. Sauf que voilà, les années passent et petit à petit les murs se vident de leurs habitants, tout en refermant sur eux tant de souvenirs. Cette mémoire est lourde, massive, elle porte en elle quelque chose d’immuable. Au premier printemps, on ventile les pièces, mais ce souffle d’air frais ne fait rien bouger, surtout ne rien déplacer dans la chambre des enfants, des fois que … Que quoi ? Des fois qu’ils reviendraient chez les parents, est-ce là notre souhait, certes non ! Alors il faudra attendre leur permission pour faire du tri dans les armoires, si possible même le faire avec eux. Serait – ce traîtrise que de leur suggérer de stocker ce qu’ils jugent indispensable dans leur maison d’adulte ? Il y a fort à parier, car les souvenirs de l’enfance ont toute leur place dans la maison de famille, il en va ainsi et les parents finissent dans un mausolée à entretenir la mémoire de leur progéniture. Alors arrivent des suggestions : « et si dans ta chambre je faisais mon bureau, la pièce est plus lumineuse que celle au rez-de- chaussée ? ». Long conciliabule, grandes négociations, comme s’il s’agissait d’organiser l’évacuation des troupes d’un campement nouvellement conquis ! Comment imaginer alors un repli stratégique ? Avancer et ne blesser personne.
Pour avancer discrètement nos pions, commençons par envisager des travaux dans la chambre d’amis, quelques mètres carrés neutres comme la Suisse !
C’est incroyable la coalition qui se lève soudain, chacun y va de son avis, pour ou contre, quel matériau, pour quelle utilisation, et pour quoi faire au final, hein ! Surtout ne pas reculer, endosser le costume de commandant de mon navire et répondre à la compagnie : « parce que j’ai envie ! ».
Tient donc, voilà une phrase courte, directe, qui calme les esprits.
Eurêka, le champ est libre, je peux exposer mon projet. Alors voilà, cette pièce qui donne sur le jardin, j’aimerais qu’elle devienne une pièce ouverte, zen et polyvalente.
Ce grand lit, occupé que trois ou quatre fois dans l’année, bloque trop l’espace ; je vais le revendre : premier acte. Ces placards qui regorgent de cours et d’anciens livres, je m’y plonge, non définitivement non, cela ne me sert plus à rien, je m’en sépare : deuxième acte. Me voilà assise au milieu de cet espace de 30 mètres carrés, déjà bien vidé, je mesure, je dessine, j’élabore plusieurs plans. Nouvelle réunion de famille, j’expose mon projet : faire une pièce qui pourrait à la fois accueillir les amis, qui serait mise à disposition pour l’aînée avec une table de massage pliante, qui pourrait être un espace d’accueil si la cadette doit voir des clients dans le secteur. Mais aussi qui pourrait être une salle de réunion car j’ai pas mal de projets pour ma retraite qui va arriver bientôt. Je dégaine tous azimuts mes arguments, mes idées d’aménagement et petit à petit, je les vois battre en retraite. Les aurai – je convaincus ? J’espère, mais au fond peu m’importe car c’est moi qui occupe encore la place et sur ce terrain maintenant vierge, il verra le jour mon projet ! Je sais déjà que moi je m’y sentirai bien dans cette pièce vierge de toute mémoire, où tout sera à écrire, comme sur une feuille encore blanche, ce sera mon troisième acte !

De Karine

La chambre du milieu.

La chambre du milieu sert à beaucoup de choses, elle est multifonction. Elle sert de bureau. Il est installé sur la gauche dans le coin du mur blanc. C’est un bureau en panneau de particules, avec une finition mélaminée de couleur chêne gris, avec un sur-meuble comprenant plein de rangements. Dessus, sont posés un ordinateur, des enceintes, des stylos, une imprimante, des feuilles de papier, un trieur, des crayons de couleur et des mandalas. Des carnets à spirales, des petits et des plus grands, noircis par mes écrits, ou remplis par les feuilles imprimées et collées où l’on peut lire des épisodes de ma vie, non loin de mes amis le Bescherelle conjugaison et le Bescherelle junior.
Sur l’étagère du haut, sont déposés des objets. Une petite fourgonnette jaune de la Poste. La photo de Caramel, un chat originaire de Thaïlande, mais venant d’une campagne de la Haute-Marne. Un Thaï avec une robe chocolat, un ancien Siamois, toujours aussi bavard, mais tellement affectueux, tendre et câlin. Il est jaloux, hypersensible, joueur, espiègle aussi et demande de l’attention. Il est magnifique, sur son arbre à chat, assis, le regard dans le vide, paisible, détendu et silencieux pour une fois ! Il y a aussi le petit bouquet composé de la rose de notre mariage, de la première rose que mon fils m’a offerte lors d’une fête à l’école, une feuille issue d’une magnifique composition pour ma grand-mère pour son départ éternel pour retrouver son époux, mon grand-père, parti douze ans auparavant. La photo de notre fils et celle de notre mariage y président également, fixées aux porte-photos Titi. Des boîtes à musique au son de : la lettre à Élise, Love story, Douce nuit, animent par moments les lieux. Une petite lampe illumine l’endroit certains soir ou matins sombres. Mon fidèle radio réveil est toujours présent pour me guider dans la journée. Un ensemble de bougies datant de notre mariage est toujours là.
Une armoire d’une porte se dresse sur le côté du bureau. Elle est remplie de dossiers, de documents. Il y a un pot en grès gris et bleu rempli de lavande, et le cor de chasse de mon grand-père paternel, que j’ai récupéré au décès de mon papa.
À la suite de cette armoire, il y a une maie, en chêne, remplie de souvenirs, par son intérieur et par elle-même. Remplie de souvenirs à l’intérieur, car il y a les habits de notre fils quand il était bébé, son mobile, le couteau de chasse de mon chéri, des draps pour les vacances, des torchons d’avance faits par ma grand-mère dans les vieux draps. Remplie de souvenirs par elle-même, car elle appartenait aux grands-parents de mon amour, puis à ses parents pour finir chez nous maintenant. C’est mon mari avec le parrain de notre fils qui sont allés la chercher, il y a 23 ans. Dessus, il y a une vielle radio des années 30, une lampe de mineur ayant appartenu à mon beau-père, une machine à écrire Remington noire des années 20, le coussin en forme de cœur en polaire gris tout doux que ma sœur m’a offert, une très belle poupée avec des cheveux châtain foncé et des anglaises, elle porte une belle robe fleurie ornée de dentelles, un chapeau du même tissu que sa robe et des chaussures rouges en cuir. C’est ma maman qui me l’a ramenée d’Italie quand j’avais 5 ans. Émilie est assise sur un fauteuil Emmanuelle, à côté d’un beau Pierrot et de mes deux poupons que j’avais quand j’étais bébé. Sur le radiateur, il y a une chouette que j’ai peinte à la main, moi-même, pour l’homme de ma vie, quand on s’est connus, car il en faisait la collection. À côté, le tableau de la petite fille triste avec ses larmes perlant sur sa joue. Elle a de magnifiques cheveux blonds, elle nous regarde plein d’espoir, je l’adore, je trouve qu’elle me ressemble par certains côtés. La chambre du milieu sert un peu de musée, du coup.
Au-dessus de cette maie, il y a une étagère à souvenirs, et oui encore… Il y a un vieux moulin à café, les figurines miniatures de Star Wars, les Barbapapas version Kinder. Des petites babioles, une bougie que ma mère m’a offerte il y a 30 ans, une boite donnée par ma mamie et mon papi, un bois flotté trouvé en Bretagne avec mon amoureux, mon petit patin en forme de vieux clochard que j’avais déjà à l’âge de 3 ans, le petit body de 2018, en 56 cm annonçant la venue de notre petite fille avec ce message écrit au feutre : “ATTENTION j’arrive en AVRIL…” Au final, elle était pressée, elle est arrivée en février… En équilibre, il y a le clown que j’ai réalisé en terre cuite à l’hôpital, lors de mon séjour psy après ma TS. Il est là en guise de piqûre de rappel, pour ne jamais y retourner, pour me rappeler qu’il y a d’autres solutions pour aller mieux. La vie en rose que joue la petite boite à musique, quand je tourne la manivelle. Un petit vase réalisé par Nancy, une amie Américaine, un autre venant de Grèce, un vase siffleur imitant le chant d’un oiseau quand on le rempli avec de l’eau. Les deux moulages avec des pattes d’oursons et de marmottes que mon fils a réalisés lorsqu’il avait 5 ans dans une réserve près d’Argelès Gazost. Le bouquet d’anniversaire, que mon chéri m’a offert en 2018 que j’ai fait sécher, il est au centre, il est magnifique. Juste à côté le petit ours en peluche de mon amour avec un cœur rouge dans ses bras sur lequel est écrit “Je t’aime”. La chambre du milieu sert de lieu de souvenir, d’amour.
On arrive à la fenêtre qui fait toute la largeur du mur qui n’existe pas puisque c’est tout en fenêtre et porte fenêtre (3.40 m X 2.50 m), pas toujours pratique pour meubler, mais très lumineux. De l’autre côté, il y a un balcon où des jardinières de pourpier, des pots de géranium, égaient et donnent de la couleur à ces feuilles d’artichaut blanche qui nous sert de rambarde. Les fenêtres sont blanches avec un tour vert d’eau, ainsi que le tour de la porte et les plinthes. Sous la partie fenêtre, il y a un fauteuil relax beige en tissu et une table avec des rallonges éventuelles où est posé le clavier de mon père. Juste à côté, une table de nuit en chêne avec une lampe en laiton représentant deux chérubins. Elles appartenaient toutes deux aux grands-parents de mon amoureux. La chambre du milieu sert de mini studio.
Arrive le dernier mur que j’ai peint en violet, avec un autre fauteuil relax beige en tissu où le chat dort parfois de longues heures dans une quiétude impressionnante. La chambre du milieu sert de dortoir. Souvent, le Tancarville y est déplié avec le linge séchant rapidement, et derrière la porte se trouve une patère. La chambre du milieu sert de buanderie.
Mais, le 22 septembre 2020, j’ai tout changé en moins d’une journée. J’ai transformé mon F4 en F5 sans avoir de pièce supplémentaire. Pourquoi j’ai créé ce nouvel espace ? A quoi cet espace ressemble ? Comment je m’y sens ? Comment j’ai décoré et ce que j’y fais ? Vous vous posez peut-être ces questions, je vais vous répondre.
Tout ce qui était sur la maie, la table, les deux fauteuils, le clavier, le Tancarville, tout a dégagé illico presto. Il a fallu tout recaser dans les différentes pièces, car il me fallait de la place. Sur la maie, j’ai mis un morceau de toile ciré dans les verts avec des galets, des bougies, des feuilles, les mots “Zen” et “Nature” en inscription.
Le 23 septembre, tout est arrivé. 8 h 30, le premier livreur avec les cartons de compresses, les pansements de toutes sortes, les flacons de Bétadine, les seringues, les gants de protection de taille S et M, les produits assainissant, les sacs-poubelles, les ciseaux et pinces, le tulle gras, les protections, les sets à chambre implantables, les ciseaux, les tabliers, l’algo stérile et autre matériel. Puis un deuxième avec coffre à médicaments, le classeur de suivi, tous les médocs y compris la morphine et le midazolam. Le troisième toqua à peine, le deuxième était parti. Lui venait avec le matelas à mémoire de forme, la potence et le lit. Il est resté un bon moment pour tout installer. Les larmes coulent sans que je puisse faire quoi que ce soit. Je dis au gars que je suis désolée, mais ça fait bizarre. Enfin, je pense que ce sera pire quand vous viendrez le rechercher. Je m’éloigne un peu pour souffler, pas le temps, le quatrième me dépose dix cartons avec les bidons, les compléments alimentaires ainsi que les seringues spéciales et les tubulures pour la sonde gastrique. Une fois le lit installé, je l’ai préparé avec tout l’amour que je pouvais donner, sans pli. Récupéré l’oreiller et mis en place. Il fallait une lampe facile d’accès du lit, j’ai cherché et j’ai retrouvé un petit spot que mon fils avait quand il était petit. Comment le fixer ? En un instant, je me suis transformé en Macgyver. Comment? On s’en fout, le principal, c’est que ça tienne et que ça fonctionne. J’ai fait l’inventaire de tout, rangé au mieux, au plus rationnel, en se grouillant tout devait être près à 11 h 00. Voilà à quoi cet espace ressemble et comment je l’ai décoré. Je finis avec le cinquième, les bombonnes d’oxygène et l’extracteur. Petite manipe, et c’est fini. Merde, je le mets où, j’ai plus de place, je vais le caser là sous le bureau. À une poubelle et une mini table, pour que les filles puissent poser le matos.
11 h 10, l’interphone retentit, c’est lui, il est arrivé. J’ouvre, j’attends un peu, mon cœur tape, je suis si heureuse et en même temps tellement triste, mais on se ressaisit, je ne dois rien laisse voir, je respire à fond, fait un grand sourire, je suis prête. L’ascenseur arrive, il sort, le voilà après 18 jours d’hospitalisation. Mon petit bonhomme à moi. Mon amour. Ma moitié. Mon chéri d’amour. Mon bébé. Il est là. Il me sourit. On se prend dans les bras. On s’embrasse. On verse quelques larmes. On se ressaisit. Je lui fais visiter la chambre du milieu qui sert d’hôpital, de chambre médicalisée. Tous ces changements ont eu lieu, car depuis quelques jours, on sait qu’il rentre à la maison, mais en soin palliatif, avec hospitalisation à domicile, car le troisième cancer a pris l’avantage sur mon petit bonhomme et aucun traitement n’est efficace. Nous avons appris que la tumeur a englobé les vaisseaux sanguins, il faut arrêter la chimio pour éviter de les fragiliser encore plus. Deux issues, soit les vaisseaux sanguins vont péter, et il risque d’avoir encore une hémorragie, mais cette fois-ci, elle sera fatale. Soit il risque l’étouffement, car la tumeur grossit et obstrue la trachée. L’arrêt de la chimio devrait aussi lui permettre d’être un peu plus fort pour combattre cette infection pour laquelle il a été hospitalisé si longtemps. Voilà pourquoi j’ai créé ce nouvel espace, pour le soutenir, l’accompagner de tout mon amour jusqu’au bout.
Ce que j’y fais dans ce nouvel espace ? Comment je m’y sens ? Je suis présente, je suis attentive, je surveille la respiration, je parle avec amour, je soigne. Je regarde, caresse tendrement mon amour, je l’aide à s’habiller, je lui mets de la musique. Je lui apporte le téléphone. Je remonte le dossier du lit ou le baisse. J’ouvre les fenêtres pour avoir de l’air, pour le renouveler. Je fais le ménage tous les jours, je change les draps, j’ouvre et ferme les volets roulants. Je rassure ou j’essaie, je souris, j’ai la patate, je suis positive, je suis calme et j’essaie de calmer mon chéri quand il est angoissé, je suis zen, je suis à l’écoute. Pour mon petit bonhomme que j’aime de tout mon cœur et de toute mon âme, je suis une aide-soignante attentionnée, une infirmière bienveillante, une psy à l’écoute, une femme aimante, une confidente dévouée, une amie éternelle. Je suis sa grenouille qu’il aime de tout son cœur et de toute son âme également.
Mais par moments, comme le 5 novembre, dans ce nouvel espace, je flippe, j’ai la trouille, je m’inquiète, j’ai peur. Ça fait bizarre quand tu vois l’homme de ta vie ou ton père, en train de s’étouffer, de manquer d’air, car la tumeur est si grosse que l’air a du mal à passer. Tu sais qu’il va partir, que c’est la fin, qu’il faut que tu prennes les doses de sédatif et que tu vas peut-être l’aider, toi, à partir. Tu téléphones à l’hôpital, pour être guidé. Tu as déjà donné deux doses, il faut attendre un peu, car sinon tu le tues. On te répond que l’on fait le nécessaire pour que l’infirmière arrive à 8 h 00, mais il n’est que 6 h 00, il faut tenir 2 heures, c’est long 2 heures ! Tu téléphones à son fils, tu lui annonces que son père va certainement partir là aujourd’hui. Il te répond qu’il prépare les enfants et qu’il arrive. Ce jour-là, avec mon fils qui est infirmier, nous avons sauvé de peu, mon mari, avec les moyens du bord, heureusement que c’est un battant. Dans cette chambre du milieu, il s’en passe des choses, mon homme fera même du vélo d’appartement le 27 novembre et après, il ira préparer un magret séché pour Noël. Il en a préparé quatre, un pour nous, ma sœur, ma mère et un pour son fils. Il y a mis tout son cœur pour une dernière surprise.
La nuit du 3 au 4 décembre a été compliquée, nous l’avons expliqué au médecin lors du rendez-vous à l’hôpital. Mais elle n’était rien comparée à la du nuit 4 au 5 décembre. Le 5 décembre, j’ai téléphoné à l’infirmière pour qu’elle vienne en premier. Je lui ai dit qu’il fallait que le médecin de garde fasse le nécessaire pour obtenir la place à l’institut, on ne pouvait plus tenir à la maison. Le nécessaire a été fait, on est parti avec l’ambulance, le 5 à 11 h 00. Pris en charge à l’hosto dès notre arrivée, à 11 h 30. Vers 15 h 30, l’équipe de soignants l’a massé, fait écouter de la musique douce, augmenté un peu la dose des médocs et il s’est endormi paisiblement. 18 h 00 fin des visites, on est rentrés à la maison avec mon fils. Vers 23 h et des brouettes, mon fils est venu me réveiller, j’ai sauté dans mon pantalon et mes baskets, on a pris le métro et on a reçu un coup de fil à deux stations de l’arrivée pour nous dire qu’il était parti. On était le 6 décembre 2020, il était 00 h 20.
Quelques jours ont passé, et là, il faut se bouger. C’est insoutenable, cette chambre du milieu avec toutes les affaires, mais sans lui. Je téléphone à tout le monde pour qu’ils viennent tout rechercher avant le 16, date des obsèques. Les livreurs ont défilé ainsi plusieurs jours, pour les médocs, le coffre à médocs, la bouffe, le pied à perf, le lit. Effectivement, j’avais bien raison, le lit quand il vient le rechercher, ça fout un coup. Heureusement, les amis de mon fils étaient venus à la maison, plus de la famille, ça faisait du monde, je n’ai pas tout vu… Ce n’était pas très Covid tout cela, mais dans ces quarts d’heure-là… Suppression de la mini table, du spot… Une fois tout parti, j’ai réaménagé cet espace.
J’ai remis la table, un fauteuil, le Tancarville, la radio, mais il y a encore des affaires de soin, la toile cirée. La porte de l’armoire est toujours ornée des trois dessins de notre petit-fils. Le premier est un paysage avec des nuages, le soleil, une grande maison, des champs et un crocodile dans une mare, il est très coloré. Le deuxième, ce sont les deux cartes pour la fête des papys, réalisés par ces deux adorables bambins de 2 et 8 ans qui emplissent nos cœurs. Le troisième est dessiné au crayon rouge : il représente une grande maison sans toit avec énormément de fenêtres, une grande porte double et une croix au-dessus où est inscrit “Opitale”. Sur le côté, il y a un petit camion avec une croix rouge et un gyrophare vert, c’est une ambulance. Ce dessin a été fait mi-octobre. Sur le bureau, est apparue une photo des années 70 que les parents de mon chéri m’ont envoyée, il est avec son frère, ils sont habillés en costume, ils sont très classe. J’espère qu’ils passent de bons moments ensemble là-haut. Il a aussi une rose blanche que j’ai fait sécher, datant des obsèques de l’amour de ma vie qui a rejoint le bouquet souvenir.
Dans cet espace, dire comment je m’y sens, aujourd’hui, c’est difficile, cela dépend des jours… mais c’est là que j’écris.

De Pierre

Il tire. Il s’allonge. Se page! Au petit lit ajouré, monsieur Petit, petit, n’a de souvenir!
Et cajole Maman Petit. Le reprend, Papa Petit. Berce et dépose le petit présent arraché au tout hasard de l’existence…Découverte extraordinaire!
Tout contre le Géant, un grand pas l’amène en secouant son imaginaire baladé par la voix page après page, assise près de lui. Papa Petit voudrait le border et approche ses mains. NON! houspille silencieusement la jeune mère conteuse. Mais lui, bien moins petit à présent ne peut se souvenir à quel point ses petits poings fermés tenaient l’épée magique aux yeux d’or, défendant le château des Merveilles!

Il pense…
Les doigts agrippés entre la taie écrasée et son crâne chahuté de rêves bienveillants.
Quatre pieds un sommier et le reste…
Cette chambre, ces murs qui la quadrillent: c’est son espace!

Il pense…

Deux larmes coulent…
Maman et Papa Petit, pagés eux aussi, mais sous une masse de terre…

Il a voulu les border, les consoler et même leur conter de belles histoires assis entre leur lit où déborderait de rêves leur âmes accrochée à ses souvenirs…

De Laurence S

Mon cocon de créativité

J’aurais pu évoquer le Château de Versailles ou d’autres lieux formidables que j’ai visités au cours de ma vie en France ou à l’étranger. Mais, cela serait par trop impersonnel. Car je les aurais partagés avec tant de monde, tant d’inconnus. Tandis que le lieu que je m’apprête à décrire, rien que pour vous, est un lieu unique en soi, rien qu’à moi, que peu de gens ont la chance de voir !
C’est un endroit neuf, vierge de toute histoire ou souvenirs à l’une des extrémités de ma maison, donnant sur la rue de mon hameau, peu passagère à vrai dire. Des deux côtés, le jardin s’offre à ma contemplation, réservant à mon regard comme un privilège des champs cultivés de maïs et un bosquet d’arbres en arrière-plan. Les oiseaux aiment à y gazouiller, à voler en tous sens, se souciant peu de ce que j’ai fait construire. Je les contemple avec une grande joie : ils m’offrent ainsi, pendant quelques secondes, un espace de rêverie et de liberté !
Ma pièce est un espace large, presque infini, voire spectaculaire.
Je dispose de vingt mètres carrés, rien que pour moi, rien que pour travailler, lire, écrire, réfléchir et surtout, me poser. Le rêve, penserez-vous ? Oui, mais tout rêve a un prix fort à payer. L’attente, la très grande attente perturbée par ce satané virus, l’argent prêté par la banque, l’aménagement pas à pas, la patience qui cède, de temps à autre, la place à l‘impatience, et enfin, la libération, la réalité, l’émotion…
Dans cet espace, j’oublie les vicissitudes du monde, les querelles éternelles, les guerres sans fin, les jeux de la politique…seul mon désir de créer envahit ce lieu.
Cet espace, je l’ai maintes fois conçu dans ma tête, pendant des années. Presque toute ma vie d’ailleurs ! Autant vous dire que j’en ai rêvé, que je l’ai parcouru en tous sens dans les méandres de mon imagination et de mon désir. Avant, je le pensais au conditionnel, mais grâce à ma ténacité et au travail précieux de mon conjoint, mon rêve s’est transformé en réalité depuis quelques semaines. Je trône telle une princesse au milieu d’un rêve éveillé.

L’endroit est décoré de manière fort simple, à mon image: du naturel, beaucoup de bois, trop de bois au goût de mon fils aîné, mais cet univers chaleureux et vivant me ressemble. Du naturel, des meubles en bois clair, des objets ici et là me ramenant à certains souvenirs précieux, une carte du monde qui me transporte souvent ailleurs, mon bureau planté au milieu mais m’offrant le paysage à travers deux baies vitrées. La lumière entre à foison dans ce nouvel espace, que j’ai conçu lumineux, aéré, calme, serein. C’est aussi cet espace que nous avons choisi, mon conjoint et moi, pour pratiquer notre séance régulière de méditation. Les ondes sont positives, plus que partout ailleurs dans le reste de la maison. Dès qu’une personne en franchi le seuil, après quelques marches et l’instant de la découverte, elle ressent cet univers empreint de bien-être et de sérénité.

Je pourrais vivre là et me contenter de cet espace que j’en serais heureuse et comblée !
Dans les conseils que je peux prodiguer pour se mettre à écrire, dans mes articles ou dans mon guide pratique de conseils, j’affirme qu’il est nécessaire de posséder un lieu à soi dédié à l’écriture pour pouvoir s’y adonner avec foi. C’est chose faire pour moi et c’est ainsi que j’ai commencé à écrire mon roman. J’ai volontairement attendu que ma pièce soit achevée pour aligner les lignes, alors que l’histoire trotte dans ma tête depuis deux ans. Il m’était impossible de commencer à l’écrire dans un autre lieu. Au fond de moi, j’aurais trahi le lieu à venir, encore tout bonnement en gestation à cette époque. Il fallait bien que j’honore cet espace dignement !
Ce lieu de vie est devenu l’espace de ma vie. De ma vie quotidienne. Des souvenirs finiront par se loger dans ce lieu unique, au fil du temps et de mes créations. Mais, j’ai omis de vous décrire le clou de la pièce : une grande bibliothèque en bois occupe un mur très haut où j’ai réussi à caser tous mes livres, qui auparavant, étaient éparpillés dans différentes pièces – les livres de mes enfants que j’ai gardés à des livres sur le yoga, sur la philosophie aux livres que je lisais adolescente, dont je garde un souvenir ému. Les livres me font face, tels des montagnes désormais franchissables et me rappellent, au jour le jour, de mon devoir de poursuivre la tâche que je me suis assignée : écrire un roman ! Pour qu’un jour, ce dit-roman en construction puisse trôner sur l’une des étagères, s’offrant ainsi à ma vue admirative !

C’est avec une certaine délectation que j’ai eu l’honneur et le plaisir de vous décrire cet espace– mon BUREAU – où j’écris les articles du blog pour vous, où je lis les histoires que vous m’envoyez, où je crée, où je me consacre à ma tâche d’enseignante. Je m’y sens si bien que le temps n’a plus de prise sur moi. Je n’ai qu’une hâte quand je finis mon travail : retourner dans mon antre, dans ma caverne lumineuse, dans mon repaire de création, dans ma tanière livresque… mon havre de paix, mon château de Versailles à moi, mon palace de lumière, ma galerie lumineuse, mon petit bonheur à moi. Je suis ainsi au paradis… et je compte bien en profiter intensément jour après jour…pour lui faire honneur !


Quelle que soit la consigne d’écriture, vous êtes au rendez-vous. Je vous en remercie sincèrement. Les textes écrits pour cette proposition d’écriture sont beaux. 

Je les lis le vendredi soir (pour ne pas être influencée), c’est mon cadeau du weekend et mon grand privilège, grâce à vous!

Alors, je vous souhaite un beau weekend.

Portez-vous bien, soignez votre créativité et surtout prenez soin de vous!


Créativement vôtre,


Laurence Smits, LA PLUME DE LAURENCE


Laurence Smits

Passionnée de lecture et d’écriture, de voyages et d’art, je partage mes conseils sur l’écriture.

2 commentaires

lucette smits · 5 juin 2021 à 14 h 47 min

Figure-toi, que je voulais parler de ton nouveau bureau, ce nouvel espace de vie. Mais je t’ai laissé la primeur, étant persuadée que tu allais le choisir.
Quant à Karine, on a vécu le départ de son mari à travers son texte. Oui, je suis de tout cœur avec elle, je compatis à sa douleur qui est immense, car mon frère vient de vivre la même situation avec sa femme partie il y a 15 jours, après deux mois terribles d’agonie…
Il faut vivre au quotidien le déclin d’un proche que l’on voit partir doucement, mais surement. Personne ne peut comprendre tant qu’il ne l’a pas vécu au jour le jour.

    Karine · 6 juin 2021 à 9 h 34 min

    Chère Lucette,

    Je ne me suis pas dit “elle est vraiment odieuse “, car avec le petit mot en commentaire de la semaine dernière, je me suis dit “Elle s’est inventée un personnage, ce n’est pas elle, ce n’est pas possible”. Mais quand le jardin, le bbq, les brochettes, le café, les chiens, les petits-enfants sont arrivé, je me suis dit “Ah, là, c’est elle !” Partager des moments simples, mais vrais, des instants de bonheur. C’est ça le bonheur, il est dans l’amour, la simplicité et le partage.

    Merci beaucoup Lucette, pour les petits messages, je suis très touchée. Merci !

    Merci à tous pour les beaux textes que j’ai la joie de découvrir chaque samedi.
    Et comme disent les Bretons, Kenavo !

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